Comment en découdre avec ça III : tirer et suivre le fil

par Jean-Michel Salvador  -  23 Septembre 2026, 09:06

Suivons une fois encore le fil de nos artistes couturières, tisseuses et brodeuses…

Crucifixion, Niki de Saint Phalle, 1965

Crucifixion, Niki de Saint Phalle, 1965

Attardons nous d'abord un instant sur les premières nanas de Niki de Saint Phalle… en papier mâché et en tissus. Niki… au nom de famille si étonnant… où un Fal, pieux par étymologie, se voit brodé d'un h… pour faire plus hellénisant… le rapprochant comme si de rien n’était de ce phallus qui obsédait tant Yayoi Kusama, au point d'en coudre des milliers. Niki, elle, a cousu sur une de ses premières « nanas »… crucifiée et offerte à tous les regards... des jarretelles larges et grossières,  d'un tissu rose et gras. Une culotte à carreaux boudine ses hanches et ses cuisses… et un magma sombre de fils de laine dépasse de toutes parts. Les brins font des boucles… se chevauchent et s’emmêlent… débordent de l'entrecuisse  et grimpent sur le ventre. C’est un peu une grosse araignée velue qui se loge entre ses cuisses et lui court sur le ventre. Voilà une origine du monde qui nous saute à la figure… Niki a tissé une toile indomptable et sauvage, une grosse araignée, une chose… de celles qu’ on ne parvient jamais tout à fait à maîtriser ni à faire oublier… même avec des bas impeccables qui ne filent pas… c’est, comme elles disent, qu’elles ont ça entre les jambes… ces fils baveux et bouclés.

Détail de la crucifixion de Niki de Saint Phalle

Détail de la crucifixion de Niki de Saint Phalle

Niki qui réalisera des années plus tard une sculpture d’un couple bourgeois… promenant en laisse… une  monstrueuse araignée… comme une sale histoire de famille.

La promenade du dimanche, Niki de Saint Phalle, 1971

La promenade du dimanche, Niki de Saint Phalle, 1971

Annette Messager s'est dite dompteuse d’araignées de papier… colporteuse de délires arachnéens même si elle a toujours précisé qu’en réalité elle en avait une peur bleue. Elle a lu le rêve de Giacometti…  avec cette terrifiante araignée velue au pied de son lit… la vision précise de la forme des pattes, la densité des poils, le dessin exact de la toile. Elle a admiré la "femme égorgée"… ce bronze démantibulé qu’il réalisa dans sa période surréaliste. Où ce qui fait peur fascine…

Femme égorgée, Giacometti, 1932-40

Femme égorgée, Giacometti, 1932-40

Comme on l’a vu dans nos précédents écrits sur « Comment en découdre avec ça », Annette Messager utilise beaucoup la résille noire pour envelopper tous ses coussins et traversins rembourrés… qui sont comme des organes gonflés de vie, travaillés de poussées et d’autant plus dérangeants et inquiétants de laisser deviner leur peau à travers les mailles.

Argh les bas résilles noirs qu’elle aime porter…entre les mailles la peau est très blanche… et tous ces petits losanges noirs qui s’étirent puis se contractent sur le mollet rendent la jambe encore plus vivante, fluide et ondulante…

"Tights in Shimotakaido"  de Daido Moriyama, 1987

"Tights in Shimotakaido" de Daido Moriyama, 1987

Il ne manque plus pour couronner le tout qu’un petit chignon très serré dans un filet noir… comme une retenue. Où la chevelure longue qui est une protection dans laquelle les femmes aiment parfois s’envelopper se retrouve elle-même enroulée… argh... torsades, nœuds, ondulations… pelotes de fil. Et toutes ces stries parallèles, légèrement ondulées voire sinueuses... comme après le passage d'un peigne.

De l’art de démêler, ratisser, faire des nattes, des écheveaux… de jouer de lignes flexibles sans faire de noeuds.

Les filets d’Annette Messager, qui est née à Berck sur la Côte d’Opale, viennent de la mer, hérissés d’algues, lourds, informes… prêts à  s’emplir de poissons… souvent troués (filés comme on dit pour les bas) et remaillés.

Ses personnages, pantins, peluches… sont souvent attachés en l’air et suspendus à des fils… fil à coudre, fil de pêche, fil d’acier, fil de fer. Ses figurines, épinglées, pendues, embrochées, écorchées comme une collection d’entomologie sont souvent emmaillotées dans un bas-filet.

"Les piques", installation d'Annette Messager, 1991-92

"Les piques", installation d'Annette Messager, 1991-92

Dans les cellules de Louise Bourgeois… des poupées de tissu, sont également attachées à un fil… elles se tordent et se retordent dans le reflet des miroirs posés à l’intérieur. Elle y a également déposé d’immenses bobines de fil, des fuseaux de laine, des doigtiers rouges de couturière, des clepsydres…

"The Red Room- Child" de Louise Bourgeois, 1994

"The Red Room- Child" de Louise Bourgeois, 1994

Comme si tout cela ne tenait qu’à un fil. La spirale est pour Louise un tourbillon… petite elle essorait les tapisseries en ne cessant de les tordre et de les retordre… dans ses rêves elle tordait le cou à son père. « J’adore la spirale »... où contrôle et liberté s’entremêlent pour elle lorsqu’elle tourne sur elle-même dans un état d’étourdissement. Je suis en l’air disait-elle… a Spiral Woman s’envoie en l’air. Elle se récite en même temps des choses… ritournelle.. berceuse codée… rythmes indéchiffrables. Tout cela tourne en rond, en boucles se dilatant et se redoublant… ça la maintient en équilibre instable… la spirale est une tentative qui vise à contrôler le chaos. Drôle de jouissance…

Clutching de Louise Bourgeois, 1962

Clutching de Louise Bourgeois, 1962

Vêtement noir de Magdalena Abakanowicz, 1975

Vêtement noir de Magdalena Abakanowicz, 1975

C'est dans les années soixante qu’une artiste polonaise, Magdalena Abakanowicz, a transformé l'art de la tapisserie en la faisant entrer dans la troisième dimension. Elle tissait des matériaux bruts et rudes, tels que le sisal ou le crin de cheval, pour en faire d’impressionnantes sculptures textiles, les Abakans… qui sont comme des steppes intimes et mystérieuses, riches de fentes, de replis, et de turgescences et dont l’enveloppe tactile suscite toutes sortes d’analogies organiques avec la chair écorcée du bois ou la fourrure animale. Charnues et poilues, elles rappellent aussi fortement… les lèvres ourlées d’un sexe féminin… avec, pour certains Abakans, comme un clitoris dressé… une résistance féministe pour le moins osée en cette période dure de la dictature communiste. Un tissage rude avec un seul fil… qu’elle tramait durant… des mois.

Abakan rouge de Magdalena Abakanowicz, 1969

Abakan rouge de Magdalena Abakanowicz, 1969

Elle allait chercher de vieilles cordes sur les bords de la Vistule… peut-être aussi ne cessant de ne pouvoir oublier la terrible image du bras sanglant et emmailloté (garrotté) de sa mère… qui fut disloqué au niveau du coude par les balles de soldats allemands ivres un jour de 1943.

Détail d'une œuvre de Magdalena Abakanowicz

Détail d'une œuvre de Magdalena Abakanowicz

Vêtement noir et corde de Magdalena Abakanowicz, 1975

Vêtement noir et corde de Magdalena Abakanowicz, 1975

De l’art de dresser et sculpter une… toison pleine de cavités mystérieuses… un Astrakan pourrait-on dire en jouant avec les mots puisque l’Abakan, s’il vient du nom de famille de Magdalena, remonte à une étymologie tatare et mongole (ou plutôt altaïque)… signifiant « venant de l'oncle du Khan ». Une tradition orale bien ancrée fait remonter la lignée tatare des Abakanowiz, installée en Grande Lituanie avant de fuir en Pologne lors de la révolution russe de 1917… au chef mongol Abaqa Khan empereur de l’Ilkhanat de Perse au XIIIème siècle.

Vêtements noirs et cordes de Magdalena Abakanowicz, 1975

Vêtements noirs et cordes de Magdalena Abakanowicz, 1975

Ces Abakans sont donc un peu comme des Astrakans dressés dont la fourrure rêche fait penser aux capes mongoles en peau de mouton…

Baa, Baa, Black Sheep de Paula Rego, 1989

Baa, Baa, Black Sheep de Paula Rego, 1989

Il faut voir ce film réalisé en 1970 qui montre les Abakans en plein air sur les dunes de la côte baltique… des sculptures nomades qui se portent, se tendent et se replient à l’instar des yourtes tatares.


Le regard divague et s'extravague le long de ces formes-choses monumentales qui ondulent au gré du vent en deçà des bombements et concavités dénudés des dunes de sable.

 

Et j'imagine Magdalena, non pas avec des bas comme Annette, mais avec des espadrilles noires... "aux semelles de cordes effilochées barbues les cordons des espadrilles se croisant noués par derrière un peu plus haut que la cheville".

 

Extrait du film Abakany (1970)

Extrait du film Abakany (1970)

Extrait du film Abakany (1970)

Extrait du film Abakany (1970)

Totems spectraux sous le vent de la Baltique. À la verticale, les Abakans se déploient magiques et vibrants… souples, puissants, mystérieux et érotiques. Elle a toujours dit qu’il fallait qu’ils vivent dans l’espace et non qu’ils pendent accrochés au mur comme des trophées livrés aux approches voyeuristes. Et quant elle les tissait et qu’il étaient à terre, elle virevoltait, heureuse, les imaginant l’étreignant comme de grandes ailes dans un rythme lent et pesant.

Abakan jaune de Magdalena Abakanowicz, 1970

Abakan jaune de Magdalena Abakanowicz, 1970

Abakan jaune de Magdalena Abakanowicz, 1970

Abakan jaune de Magdalena Abakanowicz, 1970

Un aigle de l'Altaï...


Grands paravents flottants…

 

Rudes et somptueuses fourrures fauves… 


Frémissement de crinières pubiennes…


On notera que la souveraine c’est la Khatun chez les mongols… la Katun en mandchou… à l'extrême orient des langues toungouses.


Et moi je rêve d’une Abakatun…. d’un paravent ou d’une grande muraille végétale mandchou… bordeaux... allez savoir pourquoi.

Bordeaux de Magdalena Abakanowicz... 1969

Bordeaux de Magdalena Abakanowicz... 1969

Abakan orange de Magdalena Abakanowicz, 1968

Abakan orange de Magdalena Abakanowicz, 1968

Et je pense à Jeanne Vicerial… à ses somptueuses Dames souveraines… caparatissées, elles aussi, au fil d’une seule et gigantesque bobine. Des Robes tricotissées d’un monofil de 150km… une sorte de drisse, un cordage fin mais extrêmement solide… qui finit par former une véritable armure… une carapace dure et chamarrée. Mais de quoi sont-elles faites ces Dames fières et hautaines? Que se trame-t-il donc entre les torons enroulés de ces drisses… qu’est-ce qui se noue là? 

Sculpture textile de Jeanne Vicerial (Chapelle de la visitation, Aix en Provence 2026)

Sculpture textile de Jeanne Vicerial (Chapelle de la visitation, Aix en Provence 2026)

Pour Claire Marin ce sont des Gardiennes du silence ou des Sphinges énigmatiques devant lesquelles on reste fasciné… interdit.


Étranges, altières, secrètes, étonnamment dérobées dans leurs simarres sacrales noires… mystérieuses, interdites.


Et si on tire sur le fil, tout se détricote-t-il ?


Le bout du fil on le retrouve sur leur front… antenne centrale en quelque sorte, de ces étranges et inquiétantes mantes caparaçonnées.

 

Sculptures textiles de Jeanne Vicerial (Biennale d'Aix en Provence 2026)

Sculptures textiles de Jeanne Vicerial (Biennale d'Aix en Provence 2026)

Tu déroules indéfiniment le fil… 
 

Je suis le fil…

Sculpture textile de Jeanne Vicerial (Chapelle de la visitation, Aix en Provence)

Sculpture textile de Jeanne Vicerial (Chapelle de la visitation, Aix en Provence)

Louise Bourgeois, comme on le sait, aime l’araignée… sa patience prédatrice, sa finesse perçante, sa viscosité interne… et bien sûr son calme imperturbable… à tisser et réparer sans cesse sa toile.


Louise, lorsqu’elle était jeune, travaillait pour sa mère, restauratrice de tapisseries… elle était passée maître dans l’art de réparer l’outrage des découpages des sexes des amours (pour les clients américains puritains) en rusant avec les feuilles et les grappes de raisin… avec à ses côtés la fameuse corbeille remplie à ras bord des zizis d’anges préalablement retirés.

 

Aiguille, crochets… sont pour elle des symboles de la réparation. Où il s’agit d’assembler les fils... où l’on tisse et l’on coud.. pour revenir inlassablement  sur la terrible « affair » de la séparation et de l’abandon et de leur intrication. L’énigme… incontournable…

 

Magdalena n'a-t-elle pas dit aussi qu'en grandissant, elle avait eu conscience d’être un ratage...

Spider on cell, Louise Bourgeois, 1997

Spider on cell, Louise Bourgeois, 1997

Machine à tisser les âmes... Memory of lines, Chiharu Shiota, 2025

Machine à tisser les âmes... Memory of lines, Chiharu Shiota, 2025

Mais intéressons nous pour finir à la grande tisseuse de la mythologie grecque... Pénélope qui enroule ses ruses… comme les fibres de lin qu’elle file à son fuseau. Elle trame sa ruse dans le grand voile éclatant qu’elle ne cesse de tisser et de détisser… 


Où ce qui ne cesse pas de s’écrire ne cesse pas de ne pas s’écrire… aporie Lacanienne.


Son nom veut peut-être dire celle dont le regard se dissimule sous le voile.


Et elle nous conte une histoire de femme. 

Fileuse grecque

Fileuse grecque

Pénélope fait et défait sa toile. Le verbe utilisé par Homère pour détisser est une forme de analuo… décomposer, analyser.


Elle rembobine donc le fil, détisse le temps qui passe… révèle la trame. Ce détissage est une méditation dans l’en deçà des apparences… pleine d’arrières pensées... échevelées.


Entre les mailles, un sexe caché intérieur et profond hante les images silencieuses… agité et prolixe, il « courre » à travers le texte… entre les mailles.

Détail de la texture d'un Abakan de Magdalena Abakanowicz

Détail de la texture d'un Abakan de Magdalena Abakanowicz

Annie Kurkdjian, 2025

Annie Kurkdjian, 2025

Rendre le récit interminable… pour étirer le temps, faire durer l’attente de l’autre… éprouver aussi longtemps que cela se peut l’ardeur de son désir.


Et tandis qu’ondule sa navette glissant au-dessus en-dessous… comme ce serait doux là maintenant… un homme aux sombres boucles…

 

L'image entre en elle tandis que va et vient sa navette. Tirant le fil à elle… comme soudain attrapé à l’hameçon de son désir… "viens viens murmures-tu en enroulant ta pelote… alourdie" (Annie Leclerc).


En attente de lui... le souffle coupé et repris… la toison élargie et dilatée au vent du désir comme une voile déroulée de sa vergue... bandée et poussée sur les flots. On entend le mugissement du désir mêlé au vent. En de longues portées, cela avance vers vous… cela vous emporte avant de refluer...

 

Pénélope nous dévoile le moyen de voiler… et de faire voile.

 

Deux écheveaux s'entremêlent… pour mieux se dissoudre dans la toison des régions obscures.

Montage perso

Montage perso

Helissein… c'est le mouvement en hélice de la rotation du fuseau qui roule et dévide le fil. Il signifie couramment… contourner. 


Comment t’échapper sans te refuser... comment te dérober sans rompre le fil… comment te donner en te gardant.


Tressant le désir aux restrictions de la volonté.


C’est trop de tours et de détours pour s’éloigner et revenir et se manquer, c’est trop d’approches et trop d’écarts, trop d’évitements, de frolements et de contournements pour nul… appareillement.


Une sensation de vide… qui se répercute…


Où vibre l’écho nul…

 

Où dérouler le fil c’est expliquer la Chose… extriquer l’inextricable. Comme dans les labyrinthes... le fil que l’on déroule est l’instrument d’une visibilité.

 

Des lieux où l’on se perd parce que l’on ne voit pas où l’on va.

 

Annie Kurkdjian, 2025

Annie Kurkdjian, 2025

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