Comment en découdre avec ça I : Robes et peaux de bêtes

par Jean-Michel Salvador  -  6 Mai 2026, 09:42

Il nous faut ici laisser la parole aux femmes artistes. C’est qu’elles ont des clés à glisser dans le labyrinthe de nos oreilles, à nous les hommes.

Et commençons par Marguerite Duras qui, dans « L'amant », nous dit être hantée depuis longtemps par une image d’elle et le désir qu’elle provoque chez l’autre.

« Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir… elle est toujours là dans le même silence… émerveillante… c’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante.

Sur le bac…

Il y a une tempête qui souffle à l’intérieur des eaux du fleuve. Du vent qui se débat.

Je porte une robe de soie naturelle, elle est usée, presque transparente. Cette robe est sans manches, très décolletée. Elle est de ce bistre que prend la soie naturelle à l’usage.

Ce jour-là je dois porter cette fameuse paire de talons hauts en lamé or… sur la tête un chapeau d’homme aux bords plats, un feutre souple couleur bois de rose au large ruban noir.

Jane Marsh dans "L'Amant" d'Annaud (1992)

Jane Marsh dans "L'Amant" d'Annaud (1992)

Soudain je me vois comme une autre, comme une autre serait vue, au dehors... mise à la disposition de tous les regards... mise dans la circulation du désir.

Ce jour-là j’ai aussi du rouge à lèvres sombre comme alors, cerise.

Parce qu’on me regarde vraiment beaucoup. Mais moi je sais que ce n’est pas une question de beauté mais d’autre chose… je sais que le problème est ailleurs je ne sais pas où il est. Je sais seulement qu’il n’est pas là où les femmes croient.

Il n’y avait pas à attirer le désir. Il était dans celle qui le provoquait ou il n’existait pas. Il était déjà là dès le premier regard ou bien il n’avait jamais existé. »

L'Amante, huile sur toile, jms, 1992

L'Amante, huile sur toile, jms, 1992

Où il s’agit d’un regard porté sur les femmes… ou peut-être aussi sur les petits seins qui pointent au travers d’une robe en soie transparente… l'ombre d'une aréole... un regard qu’elles connaissent toutes plus ou moins. Car comme le dit Annette Messager : quelle femme n’a pas marché seule dans la rue sans, tout à coup, se sentir complètement objet.

Joy Majdalani, elle, atteste du plaisir qu’elle éprouve à se noyer dans le désir de l’autre. Les attributs dont elle se pare et qui provoquent et excitent... ne sont pas elle… mais du coup justement… elle sent que son corps se dissout et rayonne d’autant plus. Du plaisir que l'on éprouve, selon elle, à devenir une poupée infiniment précieuse et bandante... une poupée russe aux emboîtements sans fin.

Et ce pour mieux s’offrir à un désir. Etre le désir d’un désir plutôt que le désir d’une fin. Un à-venir se creuse… une matriochka cruellement gigogne s'ouvre encore et encore.

Certaines des femmes qui ont livré à Gilian Anderson leur fantasme favori évoquent précisément ce désir de désir :

« J’imagine que mon plus grand fantasme est de me sentir profondément désirée. Je veux que la simple vue de ma peau nue semble l’embraser de désir. »

« J’apparais parfois nue, parfois vêtue d’une longue robe fluide… juste assez transparente… la scène est baignée de la lumière de la lune, toujours. »

Il y a un fantasme dont le support est une robe. Où il s'agit d’une image, une image de soi, dont l’autre vous revêt et qui vous habille… et qui, comme disait Lacan, vous laisse quoi être sous ? 

Une enveloppe qui n’a ni dedans ni dehors et « qu’en la couture de son centre se retournent tous les regards dans le vôtre. »

Statue de Kore en marbre de Paros, 510/520 av JC

Statue de Kore en marbre de Paros, 510/520 av JC

Dans la Grèce antique les jeunes femmes nobles portaient des tissus chatoyant par leur blancheur, leurs plissés ou leurs bigarrures, captant la lumière et la renvoyant… en la démultipliant… tout comme il en allait pour les regards qui se posaient sur elles. Vêtures étincelantes, voiles aux mille broderies… derrière lesquelles il ne reste plus, selon l'écrivain grec Achille Tatius, qu'à entrevoir sous la blancheur de la soie brillante que... la pointe des seins et la douce pilosité d’une chatte.

Il y avait aussi ce ruban moiré aux dessins si variés que portait Aphrodite… où résidaient, selon le mythe, tous les charmes possibles et imaginables. Comme une boîte de Pandore...

​​L'agalma cher à Lacan (qui en fera son fameux objet petit a... cause du désir) était chez les grecs anciens l'ornement ou la parure de la représentation d'un dieu... et comme l'éclat de quelque chose d'intérieur. il serait issu d'une racine qui évoquerait une admiration mêlée de crainte et de respect. Ce pouvait être les cornes d'or d'une génisse à sacrifier. Mais l'on pouvait aussi dire d'une belle poitrine qu'elle était semblable à un agalma... en référence sans doute aux ex-voto de seins... qui étaient évidemment parfaitement bien moulées et dont les aréoles étaient quelque fois d'or.​​​​​​

Alors attardons nous quelques instants sur deux oeuvres de Marlene Dumas... d'étranges Blanche-Neige... 

Snow White and the Broken Arm, Marlene Dumas, 1988

Snow White and the Broken Arm, Marlene Dumas, 1988

La première semble être revêtue d'une peau couleur pierre de lune... on voit en effet comme des plis au niveau de son épaule. L'agalma de cette Blanche-Neige est l'éclat de cette couche blanche de peinture translucide et laiteuse laissant transparaître des reflets bleus argentés. Cet éclat fascine les nains devenus comme de vulgaires voyeurs en haut de la toile et a du impressionner les polaroïds qui tombent au sol de l'appareil photo que tient dans sa main cette Blanche-Neige bleu argent. La ligne ondulée qui dessine le corps aide à faire glisser le regard sur cet aplat couleur de lune... le corps n'est plus rien... qu'une vibration pure et lumineuse.

Dans la deuxième oeuvre c'est une coulée liquide et brillante qui fait frémir le pinceau d'un nain à contre jour sur la droite. D'une origine de la peinture qui ne serait plus le cerne d'une ombre comme chez Pline mais qui serait lié à un agalma... à l'éclat d'un corps nu... encore plus nu d'être nu sous ses cheveux noirs comme dirait Marguerite Duras.

Mais les Blanche-Neige de Marlene Dumas, plus qu'endormies semblent avachies et comme usées par les regards qui abusent de leur éclat.

Snow White and the next generation, Marlene Dumas, 1988

Snow White and the next generation, Marlene Dumas, 1988

Alors il y a les « Histoires de robes » d’Annette Messager.

« Le vêtement, c’est une nouvelle peau qu’on se choisit ; petit cérémonial quotidien de protection et de parure qui voile le corps pour mieux le dévoiler. »

Un étrange miroir du corps. 

« Mes histoires de robes sont toujours présentées dans des vitrines mi-coffret de verre de contes de fées pour princesse endormie, mi-cercueil, désir gelé, devenu intouchable. »

Histoire des robes, Annette Messager, 1990

Histoire des robes, Annette Messager, 1990

Ce sont des histoires de femmes qui nous sont bien sûr révélées… qui rappellent la vie d’Eves pures et impures, de Sardanapales, de Lolitas, d’Ophélie romantiques… de Blanche Neige pas si innocentes… de Peau d’ânes futées ou encore d’invisibles princesses de conte nordique aux bras de neige à la robe de brouillard.

Histoire des trois nuits blanches (robe de droite) Annette Messager, 1990

Histoire des trois nuits blanches (robe de droite) Annette Messager, 1990

Histoire des trois nuits blanches (robe de gauche), Annette Messager, 1990

Histoire des trois nuits blanches (robe de gauche), Annette Messager, 1990

C’est la mise en scène d’une absence... où le vêtement est un fantôme du corps. Où les nuits blanches sont parsemées de petits dessins épinglés... comme des signes kabbalistiques ou des devinettes expiatoires de désirs fiévreux... de craintes excitantes... d'arrières pensées ténébreuses et animales.

Comme des gisants médiévaux aussi… avec leurs petites images de protection… des ex-voto… des fragments d’histoires… de corps... de plaisirs et d’épreuves… de transports amoureux.

Histoire des robes, Annette Messager, 1990

Histoire des robes, Annette Messager, 1990

L’histoire des robes s’inscrit à fleur de peau et dit ce qui n’a pu être dit… les petits drames et les grands péchés de ces femmes à corps perdu.

Leurs destins écharpés.

Avec des petits dessins compulsifs et convulsifs qui ne finissent jamais de raconter, de se raconter, de tout noter, de renverser, de refaire.

Des photos aussi... visions érotiques... corps en morceaux. Pour une histoire sexuelle et cruelle de Circé magicienne aux diverses potions de métamorphoses.

Une écriture féminine se trame... Pénélope première... clap !

Histoire des robes, Annette Messager, 1990

Histoire des robes, Annette Messager, 1990

Si les robes de Messager, chargées de leurs histoires, sont un peu oppressantes, celles d’Orlan sont plus agitées et endiablées. Elles sont affolantes et impétueuses... ébouriffantes… avec leurs multiples éclats de tissus.

C’est dans les années 70 qu’Orlan choisit de s’habiller en Sainte Thérèse… en s’enveloppant d’un magnifique drapé baroque… rappelant celui que le Bernin cisela dans le marbre avec tous ses plis et replis. Mais un sein apparaît dans une cassure… l’extase sacrée est érotique… Orlan fait sa pute tout en offrant aux dévots le sein de la vierge… tout à la fois madone et pécheresse.

Orlan en sainte baroque, 1975

Orlan en sainte baroque, 1975

Elle fera par la suite des sculptures et des collages autour de la robe de la sainte.... Orlan aura pris la robe… pour mieux sublimer ses vibrations glorieuses et tempêtueuses… le drapé furieux et jouissif devenant même dans ses torsions comme un sexe féminin. L’extase de la sainte Thérèse du Bernin était d’ailleurs pour Lacan le lieu par excellence de l’évocation voire de l’exhibition d’un corps jouissant.

Un flot de pétales se volute et se chantourne, se fronce, se trousse et se retrousse.

Comment en découdre avec ça I : Robes et peaux de bêtes
Robes sans corps, sculptures et photos de plis, Orlan, 2010

Robes sans corps, sculptures et photos de plis, Orlan, 2010

Elle se déshabillera étape par étape dans des striptease-photo avant de s’évanouir à la fin pour ne laisser qu’une chute de tissu… La robe une fois tombée, la nudité est ce qui sans fin se dérobe. La nudité est à vif et tremblante d’appeler le toucher et de s’y dérober. Drôle d'assomption pour une sainte baroque !

Comment en découdre avec ça I : Robes et peaux de bêtes
Le drapé et le baroque au Palazzo Grassi, performance d'Orlan, 1979

Le drapé et le baroque au Palazzo Grassi, performance d'Orlan, 1979

Orlan sainte Orlan, striptease, 1974-75

Orlan sainte Orlan, striptease, 1974-75

Alors à l’inverse il y a Peau d’âne... où les robes merveilleuses et fascinantes aux couleurs de la lune, du soleil et du temps, qui attirent tous les regards, sont les pendants de la dépouille poilue d’un âne… dont la princesse s’affuble pour se protéger d'un regard désirant mais terriblement angoissant… c’est en révélant sa part animale qu’on peut s’enfuir… et échapper ainsi au père et au pire.

Sleeping songs, Annette Messager, 2018-19

Sleeping songs, Annette Messager, 2018-19

Mais comme dans tous les contes et légendes… les permutations sont de règle… les inversions sont légions… les mythes se retournent et renversent leur structure comme l’a bien montré Claude Levi-Strauss.

Une peau de bête est le témoin d’une métamorphose, telle une mue gardant trace d’un passage. Et si Peau d’âne se protège des regards insistants c’est aussi qu’elle se transforme…

Qu’elle se cache sous une peau de bête pour échapper à un désir interdit… s'inverse alors en une jeune fille indomptée se purge de son propre désir « animal » qu’elle a du mal à comprendre et réfréner. Où il s’agirait de gérer une « animalité » qui s’empare d’elle avec son détonnant mélange de volupté et de cruauté pour que s’opère une métamorphose et qu’elle puisse prendre la place qui lui revient dans la société. Une prise de peau comme une prise de robe… pour faire son premier bal ou participer à son premier conte masqué… c’est qu’elle a l’âge de rentrer dans le tournoi des relations amoureuses… sans le père.

"Moi je veux juste assez de frissons pour m'imaginer au coeur d'un conte" comme dit Audrée Wilhelmy dans son roman... "Peau de sang".

C’est le rite de passage des jeunes filles d’Athènes qui faisaient les arktoi (ourses) au sanctuaire d’Artemis à Brauron.

Comment en découdre avec ça I : Robes et peaux de bêtes
Peau d'âne, Katia Bourdarel, 2003

Peau d'âne, Katia Bourdarel, 2003

Katia Bourdarel a revisité le conte de Peau d’âne… où l'on voit le corps nu et sensuel d’une jeune femme se lover dans la peau de la bête… l'âne, au passage, vous renvoyant votre propre regard. Une peau avec laquelle elle fait plus que s’envelopper… dans laquelle elle se vautre pour mieux l’étreindre… et s’accoupler avec la bête en elle. La passion et la montée du désir sont comme une métamorphose prédatrice et sexuelle.

Gravure de Marcelle Hanselaar

Gravure de Marcelle Hanselaar

Où Peau d'âne ne refuse pas seulement de devenir objet sexuel en se mettant loin du regard désirant des hommes... mais où elle fait l'expérience de son propre corps sous le masque et l'anonymat de l'animal... un travail sur l'ombre des dessous... une œuvre au noir.

Où s'immisce dans notre conte un jeu de doigts avec les frontières du corps... un retournement de l'intérieur vers l'extérieur. Les premiers doigts mis au sexe sont deux crochets qui renversèrent tout.

J’aurai ta peau ! Comme dirait l’autre…

Dans le conte allemand "Toutes-fourrures" (ou "Peau de mille bêtes"), très proche de celui de "Peau d'âne", la princesse se drape d'un manteau cousu de peaux et de fourrures provenant de chaque animal du royaume. Lors de sa fuite elle se réfugie dans un arbre creux.

Je ne résiste pas à reprendre un passage de Hurlevent carcasse de Claudine Galea... de la folie solitaire de Catherine Earnshaw ou plutôt d'Emily Brontë:

Les arbres noueux tordus rasent la terre
La terre noire échevelée aqueuse 
I'm the moors
Bourrasques coup de vent
Roches bruyères ajoncs tourbières torrents mares marais rosiers ronciers
Orages et bourrasques
Le vent est à moi je le prends dans mes filets
Je l'attrape 
Hurle vent hurle

 

Gravure de Marcelle Hanselaar

Gravure de Marcelle Hanselaar

Selon Pascal Quignard, il existe un regard auquel on ne résiste pas. Ce regard existait avant même l’humanité. A partir de ce regard, les corps s’emboîtent comme les proies dans la mâchoire des carnivores... les sexes s'embrassent et s'enchâssent. 

Où le regardeur-voyeur devient la proie de son propre regard que lui renvoie la femme « animale » voire « bestiale ». Actéon est transformé en bête avant d’être dévoré par ses propres chiens parce que le bas de son corps a bandé devant la mise à nu de la divine chasseresse Artemis… la déesse protectrice des jeunes filles vierges et des jeunes animaux comme des parturientes. Son nom pourrait être une variante d’Arktemis… elle serait alors la régente de la loi de l’ourse… retour dans les boyaux obscurs de Brauron où les jeunes filles font l’ourse… avec leurs robes safran.

Romeu "my deer", Berlinde de Bruyckere, 2010-11

Romeu "my deer", Berlinde de Bruyckere, 2010-11

Liggende, Berlinde de Bruyckere. 2011-12

Liggende, Berlinde de Bruyckere. 2011-12

Où se révèlent les ambiguïtés de l’animalité dans la société « civilisée »… au travers de ces rites de passages… boyaux de métamorphoses. Désarticulation, disjonction, morcellement, arrachement, dépècement… un fond ensorcelant pour un aspect transformationnel effrayant qui va de pair avec un pouvoir régénérateur.

Où se joue et se rejoue depuis la nuit des temps... dans un boyau obscur - c'est qu'on y rampe - une mue violente... comme un écorchement... une dépossession de soi, une sortie de soi pour mieux s'approprier l'autre... et où la stupeur et la joie s'entremêlent.

Dionysos le dieu du sacrifice tragique du bouc… ravit par ses masques… fait tournoyer dans la danse et délirer dans le vin. Les bacchantes revêtaient des peaux de bêtes féroces pour honorer le raisin, le pressoir, le moût… Liber et Bacchus… en dansant comme des folles furieuses… dans un délire orgiaque… avant d’aller, selon la légende, démembrer le malheureux Penthée qui était parti sur le mont Cithéron pour épier la bacchanale.

Peau dépiautée, moule flasque suspendue ou jetée à terre mais en fait peau élastique... prête à  s'emplir et qu'on enfile. Agent de transformation voire de mutation...

Il y a des choses… surtout certaines anamorphoses que l’on ne doit pas voir…

Illustration pour Kiblind poils de Lou Benesh, 2022

Illustration pour Kiblind poils de Lou Benesh, 2022

Le thème poil que l'on m'a proposé a tout de suite évoqué quelque chose de “protecteur”, entre l’armure et l’ornement raconte l'artiste Lou Benesh. "Avec ses poils, la créature est moins vulnérable, comme un grand bouclier pressé contre sa peau ou une robe qui scintille et aveugle les regards extérieurs"…

Alors changeons de conte. A pas de loup… quelque chose s’escamote dans l’ombre… ses prunelles vertes luisent dans le fourmillement du feuillage mouillé, sa langue rouge pend. Elle, elle porte un chaperon rouge… un petit bandeau d’étoffe rembourrée portée sur le haut de la tête, en velours ou en soie et piqué de pierres précieuses ou de perles... quand il orne la chevelure des belles dames. Comme un signe sexuel affolant... on ne s'étendra pas sur la chose sous son capuchon. En tous cas elle était la plus jolie qu’on eût su voir… sa mère en était folle. C'est en fait un conte sur le désir de voir et d’être vu. Avec humour noir en prime… "à être bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé". Où la surprise devant la démesure des membres et des organes se mue en une sorte d’attraction, d’intense curiosité. Où l'on confisque ce qui fait peur pour le confier à l'imagination. D’une fille qui a vu le loup… c’est pour mieux…

La forêt est un royaume obscur où des formes inquiétantes et étranges remontent du sous-bois pulsionnel.

Annette Messager égrène dans ses notes:" le bosquet des poupées... la direction des secrets... la forêt des soupçons..."

Dog, Miriam Cahn, 1999

Dog, Miriam Cahn, 1999

Le mot brûle les lèvres de toucher à ce centre rouge, éblouissant, aveuglant et magnifiquement tu par le conte… cet objet qu’interroge finalement l'œil du petit chaperon rouge, qu’indexe son doigt... auquel s’adressent et qu’agressent ses questions implicites.

Finalement dans ces histoires, le loup n’apparait pas en personne mais seulement dans la persona théâtrale d’un masque, d’un simulacre ou d’une parole, c’est-à-dire d’une fable, d’un fantasme ou d’un récit psychanalytique.

Chez Freud, une fenêtre s’ouvre… un homme se retrouve sidéré par un regard de loup démultiplié dans un arbre ! Comment une chose vue peut-elle nous transformer en chose regardée ? Comme si le sujet ne pouvait pas se projeter dans l’image car celle-ci le regarde de façon trop intense. Où l'on se retrouve pétrifié par quelque... chose dans ce qu’elle a de plus énigmatique et de plus menaçante… un angoissant "que me veut-elle?"

D'où un effet de cerne !

Où l’angoisse d’être regardé de toutes parts fera pendant au fait qu’il lui faudra tous les regards. 

D'une robe pleine de regards animaux, Klara Kristalova

D'une robe pleine de regards animaux, Klara Kristalova

Le loup… c'est aussi le masque de velours noir que jadis portaient les dames, plus souvent que les hommes, lors de bals masqués. Un loup qui permettait de voir souverainement sans être vu.

Revenge, photo novella d'Ellen von Umwerth, 2011

Revenge, photo novella d'Ellen von Umwerth, 2011

Où le désir est attrapé par le masque. Derrière le masque il n’y a rien. La mascarade est l’organisation d’un trompe-l’œil. Où il s’agit d’épingler le féminin du côté de l’image et, de proche en proche, du côté de l’imaginaire.

C'est le charme de la voilette d’Emily Dickinson:

"Le charme investit un visage

Qu’on voit imparfaitement

La Dame n’ose lever sa voilette

De peur qu’il s’évanouisse

Mais elle scrute derrière sa résille

Elle désire elle dénie

De peur que la rencontre annule un besoin

Que l’image satisfait"

L'épreuve du silence, Katia Bourdarel, 2018

L'épreuve du silence, Katia Bourdarel, 2018

On dit qu'une femme nue masquée serait s'autant plus nue... et plus crue... elle.

Hard core, Tracey Emin, 2015

Hard core, Tracey Emin, 2015

All for you, Tracey Emin, 2015

All for you, Tracey Emin, 2015

Mais s'il n'y a rien derrière le masque... s'il n'est que le miroir à double sens du désir du regard.. qu'y a-t-il dans une... peluche ? Question à suivre...

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