Coulées d'eau, de cire et de feu
Je ne devais guère avoir plus de douze ans… une case de BD issue du « Vagabond des limbes » devait hanter mes nuits à cette époque. Elle fut en tous cas à l’origine de mon premier nu : une femme au déshabillé transparent qui sort sur le balcon d'un château…
Comme un souvenir écran... je revois les petits carreaux de la porte fenêtre sur le côté… le quadrillage des moellons équarris du mur… c’est la nuit… le vent souffle… son corps se dévoile au travers de sa chemise de nuit… au clair de lune.
Où l’on se tient à carreau derrière un portillon quadrillé à la Dürer, le crayon affûté, paré à décocher son trait, alors que... l’Autre paraît.
Où l’on disparaît… où l’on se fait regard… pour un délinée encré avec ses pleins et ses déliés. On n’ivagine alors rien du trou… seulement l’ombre dérobée d’une… chatte inquiétante et mystérieuse… d’un noir profond.
D'une origine du nu… Caravaginesque… enchantée d’un clair-obscur lunaire… ou comme à la lueur d’une bougie.
Une dizaine d’années plus tard je découvre dans les rayonnages de la bibliothèque familiale de notre maison des Cévennes « la route des Flandres » de Claude Simon…
« Comme si toute cette interminable chevauchée nocturne n’avait eu d’autre but à la fin que la découverte de cette chair diaphane modelée dans l’épaisseur de la nuit… »
Où le destin, à travers la nuit ruisselante de pluie, vous fait parvenir jusqu’à elle… pour mieux la découvrir… la trouver tiède, demi nue et laiteuse… à la lueur d’une lanterne levée à bout de bras… lanterne qu’elle abaissera peu à peu de sorte qu’au fur et à mesure les ombres vous fassent tourner la tête…
Son corps luit dans l’obscurité.
Avec… « cette nappe de couleur jaunâtre qui semblait couler sur elle à partir de son bras levé comme une phosphorescente couche de peinture »
Une phrase magnifique… que je savoure toujours avec joie et qui me fait penser à un très beau nu d'Anders Zorn... dans la lumière du feu.
J’imagine une couche crémeuse, grasse, assez liquide pour se bomber légèrement par capillarité et former en séchant comme un émail… elle se gonfle et dilate la masse charnue de la gorge… elle s’étale en nappe savoureuse.
Comme le narrateur et son compagnon je reste pantois devant ce cou… cette gorge… « une chose tiède, blanche comme le lait sorte d’apparition luminescente comme si sa peau était la source de la lumière ».
« Je l’imaginais sous la forme d’une de ces, je pouvais toucher presser palper ses seins… à peine couverte qu’elle était par cette chemise dont émergeait son cou semblable dis je à du lait tu entends dis je la seule chose dont elle peut donner l’idée c’est de ramper se pencher comme une source de laper… »
Et elle se penchant... ses deux seins blancs aux grandes aréoles comme des mamelles pendantes... plus gonflées en bas qu'en haut... séparées par un creux profond... elles se cognent même comme des battants de cloches. Que ça résonne dans mes yeux!
… ses yeux, ses lèvres, toute sa chair gonflée par cette tendre capillarité de la chair sous la lumière de l’aube.
Cette nudité luminescente et lactescente c’est celle que Julien Sorel voit enfin lorsque, après avoir demandé à Mme de Rênal qu’elle veuille bien laisser allumer la veilleuse afin de la connaître tout entière… celle-ci tend la main et monte la flamme de la chandelle… le rouge et le noir jusqu’au bout de la nuit… jusqu’à ce que l’aube commence à dessiner vivement les contours des sapins sur la montagne à l’orient. Une chatte épineuse se dessinerait-elle alors au loin à contre-jour ?
Un corps comme... frissonnant dans la lueur vacillante.
Où l’œil rêve de belles déformations dans l’entremêlement des nappes d’ombres et de lumières.
Où, affolé comme un papillon, on colle encore et encore ses yeux à la fenêtre scintillante, en ne cessant de produire de la forme… l’œil happé… prisonnier de ce lumineux grillage si fascinant qui se referme sur vous avec ses petits carreaux et ces silhouettes qui se découpent à contre jour ou qui prennent tournure et figure… en se modelant selon les lumières intérieures… le temps pour l’ombre d’à la fois se dérober et d’enrober.
Sans oser regarder la chose qu'à la dérobée.
Il y a ce lavis de Fragonard qui m'est si cher, « le coucher des ouvrières »… où la lumière éclaire la scène par les dessous… remonte par le bas le long des corps… éclaire l’intérieur de leurs chemises de nuit légères et transparentes… elles regardent leurs seins et leurs pubis dans l’ombre… en riant aux éclats.
Les corps sont des coulées d’encre sépia… qui s’épanchent et se répandent... délayant le papier marouflé… ça se liquéfie et ça glisse sous le pinceau... pour la plus grande joie du peintre.
Dans les années 1860-70 Whistler, inspiré par les tanagras - des petites figurines grecques en terre cuite - va peindre toute une série de variations autour de geishas greco-saxonnes. Les femmes sont vêtues de longues toges... des tuniques soyeuses et vaporeuses... diluées par les vigoureux traits de son pinceau détrempé… comme s’il était à la recherche d’une sensation fugitive… fantôme. Tout dans le bonheur d'étaler une matière crémeuse... de jouer du translucide et de l'opaque jusqu'à ce que les femmes se dissolvent... comme suspendues et lointaines.
Veux-tu donc qu’il ne me reste aucun souvenir de t’avoir vue ? Alors elle souffla la lampe… et comme une impression fluide mais tenace sur la rétine... une couleur rose saumoné clair et un peu effacé... comme celle de la femme à droite dans "l'artiste dans son atelier".
On retrouve cette couleur dans... "la note en rouge" que Whistler a peinte vers 1875. Où il faut se laisser absorber par cette superbe coulée sur le côté du sofa… comme vaginale… a translucent and pale salmon pink digne du meilleur Twombly...
A loosely painted swag of peach and fleshly pink...
Argh Twombly et ses pale shades of peach, apricot, coral and melon… les graffitis du bonheur...
Mais revenons à nos coulées de chairs.
Il faut regarder l’aquarelliste américaine Wendy Artin se filmer en train de peindre… voir comment en quelques coups de son pinceau bien humide elle laisse le papier s’imbiber et des courants d’eau et d’encre bistre se former et s’écouler... effleurant ensuite juste du bout du pinceau l’eau et ses pigments en suspension… poussant légèrement le flux de l’encre… l’orientant… le guidant… l’aidant à chercher son passage à tâtons à travers les fibres de la feuille. Des taches s’étendent. Là, des retenues se forment nuançant la couleur en profondeur… ailleurs une coulée se bombe sous l’effet de la tension… la goutte s’engage plus loin… avant de terminer sa course… dans un désert blanc.
Où il s’agit d’obtenir des formes… comme une plante qui pousse mais en accéléré… de les modeler et de les nuancer en laissant le pinceau bien imbibé s’égoutter ou au contraire en le pressant juste ce qu’il faut pour mieux laisser le pigment se diffuser…
Phénomènes de diffusion et de capillarité… les coulées sont des ombres… des fleurs brun orangé… éparpillées… formant un dessin étrange… qui se révèle finalement composer un magnifique nu.
Où l’on aimerait effleurer du doigt la bordure lumineuse de ce corps en flamme créée par l’eau.
Cela parait si simple…
Et ce fameux baiser de Géricault… une flamme avec une sorte de tiédeur pour ainsi dire ventrale. Pierre noire sur lavis sépia rehaussé de gouache blanche avec dans leur fusion comme des grains d’or dans un gris improbable. Cette coulée du blanc sur ce brun orangé doré est magique… un accord gris orange qui me fait penser à la Ca d’Oro… le soleil bas sur l’horizon enflammait la cour intérieure de son rez-de-chaussée… j’étais subjugué. Me demandant s’il ne faudrait pas toujours sublimer un marbre gris un peu froid par une terre ocre orangé… pour mieux s’éblou-jouir.
Cette coulée somptueuse de la chair me fait penser à l'échancrure si sensuelle de la gorge de Madeleine chez La Tour…
Argh toutes ces gorges… où naissent d'envoûtants sillons… des vals ombragés où vient se perdre la peinture.
Mais les échancrures sont loin d'être toujours obscures… on en trouve parfois qui sont au contraire très lumineuses... en particulier chez La Tour.
Où quelqu’un vient entourer une bougie de ses mains comme pour les réchauffer… ses mains qui s’imbibent alors de lumière… les alentours s’assombrissant… ouvrant alors ses doigts… une lumière écarlate et brillante comme du sang jaillit… rougissant jusqu’à leurs articulations.
Des mains faites d’une pâte nacrée passée en glacis transparent sur une préparation rouge visible au travers… le secret des peintres.
Un silence s’infiltre…
« la rose la mince ligne l’étroite fente couleur de pétale rosea comme une source de couleur à la façon de ces flammes fragiles abritées d’un courant d’air par une main la lueur filtrant entre les doigts rosissant sur les bords la chair transparente et tendre… » (Claude Simon encore et toujours).
...« la paume en coque placée devant protégeant rehaussée avivée d’un cerne de peinture grasse vermillon… »
Entre ses longs doigts écartés, j'ai pu voir tout de même, je vois encore... je verrai toujours.
Où l’on délire les yeux perdus dans le vague d’une flamme de bougie... diable n'aurait elle pas la forme d’une vulve?
Il y a toute une « lentor » chez Georges de La Tour dans ses « Madeleine » en pleine méditation au sein des ténèbres. Des toiles éclairées de la simple lueur d’une bougie voire de leur reflet dans un miroir noir. Sa peinture offre un rendu très moelleux… mêlant flexibilité, souplesse et viscosité. Ça colle un peu aux doigts. Même le crâne, cette vanité où se perdent leurs pensées, prend des couleurs chaudes et semble s’amollir.
Jesse Mockrin a repris les œuvres de La Tour… les doigts s’étirent comme s’ils étaient en caoutchouc. Les doigts de Madeleine deviennent souples comme des anguilles… ils commencent à serpenter et onduler…
Comme s’ils allaient s’enfoncer et se fondre dans ces crânes en fusion.
Où les masses lustrées et onctueuses se lâchent et libèrent toute leur opulence.
Où la peinture n’est plus que cire… une cire qui n’aurait pas perdu la douceur du miel qu’elle contenait… devenant à l’approche du feu… onctueuse, douce et malléable…
La chandelle tombe sur les peaux dénudées... les bêtes longues et roses tremblent comme la flamme de la lampe tremble. De la cire fondue au pied de la flamme translucide déborde… glisse le long de la bougie... des doigts s'en saisissent et... étalent un baume au caractère onctueux afin de mieux les envelopper... juste au moment où elles commencent à raidir.
Une nouvelle coulure blanchit en un instant… puis un chapelet de perles.
La peinture de Soulages… est comme une cire noire.
Mais revenons aux couleurs de La Tour... elles ne semblent pas avoir été posées avec le pinceau mais avoir été fondues ensemble comme de la cire sur le feu…
Somptuosité de la couleur… riche, profonde… dans de superbes camaïeux de teintes chaudes et cuivrées aux nuances de terre cuite… fondantes sous la langue…
C’est le rose et le chocolat de la broyeuse chère à Duchamp… ou ceux de sa mariée de 1912, où plaisir et sensualité se mêlent à une machine délictueuse… C’est étrange, organique… érotique… c’est pour moi ce qu’il a fait de mieux… une machine aux replis de cuir sensuels... le rose beige odorant et passé d’un cuir de Cordoue… bien mieux que ses verres transparents et si froids. Une forêt d'angles... une machinerie aux bifurcations et ramifications enchevêtrées... mais tout est fondu comme cire dans une chair rose, beige et chocolat.
Au passage… je ne résiste pas à évoquer cette toile incroyable de Joaquin Sorolla, cette idylle trempée et joyeuse… où ce n’est plus un chocolat fondant sous la langue qui vous met l’eau à la bouche mais le sable gorgé d’eau de l’estran qui enveloppe tout d’une pellicule d’eau… une mer limoneuse et tourbillonnante avec partout cette impression que nos mains vont ressortir pleines d’un sable sombre, lourd et coulant entre les doigts… une bourbe telle que celle que l’on aimait manipuler petit à la plage... mais finalement plus juteuse et érotique d’être si colorée de rose et d’orangé… avec ici aussi cette robe et ces corps si… sinueux et gracieux… c’est fou comme une œuvre peut vous toucher… et vous prendre au corps.
Ce rose de bourbe… c’est l’histoire, contée par Florence de Mèredieu, de Samuel Beckett qui s'avance dans les roses… qui se perd dans les roses… dans la moiteur du rose… la douce obscénité du rose. Des roses trempées par la pluie… leurs pétales finissant par s'alourdir jusqu’à se transformer en amas visqueux... des roses écrasées et comme saignantes.
Une boue de rose… le rose est si rose sur le gris. Un blanc légèrement sale mêlé d'une pointe de rose fané si on se la joue avec la douce désinvolture de Twombly.
Me rappelle surtout une route qui se perd dans une sorte de torrent rose ou lilas... une boue rosée ou écarlate selon les versions de ces toiles où Francis Bacon peint Van Gogh fondant sous le soleil dans des cyclones de coulures roses.
Où je m'imagine marcher sur un estran vaseux... le limon remonte entre mes doigts de pied.
Il y a eu aussi, plus subtile mais plus froide, cette suffusion exquise du rose, de l'orangé ou encore du jaune citron entremêlé de bleu clair sous les teints cireux employés par tant d'artistes pour dépeindre la chair… comme l’intérieur d’un coquillage qui réchauffe les gris perle et les chairs tendres.
Parce que la cire fut longtemps une substance moelleuse et malléable à la teinte uniforme et lisse… où la coulée en s’épaississant…. devient d’un jaune cireux… ivoire… qui ne prend une teinte orangée qu’en se dissolvant sous la chaleur et en se laissant traverser et pénétrer d'une lumière sanguine… comme une résine poisseuse qui se fossilise... se transformant en ambre.
Où il s’est agi de savoir manier la sensualité fluide des pigments dans les dessous... d’agiter la surface de cire de ces femmes de peinture du XIXème aux chairs trop souvent dénuées de couleur, de profondeur et de mystère.
Une vieille histoire… depuis ce marbre lisse et froid de la Venus sortant des eaux... auquel Botticelli a ajouté ce flot presque étranger et presque choquant d’une chevelure d’un magnifique roux doré. Pour son "Printemps", ce sont des fleurs de toutes les couleurs qui animent les teints cireux de ses grâces. Il ajoutait une ultime couche laiteuse rose ou chamois pour obtenir une fluidité incroyable.... mais il faut être collé à l’œuvre pour le voir.
Détail de la chevelure de la Venus sortant des eaux (1484-85) et de la dissémination des fleurs du Printemps (1478-82) de Botticelli
Fonderie plus froide pour le Greco. Il allonge les corps… pareils à des flammes que les ténèbres semblent grandir. Des corps tordus et… fondus par le plus prodigieux des émois. Ce sont des désirs qui s’étirent vers le ciel. Malléabilité de verre en fusion. Corps étrangement ductiles au gris bordé de blancs aveuglants. Des gris troublés de bleu et de rose pâle. Mais là aussi il faut... s'approcher.
Et puis à la fin du XIXème tout est parti en vrilles de couleurs.
Soutine enflammera littéralement ses personnages et ses paysages. Regardez son "Homme en prières". Le fond rouge, véritable muqueuse, le dévore à mesure qu’il perd sa substance… les mains et le visage, d'un jaune cireux et bitumeux, doivent se dissoudre et s'allonger en torche pour que la prière puisse s’élever.
il cherchait à traduire la chair en un embrasement de couleurs. Il aimait particulièrement travailler les mains. Dans une démesure et des torsions à nulle autre pareilles. Il les travaille comme s'il s'agissait d'une glaise vivante. Les touches larges de couleurs dissolvent les formes avec un effet de turbulence... les contrastes et leurs lacis tumultueux forment un chaos tressé de lignes plus fluides. Une texture épaisse structurée comme une tresse avec des noeuds de fou. Des mains qui donnent à voir la peinture dans son débordement.
Plus le vent ou la folie soufflent plus la flamme se tord en tous sens. Y aurait-il un objet invisible qui relie la bougie au plafond ? La flamme s'enroule et sinue... s'étire à la verticale... déterminée à l’atteindre… si longue et si furieuse.
Derrière une ombre s’étend jusqu’au plafond… se répand comme de l’encre renversée... ondule et avale tout… vacillante et dansant silencieusement... comme un corps agité.
Et elle, retombée sur sa couche dont la bougie projette sur le mur la crête fantastique des draps elle se retourne les yeux comblés vers la forme qu’elle a brisé dans son étreinte.
La torche fait alors passer sur la voûte une ombre démesurée...
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