Un rideau bien trompeur
Qu'y a - t - il donc à voir derrière le rideau ?
Le premier voile de l’Exode - en pourpre violette et écarlate, en vermillon cramoisi et en lin fin tordu ! - dissimulait le saint du saint : le lieu où reposait l’arche sainte… un coffre, comme on le sait, lui aussi bien énigmatique. Tacite raconte que lorsque Pompée, après avoir conquis Jérusalem en 63 av JC, s’approcha du lieu le plus intérieur du temple… il se sentit mystifié en ne découvrant qu’un espace vide.
Où "transparaît" derrière le voile comme un emboîtement, un vide enfermant son vide en lui-même… n’ouvrant sur rien, ne renfermant rien, ne contenant pour trésor que le rien : un trou. Le lieu obscur d'un invisiblement présent… que l’on ne peut même pas nommer si l’on est croyant. Un innommable… en quelque sorte.
Une absence présente… comme si quelque chose d’invisible devenait visible et restait en même temps invisible, restait caché, restait secret…
…. comme avec certains rectangles sombres et rayonnant de Rothko… qui semblent contenir en leur sein une lueur résiduelle qui brasille… un rougeoiement cramoisi qui palpite.
Si la philosophie occidentale a longtemps suivi Platon et cru en l’existence d’un monde des idées qui se dissimulerait derrière les apparences, avec Kant… est advenue… l’idée… qu’on ne peut connaître que les phénomènes et non la chose en soi. Et si, dit-il, d’aucuns pensent qu’à défaut de pouvoir relever le voile d’Isis, on peut du moins le rendre si mince qu’on puisse sous lui pressentir la déesse, Kant demande alors à quel point doit-il être fin. Car si le voile était absolument mince, et transparent, ce serait une vision, un voir, mais il faut surtout ne pas voir, seulement pressentir sous le voile.
Comme dit Céline ça remue comme la mer en vraies vagues, ça ondule ce corps, sur de l’étoffe bien tendue de ci de là… c’est un sillon gracieux ses fesses qu’elles dessinent.
Pour la philosophie moderne et Hegel, il y a bien comme un rideau entre les phénomènes qui nous apparaissent et notre conscience intérieure qui les analyse, mais… « il n’y a rien à voir de plus, à moins que nous ne pénétrions derrière lui tant pour qu’il y ait quelqu’un pour voir que pour qu’il y ait quelque chose à voir ». Avec comme une inversion des rôles… où le voir devient réflexion ! La scène intérieure est le théâtre où le sujet réfléchit… elle n’est, en jouant avec les mots, que la réflexion du monde extérieur. Superbe double jeu… de l’entendement qui réfléchit (sur) l’apparence. Dans ce jeu de rideau ce serait finalement l’apparence qui tromperait… en prétendant tromper… en feignant qu’il y ait quelque chose du registre de l’essence à dissimuler. Alors que c’est l’essence qui apparaît, émerge sur les apparences… dans les volutes de notre cerveau.
Foglio del cervello, Giuseppe Penone, 1990 (bandes adhésives d'empreintes du contact de notre cerveau avec la face interne de notre crâne)
« Une seule ligne qui dessine de très fines volutes, comme celles d’une cervelle minuscule, délicate et folle, sinueusement repliée, à l’infini sur elle-même… chaque volute s’incurvant pour dessiner d’autres volutes identiques, d’un volume plus réduit, chacune d’entre elles à son tour involuant vers des formes plus ténues encore, jusqu’à ce que le trait de plume atteigne la limite du discernable. »
Reste savoir de quelles volutes parle-t-on ici... appartenant à quels tissus, voiles ou rideaux.
Où l’on pense au grec Parrhasios triomphant d’avoir su peindre sur une muraille les volutes d’un voile, alors que Zeuxis lui demande de lui montrer ce qu’il a fait derrière. En peignant un voile… il peint quelque chose au-delà de quoi on demande à voir. Par quoi il est montré que ce dont il s’agit, c’est bien de tromper l’œil. On peut tromper les animaux par une apparence qui imite la réalité (les raisins que Zeuxis a peints de son côté et qui attirent les oiseaux) mais pour tromper l’homme… il faut imiter la dissimulation d’une réalité. Ce qui est voilé ici… c’est l’acte de voiler qui a l’air de voiler quelque chose. Le tableau ne rivalise pas avec l’apparence, il rivalise avec ce que Platon nous désigne au-delà de l’apparence comme l’idée. Cette apparence se donnant comme apparence c’est le secret que la philosophie doit voiler pour conserver sa consistance. La grande illusion c’est donner l’illusion que c’est une illusion.
Selon Deleuze, le début d’« Alice au pays des merveilles » cherche encore le secret dans la profondeur de la terre, dans les puits et terriers qui se creusent, qui s’enfoncent dans les dessous. Mais à mesure que l’on avance, les mouvements d’enfoncement et d’enfouissement font place à des mouvements latéraux de glissement… les animaux des profondeurs font place à des figures de cartes à jouer. C’est à force de glisser qu’on passera de l’autre côté. Il n’y a rien à voir derrière le rideau si ce n’est une carte à jouer à retourner et re-retourner.
Montage perso autour d' "I wanna fly" de Kosuke Ajiro avec une bulle de... cartes à jouer d'Alice au pays des merveilles
Chez Magritte, ses tableaux en apparence sans profondeur… permettent justement tous les glissements de sens possibles… dans une réduction du réel à l’état de surfaces et d’images de mots. Un laminage consciencieux pour ramener tout au même plan. Une mise à plat qui est en fait un anti-platonisme... affiché.
Idea, comme Eidos, c’est, à l’origine, ce qui se découpe comme visible.
Il nous faut donc nous pencher sur l’envie de voir pour voir : la curiosité. Est-ce qu’une question que l’on se pose se rapporte toujours à une inspection possible par le regard ? … où nous serions à la recherche des substituts saturants et suturants, dirait Derrida, grâce auxquels on se protège contre l’angoisse de l’indétermination et du non savoir.
Ce qui nous amène bien sûr à Freud... doit-on en sourire ? Le connaissant on s’y attend bien mais c’est si… bien vu ! Selon lui les femmes ont découvert le tressage et le tissage… en vue de voiler… elles ont dévoilé le moyen de voiler. Il aura suffi d’un seul pas pour… faire tenir les uns aux autres, entrelacer les fils ou les fibres qui étaient déjà plantés sur le corps à même la peau, seulement embroussaillés, enchevêtrés, feutrés. « Et si vous m’imputez une idée fixe (dixit Freud) - mal placée ajouterais je - alors je suis désarmé ». Argh quelle phrase que nous retrouve là Derrida ! Dans cette vérité à dévoiler… au lieu d’avoir à choisir entre deux côtés, l’un ayant maille à partir avec l’autre, nous devrions savoir nous débrouiller du côté de ce même bord… cotte de maille ou côte mal taillée. Il nous faudrait désenchevêtrer, débroussailler, démêler avant d’opposer l’absence à la présence… du pénis, du phallus, de la Chose ou de la Cause derrière le voile.
« Autour du gouffre, la toison tisse, tresse, lisse et triche son écriture. En elle tout se coud, se monte, donne lieu, sur les bords, à toutes les fleurs. Le gouffre y cache ses bords. »
C’est non par ce qu’on voit mais par ce qu’il ne voit pas, par ce qui lui est caché que l’œil entre en jeu dans tout ce bazar. C’est le paradoxe de l’apparence ! Le visible a pour fondement une dialectique qui elle n’est pas visible en tant que telle.
Les méandres animés de l’écriture de Claude Simon que j’adore sont poussés par un irrépressible désir de voir plus, au-delà, en deçà, par-dessus ou par derrière, sous tous les angles, dans toutes les perspectives. On reste fasciné par les lacis déraisonnables de ses phrases qui cherchent à… donner à voir. Dans la « Route des Flandres », le narrateur est fasciné par un rideau orné d’une broderie représentant un paon… derrière lequel une fille de ferme s’est soustraite aux regards des soldats venus bivouaquer. Il filera (brodera plutôt) une drôle de métaphore plus loin… où ce qu’il poursuit jusque sur le corps et dans le corps de son amante Corinne sera… un illusoire tissu de mots et de sons… « sans plus de réalité sans plus de consistance que ce rideau sur lequel nous croyions voir le paon brodé remuer palpiter respirer imaginant rêvant ce qu’il y avait derrière ». Un tissu privé de transparence… un tissage sur le néant où une image mouvante se projette…
Argh… un taillis de dentelle… l’abîme fleurant et bleu là-dessous.
Voilà donc où il fallait en venir.
Pour Lacan, ce qui est au-delà du rideau comme manque tend à se réaliser comme image. Sous le voile se peint l’absence, c’est la fonction du rideau. Il ne prend sa valeur son être et sa consistance que d’être ce sur quoi se projette et s’imagine l’absence. C’est l’idole de l’absence. Il n’y a rien au-delà du voile, rien d’autre que le… désir de voir du regardeur. Le voile est la structure de notre désir de voir.
Le seul objet au-delà du visible et du rideau c’est notre désir de voir.
Et si les plis du voile exacerbent le désir de voir, les énigmes, elles exacerbent le désir de savoir. Ce n’est pas la clef explicative qui donne son intérêt à la chose, ce n’est pas non plus sa recherche, c’est en fait le style tremblant, inquiétant, et poignant des énigmes, le besoin impérieux d’en savoir plus et la prolifération des sens qui nous donnent le tournis.
Pour Derrida, si derrière un voile il y avait la vérité… ce serait la vérité du derrière et l’arrière de la vérité… l’avers même du tissage, la texture elle-même, ni à voiler, ni à dévoiler, mais faisant voile ! Au sens aussi de prendre la haute mer pour une parade toute d’exhibition et de protection, d’ostentation et de dissimulation. Une flotte de paravents aux voiles pourpres… avec son éperon, cet objet long, oblong, arme de parade autant qu’il perfore. Cette pointe oblongifoliée tenant sa puissance apotropaïque des tissus, voiles, toiles qui se bandent, se ploient ou déploient autour d’elle. Enfonçant sa marque tout en écartant les lames…. la vérité… se pliant ou se repliant, en fuite, derrière des voiles.
Un dévoilement sans fin, voile derrière voile, plan sur plan de transparences imparfaites, un dévoilement vers l’indévoilable, le rien, la chose à nouveau. Ensevelissement sous les voiles. Un art d’incarcération sous les paravents translucides.
Si tu pousses la porte située au fond de la cour, tu verras qu’elle ouvre alors ce quelque part au-delà de quoi le regard porte.
La vérité ne serait qu’une surface… elle ne deviendrait profonde, crue, désirable que par l’effet de voiles… qui tombent sur elle… La vérité engloutit, envoile par le fond, sans fin, sans fond, toute essentialité, toute identité, toute propriété.
Où il s’agit pour elle de faire voile, toutes voiles dehors.
On aperçoit l’envergure cachée de toute une histoire, celle qui s’est enveloppée, parfois dissimulée, dans les plis de ces voiles, dans les tours de leurs métaphores et métonymies. Et plus l’objet est serré par la métonymie plus on va vers le rien qui fait le prix de cet objet… qui ne cesse de fuir… de faire voile.
Chez les Grecs, Idea désigne non seulement le visible, mais aussi la tournure du corps. Idea comme Eidos, la forme, se découpe dans le visible (Idein c’est voir). Où l’essence est bien dans l’apparence et certainement pas dans hylé, la matière, même si selon Platon il faut se rendre aveugle pour mieux voir… l’idéal.
Mais la matière est infiniment mince. Les formidables accélérateurs à particules d’aujourd’hui ne sont-ils pas des instruments d’optiques démesurés dont la destination finale est bien… d’observer les collisions de l’infiniment petit ?
La légende nous dit qu’ouvrir la boîte de Pandore c’est s’exposer à tous les maux tout en y laissant l’espoir… ou plutôt l’attente trompeuse.
Où il s’agit bien du désir transgressif de voir sous la surface, à l’intérieur. Une curiosité mal placée… comme finalement Kant laissa échapper sans s’en rendre compte, en multipliant les allusions au maquillage des jeunes femmes, que c’est bien sous les jupes des filles qu’il faut aller voir et découvrir… le pot aux roses. Eclairer le monde c’est éclairer la mécanique des désirs qui le font tourner.
Elle porte une jupe violette, une jupe dont le violet s’assombrit… le violet vire au noir. Et la balançoire folle à toute allure et les pans de sa jupe volent au vent… et elle remonte sa jupe violette et ça, non, ça je n’ai pas le droit de le voir, je n’ai pas le droit de le regarder. (Jon fosse)
Apokalupto… en grec : je découvre, je dévoile, je révèle la chose… une partie secrète, le sexe ou quoi ce soit de caché, un secret, la chose à dissimuler, une chose qui ne se montre ni ne se dit.
La nudité requiert un voile alors que l’obscénité n’en admet aucun. Le porno s’épuise à vouloir montrer ce qu’il ne saurait montrer puisque l’objet cause du désir de voir n’est pas… scopique en tant que tel… il est une dialectique du voile.
La nudité ne défend rien, ne couvre ni ne cache rien, et pourtant elle est secrète. Elle est peut-être même l’une des essences du secret. La nudité expose ce qu’elle défend.
La pudeur est le moyen par lequel le sujet se protège du regard aliénant et dépossédant de l’autre. Le secret est parfois une enveloppe vide destinée à plaire. Avec la pudeur il s’agit de se protéger d’un regard un peu trop pénétrant. Et ce dans un désir de se montrer et une inquiétude d’être rejetée. La pudeur résiste au désir de voir indécent mais en même temps le fonde et l’exaspère, en lui résistant sans violence par le retrait la demi-dissimulation. La pudeur est, naturellement, un mouvement aporétique… exhibitionniste en sa logique même.
La voir nue, toute ! Alors dans l’incandescente clarté d’évidence de ce qui paraît bat le cœur obscur où le visible se pose comme le lieu même de l’interdit de voir.
Le secret est aussi ce qui n’existe pas et qui pour autant paraît. Un invisible visible, qui se dérobe à la vue, ou un illisible indéchiffrable, crypté. Le seul objet au-delà du secret qui paraît c’est notre désir de savoir.
Dans la philosophie occidentale la beauté ne peut être connue, au sens d’être « clairement » définie. La vérité, à l’inverse, ne peut être vue sans devenir à minima schématique. Il y a comme un jeu étrange entre la vérité et la beauté. Le jugement de goût serait un savoir qui ne sait pas mais qui savoure et jouit, un plaisir qui connait et dénomme ou qualifie sans fin. L’idée serait un concept qui ne pourrait être exhibé, une fulgurance parfois… un Eurêka… une trouvaille excitante mais une connaissance sans réel plaisir ni saveur. Soit on connaît la vérité sans en jouir dans son corps, soit on goûte et jouit de la beauté sans pouvoir en rendre compte.
On dit que la femme sait qu’il n’y a pas la vérité, que la vérité n’a pas lieu et qu’on n’a pas la vérité… que tantôt la femme donne, en se donnant et que tantôt au contraire la femme en se donnant se donne pour, simule et prends. Un se donner… qui bouscule le propre… qui n’est propre à rien, ni donc à personne. Elle renvoie dans le sans fond de l’abyme la vérité comme non vérité, le dévoilement comme voilement, l’éclairement comme dissimulation. C’est l’opération énigmatique d’un don abyssal… de rien.
Le paradoxe du regard c’est qu’il prend souvent la forme moins d’yeux humains que de surfaces que nous ne pouvons jauger ni sonder. Un rideau comme une fenêtre lointaine et éclairée. On se colle à n’importe quelle fenêtre scintillante… on ne distingue rien et pourtant on cherche à produire de la forme. On est tout à bouffer des yeux… un spectacle inexistant, invisible.
Immobile dans la nuit… à regarder des rectangles peints en jaune orangé. Il s’écrabouille aux fenêtres…
Là à attendre une attente de voir… tel est le désir ! Toute attente est une projection. Rideau ! L’attente enroulée sur soi… à se retourner jusqu’à l’inattendu. Toute attente est une projection qui investit cela même qui n’a pas encore eu lieu de nos désirs.
Les draperies du Caravage… ne sont pas des voiles qui dévoilent… mais l’intention de voir tendue et pliée à même l’étoffe.
La pulsion selon Lacan implique toujours et par définition une position de se faire… La pulsion scopique n’est finalement ni une tendance voyeuriste à voir ni une tendance exhibitionniste à être vu mais l’acte se rendre visible. C’est l’acte de dévoiler qui a l’air de dévoiler quelque chose. L’acte dévoilé du se faire voir !
Toute forme d’art qui accentue l’idée d’une surface au-delà de laquelle nous ne pouvons voir, sera « idéale » pour capter notre désir. Le regard se perdra dans le vague. Ce vague est le voile, l’écran, la toile où l’image se projette. La chose où doit s’abîmer le regard. Le désir comme formation du fond, ce qui s’excède de fond en forme et vice versa. Pression d’un fond qui n’est pas vision mais impression. Un fond Impressionnant !
Comme si l’art se rapportait en essence à la haute visée de s’emparer des regards. Usant de la distance séductrice, de l’inaccessible qui capte, de la promesse infiniment voilée.
L’imminence d’une révélation qui ne se produit pas est peut-être le fait esthétique.
La peinture est certainement l’art idéal pour penser un peu sur le plaisir de voir et sur l’attente anticipée du plaisir de voir qui nous pousse à voir.
Le désir de voir est plus affamé que tout ce qui peut être offert à la vue.
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