Fleurs qui se drapent
Dans l'ombre d'un rideau de soie cerise… une béance veloutée à la couleur bleu outremer m’appelle.
Mais l'on ne sera nullement obligé en lisant ce qui suit d'aller voir derrière le rideau… où il va plutôt s'agir d'y glisser les doigts tout en y jetant un œil particulier… pour bien savourer la texture de son drapé ainsi que ses couleurs. C'est qu'avant de discerner la silhouette de ce qui peut se cacher derrière un rideau lourd et opaque… en lui substituant un voile translucide… avant d’aller encore plus loin en mouillant ce dernier pour mieux deviner la chose au travers des formes qu’il épouse… aussi et avant tout… un rideau… ça se touche !
Où le point de vue, en quelque sorte, s’enveloppe et s’aveugle lui-même… pour se glisser dans des calices tubulaires, à la corolle dentelée…
Une fleur… finalité sans fin selon Kant… une locution fanée… en vue d’une fin jamais vue. Les formes de son calice flattent l’œil alors qu’une chose équivoque, indicible, un informe qui trouble, perturbe ou se glisse dans l’image.
La fleur est une draperie sauvage… Et devant l’étonnante crudité de certaines fleurs, l’offert de leurs pétales, on songe moins à une peau qu’à une sorte de muqueuse végétale, à l’intériorité d’une chair retournée, renversée et comme mise à jour.
Georgia O’Keeffe… ne peignait pas des sexes mais des intérieurs très intimes… des muqueuses multicolores… comme si notre œil devenait celui d’un insecte en des lieux que seules les extrémités de nos doigts peuvent parcourir et… voir.
Où il s'agit d'enfoncer le doigt dans des épaisseurs diversement grumeleuses… pour en apprécier la souplesse et le grain.
Où la main du peintre va rechercher la texture… comme s’il caressait… touchait la chose.
Où l’œil est amené à… triturer la couleur. Où la couleur se fait matière… dans sa consistance plus ou moins dure ou moelleuse, dans son toucher soyeux ou râpeux… ou encore dans ses couches superficielles plus ou moins humides, crémeuses, cireuses… visqueuses… gluantes… collantes.
Où les corolles florales sont de velours… et leurs pétales… perlés par la magie de la capillarité.
Où l’on se laisse balader de plis en plis, dans un mouvement ondulé et rythmé. Où l’on prend possession de toute la surface… en navigant le long de ses découpes gondolées, froncées, festonnées, chiffonnées, déchirées. Où l’on brasse les plis du peplos… ses fronces innombrables jusqu’à dénouer le cordonnet.
Expertes, aimantes, diligentes, les mains caressent la surface du tissu, défont les plis, passent sous la doublure, dégrafent, déboutonnent… les yeux fermés ou ailleurs.
Cette manipulation du tissu ne donne rien à voir qui soit d’une perception ou d’une hallucination.
Les mains fouillent, attrapent, cherchent et questionnent. A la recherche de configurations secrètes lorsqu’un rien et son enflure envahissante s’insinue entre les doigts. Des mystères saillent…
Où il ne s’agit pas de chercher ce qu’on aurait perdu et voudrait retrouver mais de découvrir ce qu’on ne connait pas et qu’on n’a pas encore trouvé au fond de l’inconnu… afin de découvrir du nouveau.
Où il s’agit peut-être de donner forme à cette chose qu’on ne voit pas vraiment mais qui hante notre regard au travers de nos doigts.
Le son que fait l’étoffe qui se gonfle, qui s’enfle, qui s’affaisse est comme un souffle. Seule la peau dit-on est capable de percevoir le vent… rien n’est plus profond que la peau.
C’est comme toucher la douceur du pelage noir et lustré d’un pur-sang... à la croupe rebondie et musculeuse… « les doigts éveillant sur cette moire de ténèbres une traînée de frissons et d’éclairs ». Quant au taureau minoen, il est si beau et si bleu dans son noir… et Pasiphaé aime masser avec de l’huile tirée des olives son arrière-train… avant de soupeser ses bourses si douces qu’elle presse l’une contre l’autre… puis de prendre en main la chose lourde et… rose.
C’est qu’en broyant du noir… j’ai vu du rose.
Il y a aussi les grandes fleurs noires de Mapplethorpe… ces dos lumineux aux volumineuses fesses obscènes. Tout y est glabre, parfaitement poli… doux et dur à la fois. Et des fleurs viennent parfois se mettre de la partie. Et puis il y a la mer remuante du dos noir, musculeux et puissant, qui s'élève au-dessus des corps blancs et livides des survivants de la Méduse… tout un enroulement de nœuds de muscles qui creuse et bombe la surface… un drapé boursouflé et gondolé qu’il faut caresser du regard sans chercher son avers… il se suffit à lui-même.
Qui y a-t-il donc dans cette inextinguible perplex(c)iTé des nœuds qui m’exorbitent ?
Dissimulée comme un animal, agile, vif, deviné dans la végétation, il faudrait traquer la chose… la lever. Etre excité c’est être incité dehors.
Tétons stupéfiants qui pointent leurs bourgeons. « Sa robe d’été baillant leurs bouts roses pâles comme une enflure… Seins sous sa robe couleur de fruits de pêches vert rose rouge velouté vert de nouveau rouge se dégradant dans le jaune… et leurs pointes pâles. » (Claude Simon)
Laissons Ponge nous offrir en guise de lever de rideau un bouton de fleur. Un œillet avec son O fendu en Œ… un nEud, liaison oblige, dans l’O : « A l’extrémité promise au succès gonfle un gland, une olive souple et pointue qui soudain donne lieu à une modification bouleversante… qui force la chose à s’entrouvrir, qui la fend et s’en déboutonne. A bout de tige, hors d’une olive, d’un gland souple de feuilles, se déboutonne le luxe merveilleux du linge. »
Où il s’agit de dénuder encore plus le dénudé… dans son déshabillé de chair.
Là où le corps se perd en dedans… où le dedans se retourne comme s’il y avait un dehors du dedans qui ne serait pas pourtant l’extérieur.
Un O obscur et froncé comme un œillet violet comme dit le poète…
Alors Ponge se lâche complètement : « le plaisir à voir les œillets est celui qu’on éprouve à voir la culotte, déchirée à belles dents, d’une fille jeune qui soigne son linge ». Où la langue s’y mettrait aussi. Linge froissé… crème fouettée… quelque chose de fripé, de chiffonné, de déchiqueté.
A crumpled silk.
« A foison de languettes tordues et déchirées. »
Diable ! Comme une iris du Japon à larges langues… un orchidée aux larges pétales mauves. Toutes ces fleurs aux formes bizarres, aux couleurs violentes ou suaves. Avec comme des bouches pourpres où darde une langue à l’aspect phallique. Des lèvres rouges, molles et humides. Des fleurs qui s’ouvrent comme des poulpes… des fleurs aux pétales soyeux qui deviennent langues. Bien sûr mon enfant… dans les serres embuées du jardin botanique vous rêviez de fleurs plus larges et de plaisir inavoués… des larges fleurs pourpres d’une mauve gigantesque. Alors pétales, corolles et feuilles s’extasient en ombres chinoises sur fond noir. Des ombres dansent et l’on voit se lever un monde extraordinaire de formes et de concrétions.
Les fleurs s’ouvrent comme des nudités, comme des corsages… une floraison folle pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Dans une formidable envie de fleurir ivre.
Que s’entrouvrent donc un instant les fleurs inattendues et éternelles qui changent de forme et de couleurs !
« Dans l’ouverture du corsage quelque chose d’impalpable, une houle crêtée d’écume, une mousse, les replis d’une dentelle délicate et compliquée, s’échappant comme si c’était la secrète haleine de fleur de sa chair se… »
« Se retroussant dans un froufrou froissé d’étoffes et alors… montant jusqu’aux seins, s’accumulant en replis, une soyeuse écume, au-dessus des hanches de façon à dénuder présenter… cette bouche cachée secrète. » (Claude Simon)
Des roses mousseuses en guirlandes dénouées.
Une robe convulsée en plis comme une immense et monstrueuse fleur chiffonnée. Toute retournée… l’intérieur en extériorités déployés… replis, volutes… lèvres ourlées… repliées sur elles-mêmes en méandres compliqués comme une soie bouillonnée.
Argh… ces douces étoffes satinées ou soyeuses qu’on fait glisser, qu’on déplace qu’on délace.
Un bruit de tissus frottés. Et elle se balançant… au vent du passage... sa robe se relevant en corolle et l’exhibant jusqu’à la taille. Un éclair puis la nuit… le cœur tressaillant du monde… une fleur aux pétales soulevés, sous les feuilles que le vent inverse. Ce qui surgit et disparaît ça ne se laisse jamais saisir.
Et je pense maintenant à des Pivoines…
Une pivoine pourpre... une pivoine rose rouge aux pétales renfrognés…aux pétales laqués de sang et chiffonnés selon des pliures délicieuses.
Des fleurs s’écarquillant, ondulant comme des soleils saturés de sang, comme de grands fruits cosmiques. Débordantes éclatantes…gorgées d’elles-mêmes.
Une pivoine blanche aux pétales fugitivement trempés dans une encre carmin séchant à l’air comme une peinture fraîche. Une fleur, rose tendre, parcheminée de veinules laiteuses qui se ramifient à l’approche du cœur, jusqu’à s’estomper dans une uniforme pâleur.
Des pivoines étourdissantes dans leur épanouissement abusif comme si une averse orageuse les avait gorgées d’un jus coloré. Ainsi finissent les pivoines.
Ou un Géranium… sa violence explosée rouge sanglante… étonnante crudité de ses pétales… comme dénudé… muqueuse… chair retournée… odeur poivrée.
Amenez-moi là où fleurissent les roses, celles dont la beauté est faite de l’ourlet de leurs pétales, de leurs plis, de leurs déchirures.
Délicatement pincé entre les doigts, le pétale a la douceur d’un duvet. Il semble gonflé, malgré sa minceur, d’une épaisseur inouïe… d’une couleur folle.
Nos mains, nos doigts n’aspirent qu’à caresser les pétales torturés d’une fleur épanouie… les effleurant, les déflorant… les tripotant. Argh… Dérouler les pétioles, défroisser et libérer les feuilles… séparer et déployer les pétales, évaser le calice, ouvrir la corolle.
On imagine des roses vifs, des oranges pétants, des mauves flashy. Le pétale se tend du lustre et du ciré de l’onctuosité baveuse du rouge orange jaune. Pour que le rouge orange jaune s’ouvre comme le soleil s’ouvre. Un vermillon rutilant… un hardi orangé. A luscious pink orange. A loosely painted swag of peach and fleshly pink. Me fait penser aux grandes toiles liquides d’Olivier Debré ponctuées d’îlots de concrétions épaisses… comme un fruit juteux, un sentiment incroyable de fraîcheur. Rideau! C’est le cas de le dire pour celui qui réalisa un flamboyant rideau de scène pour la Comédie française en 1987.
L’onctueux écarlate de… ses lèvres cramoisies.
The fresh lap of the crimson rose comme disait Shakespeare... le frais giron de la rose cramoisie... un carmin pourpre qui vire au grenat.
Mais si rudement peut aussi tomber… sur les roses… l’averse d’été. Alors les pétales, à force de joncher le sol mouillé, s’alourdissent jusqu’à se transformer en un amas putride, visqueux. Ainsi finissent les roses.
Pétales crémeux… comme une chair rose faisant magma, fondante et sensuelle… une couleur indéfinissable, ni rose ni vraiment rouge, un rouge dissous, crémeux… exténué.
Où l'on plonge avec les Van Gogh de Francis Bacon dans un torrent rose ou lilas... dans une boue écarlate.
Chez Twombly c’est du rouge qui bourgeonne à gros traits hirsutes… une touffe de joie… une corolle enflammée de pétales rouges.
Une rose rouge, monstrueuse de taille et de beauté, s’ouvrira en puits ténébreux chez Genet. Où des plis de chair rouge ourlent des profondeurs d’ombre. « Ils se penchèrent au cœur de la rose et l’on ne sait quel vertige les prit. » Une rose abîme… un trou abyssal, un tourbillon dont ils traçaient l’inouï littoral, dont ils suivaient l’insinuant contour…
… Une dégustation de la profondeur en son bord.
On défait les bandes, déplace les tissus, tire les voiles, écarte le rideau : rien qu’un trou noir ou un regard profond, sans couleur.
Argh, ces fleurs sombres, aux pétales teintés de tanin, humides et froncés, qu’il faut écarter avec les doigts pour plonger notre regard dans leur pourpre intérieure.
La sombre pourpre d’un rouge presque noir.
Le rose vif foncé et sombre des roses satinées… presque noir lui aussi …
Une large fleur rose violacé et charnue.
The gorgeous purple heart of the rose. The velvety heart of darkness. Velvet underground... un velours dont le rose atténue l’ardeur du rouge profond.
Roses bouillantes je vous vois dans le noir. Dans le velours des ténèbres, comme un bouillonné virevoltant… convulsif… virtuose.
Les roses sont des machines à vertiges…
Le sexe féminin est comme masqué… voilé avec ses plis. N'est-il pas comme la structure ou l’essence du désir de voir ? D’y aller voir… avec ses doigts… d’y butiner.
Le sexe, comme ultime pliure, se voile et s’ombre des plis charnels et ombreux qui l’enveloppent. Les renflements charnus creusés de plis profonds donnent au sexe le voile tremblant de leurs ombres. Un voile, un velum velu… velours, duvet. Touffe de poils sous laquelle s’ouvre la béance rougeoyante, enflammée, du sexe aux lèvres triturées.
D'une vision plantée dans la volup-thé noir de poils trempés… Un cassis sauvage poussait au dehors.
Un kimono noir serti de fleurs de glycine.
Les violettes dans le corsage de Berthe Morisot... elle-même fleur noire et rose au regard vif de noirceur.
Un enchevêtrement de mûres… un bleu violet dans l’ombre rouge. Bosquet sauvage, bleuté… inconnaissable. Myrton signifie baie de myrte mais aussi clitoris.
Argh… toutes ces métamorph(R)oses dans les farfouillis d’ombres.
La glycine était emmêlée aux ronces d’un rosier de roses-thé. Le tronc de la glycine était énorme… tordu et retenu au mur par un réseau de fils de fer… le feuillage du rosier était luisant et ses fleurs avaient toutes les nuances de la chair.
Le rutilement des chaleurs de la chair!
Le rose de sexe replié au plus secret des fleurs de pommier… Un rose acharné !
Nuit rose de l’entrecuisse qui vous envermeille. Un rose poussé à l’incandescence de sa nuit.
Entre la nuit et le jour les couleurs s’estompent et s’effacent mais elles se recolorent et s’invigorent quand les odeurs se font plus lourdes, plus intimes ou qu’elles reviennent plus fraiches plus dilatées quand la fleur referme ses pétales ou les entrouvre. Le sexe qui descelle sa cupule de chair, s’entrouvre. La fleur sexe qui s’ouvre, s’enfle, gonfle, s’humecte et s’offre.
Je sentais la fleur s’ouvrir en moi… son rouge sang pulsatile.
Et dans l’épaisse jungle mauve, il y avait des citronniers aux feuilles violacées… de grandes feuilles bourgogne qui ondulaient. Les dentelles des fougères étaient illuminées de violet au milieu des reflets humides des feuilles charnues d’un caoutchouc. De grandes girandoles mauves bleuâtres et roses pendaient de partout. Dans l’eau des bouches suspendues s’ouvraient sous le coup d’une extase rose et bleue. Des algues brun olive, sinueuses se laissaient caresser par le courant.
Des centaines de petites feuilles ovales clignotaient gaiement dans le soleil alternativement citron et bleutées.
Une goutte de citron et tout se rétracte.
Et pour finir des tournesols toujours plus jaunes… toujours plus monstrueux… le jaune se met à gicler. Et ce sont des projections de lilas et de foutre safran. Où il faut s’ouvrir à l’exubérance des couleurs à leurs coulures.
Les fleurs noircies comme si elles avaient été la proie des flammes… carbonisées. Ainsi finissent les tournesols. La fleur de tournesol se remplit alors d’étoiles. Comme un fameux parapluie à la luisance argentée à l’intérieur empli de nuit. Et ce noir qui s’ouvre... un chaos d'étoiles.
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