Boucles, volutes et décharges
Au départ ce qui vous saute aux yeux c’est un blanc, riche, profond et dense, travaillé par couches et sous couches… un blanc sali de blancs… comme une surface ancienne, érodée par le temps, usée et patinée, un peu… décrépite… qui serait un lieu de souvenirs et de graffitis… un vieux mur méditerranéen, chaud et lumineux… à la fois romantique et en même temps un peu… obscène.
On pourrait dire que c’est de… s’évider que l’espace se remplit… laissant surnager à sa surface, ici et là, comme des restes. Quelque chose y est visiblement passée laissant des traces aussi ténues que disséminées. Art paradoxal, provoquant même… s’il n’était délicat… en ceci que la concision y déjoue la profondeur. La rareté des lignes engendre la densité et la densité l’énigme. Alors même si, brouillonnes, submergées ou encore rongées par l’affleurement de la peinture, des bribes de signes semblent se dépenser en pure perte de sens… il n’en reste pas moins que l’inscription, plus ou moins illisible, garde un reste de signifiance… comme un message mystérieux, troué ou bien crypté… c’est le secret comme sécrétion… blanche.
Le moins que l’on puisse dire c’est que l’œuvre de Twombly est… elliptique. Visiblement c’est un adepte voire un apôtre de la culture du moindre effort. C’est qu’il faut célébrer avec rapidité cette joie de l’immensité permanente. C’est alors que le vide retentit et que le blanc devient habitable. On peut alors entendre résonner une de ces « condensed phrases » que Twombly aime prendre aux poètes… comme ce « shining white air trembling in white light… reflected in the white flat sea » que le peintre tire d’un poème de Richard Howard et qu’il note sur un bout de papier.
La « Bella noia » qui termine le mot c’est le bel ennui… la belle fatigue… la belle indifférence. Une aisance doucereuse… une langueur sensuelle pour une grandeur déchue. Twombly vivra à Rome… en esthète au milieu des vestiges antiques… épousant une aristocrate italienne… habitant un palais du XVIème siècle. Il est né en Virginie, dans le fantasme aristocratique du sud des Etats Unis… où comme il s’amusait à le dire, il y a plus de colonnes blanches que dans tout le monde classique.
Sur une photo, il se mettra en scène devant une de ses toiles griffonnées, aux côtés d'une tête sculptée de l'empereur romain Commode (avec ses fascinants et médusants cheveux bouclés qui ne sont pas sans rappeler les volutes inspirées du peintre).
Laissant négligemment traîner sur ses tableaux des noms anciens comme celui du poète... VIRGIL... peut être pour nous faire rêver à la bella noia d'une Arcadie bucolique.
« Mélisandre Backus habitait une plantation à quelques six miles de la ville au milieu de pelouses dévastées et d’allées envahies de hautes herbes … son père passait la journée assis sur la galerie de devant, avec ses colonnes blanches toutes écaillées, un verre de whisky allongé dans une main et dans l’autre une vieille édition écornée d’Horace ou de Virgile… » Ah ! On trouve de ces noms chez Faulkner ! L’un de ses personnages prénommera même ses fils… Byron et Virgil… « non pas des indices mais des avertissements » selon l’auteur !?
« le domestique noir très strictement vêtu d'un costume blanc qui nous servait dans les hautes pièces du palazzo, derrière les jalousies baissées pour nous protéger du soleil, rappelait plutôt la Virginie natale de l'artiste que son domicile romain» (Reiner Speck évoquant un déjeuner chez Twombly)
Où l'on voit Twombly devant une de ses toiles griffonnées, juste à côté de la tête sculptée de l'empereur romain Commode
Il y a donc chez Twombly comme un désœuvrement à l’œuvre… qui séduit Roland Barthes: « Lorsqu’il écrit et répète ce seul mot : Virgil, c’est déjà un commentaire de Virgile, car le nom, inscrit à la main, appelle non seulement toute une idée de la culture antique mais aussi opère comme une citation : celle d’un temps d’études désuètes, calmes, oisives, discrètement décadentes : collèges anglais, vers latins, pupitres, lampes, écritures fines au crayon. Telle est la culture pour Twombly, une aise, un souvenir, une ironie, une posture, un geste dandy. »
Bref… un commentaire interminable et amusé, détaché et profond. Hum ! peut être… mais pas que…
Regardons de plus près ces blancs hermétiques et luxueux, ce lustre nacré en train de sécher… Un miroir blanc, emblème de pureté et de néant ? Le « bassin aboli » de la blancheur Mallarméenne ? Ne retrouve-t-on pas d’ailleurs sur une de ses toiles un vers magnifique tiré de l’Herodiade de Mallarmé (en anglais bien sûr): « I’ve known the scattered dreams of my nakedness ». Ah ! L’eau froide par l’ennui dans son cadre gelée… les souvenirs… comme des feuilles sous la glace au trou profond… et ce célèbre « J’ai de mon rêve épars connu la nudité ! »
A moins que… ce blanc, collé sur du blanc, plus dur et plus brillant, ne soit pas sans évoquer autre chose J …. alors que « sortirait le frisson blanc de ma nudité » (encore et encore Mallarmé).
S’ajoute parfois un frais glacis… très légèrement rosé.
Et voilà que surgit dans une de ses œuvres sur papier un… SILEX… SCINTILLANS… POEMS + PRIVATE… EJACULATIONS. C’est le titre d’un recueil de 1650 du poète hermétique et mystique Henri Vaughan. Mais l’éjaculation chez Twombly ne serait pas tant comme chez Vaughan une prière courte et fervente (comme si elle se jetait vers le ciel!) que plutôt l’expression soudaine d’une… émotion. Le signe avec le gribouillis cher à notre peintre d’une… masturbation intellectuelle et brouillonne.
Ailleurs on lira la traduction en anglais d’un vers antique de la poétesse grecque Sapho: « the bright air trembling at the heart to the pulse of countless fluttering wingbeats »… un air limpide et tremblotant… des froufroutements d’ailes… c’est la déesse Aphrodite qui descend de l’Olympe au milieu de ses colombes. Aphrodite la déesse de l’amour et de la sexualité… née de l’écume… que produisit sur la mer le sexe tranché d’Ouranos…
« Tout autour une blanche écume sortait du membre divin. »
« C’était plutôt qu’il y avait en elle trop de ce que peut contenir un seul corps de femme quel qu’il soit, trop de blancheur, trop de féminin, trop peut être de pur épanouissement je ne sais pas… » (Faulkner)
Sans oublier la toile qu’exécuta Twombly en 1957 en hommage à Manet et sa célèbre Olympia. Où il n’écrit pas seulement « Olympia » mais… « Fuck Olympia »… comme un graffiti salace de pissotière… pour mieux, à l’instar du « premier dans la décrépitude de son art » (ce fameux compliment ambigu que Baudelaire adressa à Manet), transformer en un… clin d’œil (ce regard d’Olympia que les bourgeois ne supportèrent pas)… les impeccables déesses nues du XIXème en des prostituées aguicheuses et l’esthète soi-disant « au-dessus de ça » en un client intéressé… jetant un coup d’œil… au mur, tout en pissant négligemment. Kant se retourne une fois de plus dans sa tombe. Où il s’agit comme toujours en art de changer d’angle et d'offrir un nouveau point de vue… aux bonnes manières policées et académiques. Comme si en noyant ce nom dans un blanc de foutre d’une nudité resplendissante, puis en le raturant d’un « fuck », Twombly avait voulu façonner et ériger pour les générations futures… une sorte de mémorial-pissotière post moderne… les latrines de la nouvelle Rome... comme une nouvelle colonne… vespasienne (lui qui adorait les empereurs romains haha).
Mais qui le premier évoqua « l’élégance folle » des gribouillis qui incisent leur chemin dans tous ces blancs?
Le poète Franck O’Hara, à la sortie d’un vernissage, dira: « a bird seems to have passed through the Impasto with cream-colored screams and bitter claw-marks »... Un oiseau semble être passé dans la pâte, dans un cri de couleur crème et de cinglantes marques de griffes. Il a jailli… il a glissé… avant de fouetter la mer blanche. Stries comme des crêtes d'écume. Une écriture muette, comme d’un oiseau tournoyant, s’élève, enlève sa pointe dans l’instant même où elle pique.
Une crémeuse brume d’été enserre délicatement de fines lettres rondes.
Twombly avoue avoir plus le sens du papier que de la peinture. Comme si le papier était en fait l’objet de son désir. Le trait, la hachure et l’estompe sont ce qui permet à la feuille d’exister, de signifier, de jouir.
Où il s’agit de flirter avec le dérisoire. Pour Sollers, il a le poignet tournant, délicat, faussement malhabile, du crayonneur. C’est ce qui s’appelle s’envoyer en l’air, à la force du poignet qui virevolte. Et ce dans une altération amoureusement cruelle, une décharge agressive qui investit le corps précieux de la toile ou du papier... s’en éprenant, émue de son… silence. Il y a un mouvement désirant dans la délicatesse des égratignures et des lignes à peine marquées aussi bien que dans la brutalité et la violence des gribouillis, des griffures et des maculations. Un mouvement à la fois agressif et charmeur… pour toucher à la peau du papier. Où la toile est une matrice attendrissante et menaçante… dont la sourdine insistante fait fond désiré et redouté… le réceptacle et la tombe de toute chance de faire sens. Et le geste est un supplément indispensable aux signes et aux messages brouillés envoyés à l’Autre pour le... toucher.
Mais c’est un art de la secousse plus que de la violence. Une danse aux gauches arabesques. Gauchir c’est appuyer : une maladresse qui insiste, s’obstine, veut se faire aimer. Même si chez Twombly cela n’appuie pas toujours, bien au contraire, cela s’efface peu à peu, s’estompe, tout en gardant la délicate salissure du… coup de gomme. Comme les restes élégants et négligents d’une paresse… comme si d’un acte érotique fort il ne restait que la traîne d’une fatigue amoureuse… une chute, un éparpillement.
Traces des mains qui s’essuient sur la toile… sensualité dans l’usage de la paume… puis les doigts qui caressent, égratignent ou griffent la surface. En fait c’est dans la mesure où le fond n’est pas propre, qu’il est impropre à la pensée (au contraire de la feuille blanche) et qu’on peut se laisser aller à la paresse, à la sensualité, à l’ironie… au goût.
Des tracés négligés... traînés plus que tirés et... habités, menacés par une puissance d'effacement qui serait comme l'envers de toute inscription. Pour Hubert Damisch c'est comme si l'idée même de trace ne pouvait être séparée de l'annonce de son abolition... la supposant en fait comme son horizon, sinon comme son ressort interne, ainsi qu'il peut en aller de la dette, du crime, de la loi ou encore du rêve ou de la mémoire! C'est la prescription (et toute son ambiguïté) comme revers de l'inscription ou comme son destin haha!
Le point de feu intime… reste bien sûr la mine… de plomb ! Celle qui griffe et effleure… dans des griffonnages qui peuvent s’emporter… dans une lallation enfantine du gribouillis... dans une répétition inlassable qui finit par produire une pelote indémêlable. Peut-être la folle et tragique impossibilité à peindre le souffle de la tempête à l’intérieur de son crâne ou encore l’envoûtant élan ondulant de la jouissance des corps.
Que s’est-il passé tel jour… Qu’est ce qui a été marqué, effacé, froissé, mis en boule, en comète dans une toile ? Une illumination ? Un coup de foudre ? Une épiphanie ? Qu'est ce qui peut bien bouillonner et trépigner, murmurer ou marmonner, crier ou s'agiter derrière ces gribouillages et barbouillages ?
« Une épiphanie, au moins depuis Joyce, est un fragment ouvert de réalité restant énigmatique parce qu’il emprunte à plusieurs temps où à plusieurs espaces à la fois sa puissance d’apparition. L’événement est très fort pour celui qui le vit et le note, mais nous, lecteurs, spectateurs, contemplateurs, tout en ressentant la mise en scène de l’instant inscrit et commémoré, nous savons que nous n’en posséderons jamais toutes les données. » (Philippe Sollers)
Les épiphanies représentaient pour Joyce les moments les plus délicats et les plus fugitifs…
« Dans son regard absent
Et son iris absinthe
Tandis que Marilou s'évertue à faire des vol
Utes de sèches au menthol » (Gainsbourg)
Argh ce vol… Utes, sa césure, et sa majuscule comme entendue, me donnent des… frissons blancs.
Mais que faut-il donc aller chercher dans le lacis des tracés, sous les jambages des cursives épuisées de Twombly… au fond de ses gribouillis brouillons… derrière ses hachures et ses barbouillis ? Derrière « les bottes lacées en zigzags sur la languette de cuir tiédie par sa peau… » (une épiphanie Joycienne !).
Petite question annexe qui n’est peut-être pas si à côté de la plaque que cela: qu’est ce qui se révèle au travers de ces boucles diaphanes qui dépassent et s’échappent parfois de la chatte de la femme en peinture ? Comme ces volutes blondes que l’on voit chez Metsys ou chez Hans Memling selon Quignard : « le peu de poil blond au bas de son ventre prenait la faible lumière qui venait des fenêtres, qui tombait de la lune, et la gardait et la transformait en douceur ». Je me souviens d’une amie... s’approchant de très près d’un de mes pastels... cherchant je ne sais quoi dans quelques poils blonds qui dépassaient d’un nu de profil.
Et… les boucles de la chevelure de Commode !? Argh… entortiller autour de son doigt ses cheveux. Sentir aussi la magie de la résistance de la boucle d’un poil de cul sous ses doigts. Mais que vais-je donc chercher ?
Alors il y a cette période à la fin des années soixante où Twombly fera comme des négatifs de ses premières toiles… dessinant ses élégants gribouillis comme à la craie blanche sur un tableau noir (qui peut prendre toutes les teintes de vert et de gris possibles). Ecritures cursives illisibles, gribouillages circulaires sans fin. Je ne sais pourquoi mais ils me font penser aux dessins érotiques… comme tremblés, de Gustav Klimt. Car la ligne du maître viennois, qui court sensuellement sur ses toiles (s’enveloppant parfois d’une ornementation d’or) en ondulant langoureusement comme des… boucles tombant le long d’une épaule, s’excite complètement dans ses esquisses. Comme va le ressac de la jouissance… comme la main au centre dans le fouillis des boucles… le dessin est alors le symptôme du désir de la main. Un dessin… processus. Pour des entortillements d’anguilles. A Vienne les nerfs étaient alors à vifs comme dirait Freud. En fait j’ai eu tout à coup l’envie formidable d’enfouir des femmes en train de se caresser sous les entrelacs (entre là !) indémêlables de Twombly… dans un palimpseste un peu pervers. Certaines boucles devenant comme des clefs sur une portée musicale… à même d’indiquer les subtiles variations de hauteur des soupirs et des cris...
Enregistrement du frémissement, comme sismique, du fantasme sexuel où le corps se dépense et s'épuise..
« Un à un elle exhale
Des soupirs fébriles »
Tortillant leur corps tortilloné… Comme traçant dans la poussière entre leurs pieds des kyrielles de figures elliptiques plus ou moins circulaires à partir du plaisir tourbillonnant au sein de leurs vulves…
... ou de celui irradiant de leur clitoris… la petite colline, un nom grec qu’il n’aura jamais gravé sur ses toiles : Κλειτοριζ.
« Tu tireras poil à poil les fibres de la lyre… tu y feras vibrer… l’absence de ce qui retentit… en nul sonore… tu joueras une cadence vaine et le refrain d’un manque… et dans le tournoiement sans mesure et le ruissellement et le ressassement par le flux le reflux… vagues closes sur la profondeur sourde… vibrera l’écho nul… la bouche mâchant un vide répercuté » (extraits retravaillés de la Cassandre de Lycophron traduite par Quignard)
Les hommes ne savent pas ce que c’est que posséder… les femmes pourraient leur apprendre que les mesures ne servent à rien.
Chez Sapho les syllabes étaient longues ou brèves selon la longueur de la voyelle et l'endroit où portait l'accent et son intensité. Les gribouillis de Twombly sont plus ou moins lâches ou serrés comme une métrique poétique ou érotique... visuelle.
« Dans l’attente de cet instant, si jamais il venait, s’il devait venir, s’il allait fatalement venir, cet instant où je serais emporté comme par une tempête, un ouragan, une tornade et ballotté, tordu, déchiré et consumé, mon ultime enveloppe légère, exténuée, inanimée, flottant lentement, impondérable, quelque temps encore pendant le reste de mon existence vide depuis si longtemps pour sombrer enfin à tout jamais. » (Faulkner)
Un mouvement spiralé qui semble vouloir sortir de la toile... un effet tire-bouchon qui laisse croire que ça vient toucher le spectateur.
« Où il n’oserait jamais la toucher tout à fait, n’espérait même jamais la toucher, ne voudrait pas la toucher réellement, trop affolé en fait pour oser la toucher. » (Faulkner)
« Lorsqu'en un songe absurde
Marilou se résorbe
Que son coma l'absorbe
En pratiques obscures
Sa pupille est absente
Mais son iris absinthe
Sous ses gestes se teinte
D'extases sous-jacentes »
Mais la couleur bordel !! Il ne faut pas l’oublier. Il y en a partout dans l’œuvre de Twombly !
Si sur tel papier précieux, des tortillons sont gribouillés au stylo bille, on y voit aussi des traces graisseuses suspectes… de l'huile imprègne la toile... un peu de couleur s’y accroche… lestant le chant haut perché du dessin d’une sorte de basse fondamentale, sarcastique et inquiète qui, ici et là, grassement, de façon jouissive, vient engorger la mélodie. Je suis désolé, mais cela me fait penser à une jeune allemande qui, lorsque - pour la première fois pour elle ! - j’immisçai ma langue entre les lèvres de son sexe émit un son de gorge rauque et mouillé magnifique… dans l’oxymore d’un dégoût très joyeux. Une épiphanie de plus, restée gravé dans ma mémoire comme le sont dans la viscosité de son blanc toutes les incisions et intrusions graphiques de Twombly.
Le barbouillis coloré répond en fait au gribouillis brouillon. Dans un refrain entêtant. Il est là, paresseux et obstiné, menaçant et goguenard, porté par le gras de la craie, les bavures de l’encre, les auréoles de l’huile, le passage crémeux de la peinture sur l’acéré des tracés.
Si tout semble parfois écrit du bout des doigts, le coloriage au crayon pastel lui est le plus souvent à vif comme si l’on essayait le crayon. Pour Barthes c’est précisément le coup qui fait la couleur, comme il fait la jouissance.
Où il s’agit de jouer du pastel à l’huile et du crayon dur… savoir passer de la précision sèche et incisive de la mine de plomb à la luxure plus ou moins appuyée de la craie grasse.
On sait que pour les adeptes du classicisme apollinien, du blanc et de la ligne, la couleur est vue comme un simple supplément. Pour eux la couleur est jugée insensée et forcenée. Ce sont de fervents amoureux du disegno italien. Le dessin est roi pour eux, dessein mental… dans un vieux préjugé aristotélicien. C’est l’éternelle histoire du refoulement de la part pulsionnelle et dionysiaque de la peinture.
En 1961 cette part dionysiaque se manifeste brutalement chez Twombly, sous la forme d’une irruption massive de la couleur à l’huile, dans une série d’œuvres où la matière colorée, fortement empâtée, directement sortie du tube ou étalée à la main, couvre une grande partie de la toile. Un véritable déchaînement baroquisant… c’est en particulier la série des Ferragosto… avec ce titre superbe qui évoque la célébration dans la Rome antique de la fertilité… en plein dans la chaleur du mois d’août.
Rappelons-nous de l’invocation de Sapho à Aphrodite née de l’écume… du sperme d’Ouranos. Désormais les blanches divinités de l’Olympe, les colombes et autres cygnes, se retrouvent au milieu d’étranges cigares volants qui font penser aux phallus ailés du cabinet secret du musée archéologique de Naples. Où des Amours et autres putti baroques et grotesques s’envoient en l’air dans une joie toute vermillonne. La Venus Anadyomène n’est plus qu’un amas de protubérances concentriques… et mammaires. C’est l’archaïque Artemis multimammia.
« Il eut une vision de lui-même transportant…, tel le soleil lui-même, une intrication kaléidoscopique d’ellipses mammaires. » (Faulkner)
Et ça court dans tous les sens avec tous ces w arrondis qui sont aussi comme des fesses ou des bites. Dans un buisson rouge et blanc… un étrange feuillage bruissant de prophéties.
« Essaim d’ailes, nid comme si le mot lui-même était plein de battements de froissements feuillu soyeux bruissant des plumes s’envolant de sous ses… » (Claude Simon)
« Si clair leur incarnat léger qu’il voltige dans l’air. » (L’après-midi d’un faune de Mallarmé)
Argh… tandis que mon Alice, mon Olympia
Perdue en son exil
Physique et cérébral
Joue avec le métal
De son zip… et
L'atoll de corail apparaît
C’est l’exhibition obscène du revers de la peinture. L’innommable de la matière. Eruptions, éjaculations de peinture, amas coagulés et durcis. Dans une dialectique de la maîtrise et du relâchement… du plaisir dans la retenue jusqu’à l’implosion. Avec tous ces rouges et ces écarlates qui font apparaître l’intérieur des corps et qui évoquent le baroque flamand et… ses bœufs écorchés, ou ces peintres plus modernes qui se sont revendiqués de Rembrandt… comme Soutine ou encore De Kooning et ses « Women ». Les entrailles de la bête sont celles de la peinture.
Et pas que dans les rouges… il y a aussi ce vert de Hooker qu’il aime (du bleu de Prusse mélangé à du jaune de Cambodge… ah quand tout est dans les noms, comme un Proustien « Nom de couleur le nom »)… un vert tournant au jaune ou au noir pour une peinture d’étangs, gluante et visqueuse. Il faudrait aussi évoquer toutes les coulures sur ses toiles. Mais ce sera pour une autre fois quand, peut-être, je m’attacherai au thème de l’écoulement et de l’instant de voir ? Où il s’agira de l’origine liquide de la peinture, de son écoulement fascinant et du fétichisme de la coulure qui en... découle !
De son sexe corail
Ecartant la corolle
Prise au bord du calice
De vertigo Alice
S'enfonce jusqu'à l'os
Au pays des malices
Mais revenons vers un certain empereur aux cheveux bouclés ! En 1963 Twombly réalise les 9 discours sur l’empereur romain Commode. Où l’on voit la rationalité du quadrillage du premier panneau, avec ses tons sobres et limités, dégénérer progressivement en une masse de coulures, de giclures et d’éclaboussures rouge sang pour finir en un nuage atomique de délire et de confusion. L’ordre romain, le plan quadrillé de ses villes, a été remplacé par les tensions amoureuses, la haine, la paranoïa de cet empereur cruel et sanguinaire… avec, comme on peut le voir sur ses portraits sculptés dans le plus pur style des Antonins, sa chevelure en désordre, épaisse et bouclée (taillée et creusée par le burin et le… trépan), et des yeux désabusés, hautains et lubriques… exorbités. Comme une bombance de l’œil surexcité et désirant… roulant littéralement des yeux !
Des yeux trop pleins qui débordent de leur orbite… ingurgités !
Mais un des plus beaux tableaux de Twombly est « Achilles mourning the death of Patroclus ». Je suis toujours bouleversé à chaque fois que je le vois à Beaubourg. Au centre, un trait au crayon noir, circonvolutif et barbouillé grassement de rouge, forme un gribouillis comme acharné… une sorte de tornade tempétueuse avec une ligne légère qui s’échappe sur la droite… et s’étire en hauteur vers un amas similaire mais plus petit et… rose pâle.
Et tendant le bras il essaya
En vain de saisir l’ombre apparue !
Il faut laisser l’œil aller du rouge de la colère d’Achille, tourbillon de chair et de sang, au rose blanchâtre du « corps pâle » de Patrocle… cette mince fumée à quoi se résume désormais le héros défunt.
Ah la guerre de Troie ! Avec tous ses héros et ses dieux très humains qui se mêlent aux batailles pour mieux régler leurs propres… contes et… légendes.
Petit, j’adorais dessiner au feutre des phalanges antiques: je massais leurs boucliers sur les montagnes par-delà les forteresses en des alignements menaçants de petits rectangles colorés… sans oublier de dessiner d’un petit trait rapide les lances longilignes qui dépassaient ! Petits guerriers insectes réduits à de simples emblèmes pointus par-dessus leurs carapaces ! Transposition sur le papier du plaisir que j’éprouvais quand je jouais aux petits soldats à dresser sur le tapis de ma chambre des centaines et des centaines de petites figurines « Airfix » avant de les renverser toutes dans le chaos de la guerre ! Que pouvaient bien avoir d’effrayant et de rassurant, pour le petit bout que j’étais, ces petites dents bien serrées les unes contre les autres, ces mille pattes ondulant et s’étirant sur les montagnes, tout hérissés de dards. Méandres carnassiers au milieu de courbes nonchalantes… Frisson (comme un hetzen Freudien)… peut-être comme un sourire d’ogresse qui vous attend au creux des mamelons.
Aphrodite à la gorge splendide est l’amie des sourires !
Twombly écrira quant à lui souvent les noms des dieux et des héros, grecs ou troyens, sur ses toiles… reprenant en quelque sorte le célèbre catalogue des vaisseaux d’Homère du début de l’Iliade. Interminable liste de noms... ou de l’origine de la légende comme longue énumération ! Mais pas que… en lisant la première fois l’Iliade je n’imaginais pas tomber sur des détails aussi crus que la description du jaillissement sous les coups de javelot de la cervelle blanche des guerriers hors de leurs narines et de leurs bouches.
« Athéna dirige la lance vers le nez, près de l’œil. Elle passe le rang des dents blanches, et le bronze cruel tranche la langue à la base, puis la pointe sort au-dessous du menton, jaillissante.» Argh ! Ou encore « La lance traverse la tête d’une oreille à l’autre, brise les os éclatants, fracasse toutes les dents tout en faisant jaillir la cervelle et la moelle des vertèbres.»
Hubert Damisch nous rappelle d'ailleurs qu'éjaculation vient du latin ejaculum... lancer comme un javelot (de e et jaculum, le javelot, qui vient lui même de jacere, jeter)... c'est la pointe acérée, sanguinolente des A grecs de Twombly...
Et je ne résiste pas dès lors à citer Claude Simon dans "la bataille de Pharsale" : « le bruit de soie déchirée l’air froissé… oiseau flèche fustigeant fouettant déjà disparue l’empennage vibrant les traits mortels s’entrecroisant dessinant une voûte chuintante… l’un d’eux pénétrant dans sa bouche ouverte… le transperçant clouant le cri au fond de sa gorge… s’enfonçant dans la bouche ouverte clouant la langue de ce… Ailés rose vif gonflé mais pas dressé enfoncé les soldats romains étaient armés du pilum lourd javelot terminé par une courte pointe triangulaire trapue en forme de. Pilon. Bouche rose ouverte où. Frappant entrant et ressortant à plusieurs reprises de la blessure le renflement de sa pointe triangulaire arrachant aux lèvres le sang jaillissant par saccades brûlant Elle m’inonda se mit à hoqueter et crier balbutiant des mots sans suite donnant de violents coups de reins."
Twombly se servira, pour graver les noms des troyens, d’une craie bleue s’estompant jusqu’au gris argent pâle… et pour les noms grecs, d’un rouge sang criard… mais toujours en les noyant dans son fameux blanc de foutre et de… cervelle. Où les signifiants, affranchis, jouissent de leur liberté pour devenir des échos sonores. Entendez-vous les boucles résonnantes de la conque d’APOLLO ou la rouge clameur de l'incisif et déterminé ACHΔEΔNS dans l’entrechoquement des dents ! Entendez-vous les invocations aux dieux, puis le fracas de la cohue, les cris de jouissance et de mort ! Comme des syllabes qu’on aurait en travers de la gorge… à vif ! La puissance d’égarement et de séduction des lettres majuscules de Twombly vient de ce qu’il semble comme mettre à plat, dénuder et dégrafer, quelque chose comme… l’écorché de la lettre ! Littéralement aiguisé le A emblème sanguinolent, devient un tranchant Δ, pointe de javelot… érection rouge, à la fois souple et raide… pour une brouillonne déflagration de colère et de vengeance! La base du triangle du delta étant soulignée de plusieurs traits comme s'il importait de lui donner une sorte de fondement sur lequel appuyer la gloire de la personne nommée. "I wanted that, I wanted the A for Achilles... the shape of the A has a phallic agressiveness... more like a rocket. It's pointed."
Quant aux gribouillis légendés des noms des protagonistes de la guerre de Troie, ils se compliquent parfois d’un rayonnage, comme celui schématique d’une roue de char.
"La rampe, autour du char, et l'essieu, par dessous, sont tout entiers rougis du sang que fait jaillir en mille éclaboussures les sabots des coursiers et les jantes des roues" (L'Iliade chant 20).
Les cigares volants se voient donc affublés d’un testicule… divisé diamétralement de plusieurs traits en différents quartiers. L’ensemble, figurant autant un phallus qu’un char. C’est le soldat-héros réifié dans toute sa virilité et toute sa connerie.
Argh on en finirait pas de décrire les œuvres de Twombly. Laissons-nous emporter maintenant sur la barque du « Couronnement de Sésostris » (une magnifique série de dix panneaux peinte en 2000).
Où il s’agit de la barque solaire des pharaons de l’ancienne Egypte qui n’est pas sans nous rappeler le légendaire chariot indo-européen qui permet au soleil de tourner éternellement, en boucle, autour de nous… Voilà donc un embarquement flamboyant et triomphal, non pour Cythère, mais pour le royaume des morts. Une barque qui va se consumer dans sa course dans une célébration ambiguë de l’allègement du corps et de l’oubli de la chair. Qui trace sa course comme une brûlure de feu. Un soleil, dessiné grossièrement, se lève sur le premier panneau avant de monter sur un char aux roues rayonnantes. Un soleil éblouissant… implacable… la barque cérémonielle se transforme alors en barque ardente, suant à grosses gouttes jaunes et cramoisis. Dans un feu d’artifice de peinture… une fusion de pigments en chaleur. Où de « gorgeous » explosions liquides s’en donnent à cœur joie ! La barque sombrant et s’enfonçant petit à petit dans des vagues de feu, dans une apocalypse digne de Turner ! Avant de se dissoudre dans son propre mirage liquide. Ne restera alors, dans des tons mauves et des violets, qu’un squelette carbonisé, une armature de barque minimaliste et enfantine, qui finira noyée sous le… blanc… de l’adieu.
...ces blancs bleus brouillés ou mauves pâles que l'on retrouve au large des rives de l'Asie mineure dans la partie gauche de son "Say goodbye, Catullus, to the shores of Asia Minor" et qui ne sont pas sans rappeler "un matin sur la Seine, brume" de Monet... Aube laiteuse et douce... aucune arête encore, aucune aspérité. Règne au-dessus de l'eau une brume légère qui laisse à peine percer en s'effilant la lumière.
Les yeux se perdent... embués... "on mists in idleness" (Keats)... où l'on se laisse aller, tranquillement, à contempler le "white air trembling"... comme si de rien n'était... tout en entrapercevant les belles choses qui passent au loin... un ruisseau coule tout près... des petits cailloux gris roulent et s'entrechoquent.
Ce couronnement est également un adieu à Eros pour notre peintre qui a plus de 70 ans lorsqu’il réalise cette série et qui, négligemment comme toujours, laisse sa main tracer des vers de Sapho : « Eros weaver of myth, Eros sweet and bitter, Eros bringer of pain ».
Cela fait penser au compositeur de "Mort à Venise" contemplant juste avant de mourir le jeune polonais Tadzio: "sur la vaste étendue d'eaux basses qui séparait du bord le premier banc de sable, d'un bout à l'autre de la surface de légères rides couraient... il allait, vision sans attaches... les cheveux au vent, là-bas, dans la mer et le vent, dressé sur l'infini brumeux... Il semblait (qu'il) lui souriait là-bas, lui montrant le large; que détachant la main de sa hanche, il tendait le doigt vers le lointain, et prenant les devants s'élançait comme une ombre dans le vide énorme et plein de promesses."
Pour Twombly les dieux s’en vont avec l’amour et... ces superbes vers de Patricia waters:
When they leave,
Do you think they hesitate,
Turn and make a farewell sign,
Some gesture of regret?
When they leave,
The music is loudest,
The sun high,…
Le poète grec Alcman est également appelé à la barre : « leaving Kypros the lovely and Paphos ringed with waves ». Chypre est l’île de l’amour et Paphos celle consacrée à Aphrodite. En fait c’est Cythère que l’on quitte (l’île non loin de laquelle Aphrodite est sortie de l’écume!) avec ce magnifique « ringed with waves » qui correspond tant à Twombly… Où l’on se retrouve entouré d’ondes… dans le tourbillon du plaisir d’une eau mouvante et émouvante.
Twombly qui prit comme prénom la première syllabe de Cyclone, le surnom donné à son père quand il jouait au… baseball.
Et pour finir, cette série sur… Pan. Le nom du dieu est tracé en rouge vif… dans des repassages incessants à la craie grasse. En lettres capitales doublonnées pour mieux faire claquer et résonner le cri de fureur et de joie du dieu panique qui réjouit et rend… fou. En écho à Dionysos… Bacchus, le dieu des fêtes de la vigne et de l’ivresse lumineuse… qui est selon Clément d’Alexandrie « choiropsale », c'est-à-dire celui qui sait faire vibrer la vulve avec ses doigts. Twombly peindra à côté de son nom une feuille de vigne rouge sang traversée de violet et de noir… comme pour représenter la vulve écartée et jouissante traversée par Dionysos. Une grappe de raisins mauves en écho…
« Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,… Rieur j’élève au ciel la grappe vide… Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide… D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers." (Mallarmé)
Mais un nom se déchiffre sur le deuxième panneau, comme un filigrane à traits gommés : Venus. Ça bouillonne rouge au-dessus : c’est ainsi qu’a eu lieu sa naissance. Dans une hémorragie où le sperme s’encra de sang! Une corolle enflammée de pétales rouges… comme une touffe de joie. « C’est du rouge qui bourgeonne à grands traits hirsutes ! » (Yannick Haenel)
"Le pinceau chargé d’un rouge vif relativement liquide… allégeant tour à tour les soies ou au contraire les couchant les écrasant un peu ce qui fait qu’alors non seulement le trait s’épaissit mais que de plus la peinture compressée déborde et glisse… faisant place à un mouvement de rotation les soies tournant sur elle mêmes… dessinant une sorte de boule de bourgeon enflammé rouge vif… la couleur fraîche…" (Claude Simon)
Dans une formidable envie de fleurir ivre Mallarméenne… des rouges et des roses s’épanouissent jusqu’à l’excès. Fleurir c’est mourir dans la splendeur… « Ce soir s’effeuilleront les roses, trop pleines d’elles-mêmes, en douces agonies… » (Rilke)
A la recherche de l'image perdue... Twombly a confessé tout le plaisir qu'il avait à aller se coucher le soir... quand les images l'abandonnaient. "You know, my mind goes blank. It's totally blank". Un voile blanc comme une hallucination négative. Un "ne pas voir" qui laisse comme trace... un effacement. Ce qui a été vu reste caché derrière la rature comme toutes ces bribes de signes sous la peinture blanche de Twombly.
"I too have bubbled up, floated the measureless float, and been washed on your shores, I too am but a trail of drift and debris..." (Walt Whitman).
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