Le rouge sublime de turner

par Jean Michel Salvador  -  1 Décembre 2016, 15:09  -  #Turner

Le lecteur m’excusera par avance du mal de crâne qu’il se verra infligé au final. Il est bien connu qu’à vouloir accommoder sans fin, l’œil fatigue... et finit par être douloureux.

 

Où je vais évoquer ce rouge flamboyant et incroyable que l’on retrouve au centre de maintes compositions de Turner. Un rouge bien souvent enveloppé, comme d’un nimbe, par un jaune-blanc… aveuglant… fait d’une matière qui serait comme pulvérisée par les rayons lumineux. Une poudre ardente, iridescente et nacrée de rose, pour une détonation de « bloody light ».

 

C’est « l’incendie du parlement » de 1835 et ce pont sur la Tamise qui se désagrège et se dissout en une traînée  d’or liquide… qui gicle dans les airs tout en s’écoulant en parallèle dans le fleuve qui s’embrase. La lumière, le feu et l’eau s’entremêlent… dans une fusion totale des éléments… comme portés à l’incandescence absolue.

Détail de l'incendie du Parlement de Turner, 1835

Détail de l'incendie du Parlement de Turner, 1835

« A vision of holy phosphorescence. »

 

Et puis il y a cette toile sur Regulus, ce général romain captif des carthaginois, à qui, pour le punir d’avoir échoué dans sa mission d’échange de prisonniers, l’on retire les paupières et qu’on expose au soleil. Turner ne pouvait trouver sujet plus clairement en harmonie avec son désir fou de lumière. S’inspirant du Lorrain, il réalise alors une avenue of « torturing brilliance ». Et quand il vint retravailler sa toile en public sur les lieux mêmes de son exhibition, comme il en avait l’habitude, il s’y attaquera avec un couteau chargé de blanc de… plomb. On raconte qu’on le vit rouler et étendre un tas de pâte blanche translucide sur la longueur et la hauteur d’un doigt puis partir en… marchant de côté. Et ce pour obtenir une brillance, comme coupante, qui rende l’œil douloureux. Turner voulait en fait que le spectateur se mette à sa place même, à la place de Regulus, à la limite de la surface de la toile, aveuglé par le soleil après que les carthaginois lui ont arraché les paupières.

Regulus, Turner (1828 / reworked in 1837)

Regulus, Turner (1828 / reworked in 1837)

Comme s’il fallait aveugler pour pouvoir voir… histoire de soutenir l’insoutenable…

 

Turner fera d’ailleurs de l’aveuglement du patron des regardeurs, Argos, une fête solaire au crépuscule. Hera avait choisi ce géant pour veiller, toujours d’un œil sur Io, une des maîtresses de Zeus, car il possédait… cent yeux dont la déesse fit, après sa mort, les… ocelles de la queue du paon.

 

Turner faisait partie de ce qu’on a appelé les « white painters » qui avaient décidé de peindre sur fond blanc ou gris clair... pour que la lumière sourde du fond. Il se serait même laissé pousser un ongle pour produire des éclats lumineux en faisant sauter sur ses aquarelles des petites surfaces de papier. Mais il ne suffit pas à Turner que le fond soit blanc et que la lumière remonte vers nous en se réfractant au travers des couches de peinture plus ou moins diluées du dessus. Il recherche en fait une véritable extase solaire… il veut jouir d’un éblouissement total. Où il s’agit de « s’ébloujouir » en peinture !

 

Turner se rêve en dramaturge de la lumière. Dans un « intérieur à Petworth », Simon Schama reste scotché devant “an exterminating angel of intense white light exploding through an archway at the back and which, cyclone like, seems to suck up everything in its destructive path”. Tel un rayon exterminateur, une tornade de lumière, une spirale envoûtante, tourbillonne en avalant et en éclaboussant tout sur son passage… Tout se brouille toujours dans une ivresse folle chez Turner.

Intérieur à Petworth, Turner 1837

Intérieur à Petworth, Turner 1837

Enfin le "Slave Ship", originellement “Slavers throwing overboard the dead and dying, typhon coming on” (mais nous reviendrons sur ces longs titres qu’il donnait à ces tableaux), nous plonge en haute mer au Cœur d’un typhon de sang! Hell in high water. L’océan y est tout teinté de rouge… on ne sait s’il s’agit du sang des sacrifiés ou des reflets d’un couchant sinistre. Avec ces pauvres diables dévorés par les cachalots et les requins et par toutes sortes de poissons voraces secondés de non moins terribles oiseaux de mer. « The obscene carnivorous nibbling and gobbling that is frantically going on ».

 

« A cry from an opium dream, a sweaty nightmare ». Mais on notera que dans cette toile, au-delà de cette grande roue de feu et de sang en son cœur, rien n’impressionne plus notre œil que la profonde crevasse que Turner a creusée au centre, entaillant littéralement l’océan.

Détail du slave ship de Turner, 1840

Détail du slave ship de Turner, 1840

Une entaille d’or et de sang!

 

Le regard défaille devant la beauté et l’horreur de la faille.

 

Mais que diable se passe-t-il donc au cœur des œuvres de Turner ? Pourquoi ce point de fuite qui ne doit jamais en finir de nous éblouir et de nous sidérer. Comme s’il s’agissait de s’aveugler à… perte de vue !

 

Contrairement à certains de ses congénères, tel Picasso, Turner n’est pas connu comme un peintre dingue de sexe.  Et pourtant il y a ses fameux carnets secrets découverts par son exécuteur testamentaire : Ruskin. Celui-là même qui selon Alain Jaubert découvre lors de sa nuit de noces l’épouvantable vérité de la pilosité ou du sang féminin au lieu du familier triangle blanc et lisse, bien clos, des statues antiques… Haha ! Une scène qui se rejoue dans la cave poussiéreuse de la National Gallery lorsqu’il tombe sur les dessins érotiques de son maître Turner. Dieu merci Ruskin, malgré son dégoût, ne les aura que partiellement détruits.

 

En fait… comme le dit gentiment Simon Schama… Turner relished sex. Et il nous faut parcourir ces carnets secrets érotiques où notre peintre se lâche…  c’est d’ailleurs l’époque de la grande vogue de la… tache en peinture.

 

Toute une série de lavis pour le moins crus… parfois obscurs.

 

Taches, giclées, traînées… frottis sec. Il peindra souvent avec ses doigts et utilisera parfois sa salive pour mouiller ses couleurs.

 

Où l’on voit que Turner, en voyeur patenté, aime à se mettre dans l’axe du corps afin de dévoiler les plis de la vulve. Il place en fait toujours le sexe au centre de sa curiosité.

 

Dans un lavis sépia on voit un drôle de satyre (on distingue l’ébauche d’une queue courte… au bas de son dos) entourer sensuellement une femme : tout en surveillant son extase, ses doigts tiennent sa vulve ouverte tandis que son pouce pénètre le vagin. Visiblement un maître des orifices comme… Dionysos, mais nous y reviendrons.

Dessin érotique extrait des carnets intimes de Turner

Dessin érotique extrait des carnets intimes de Turner

Et là cette femme… les fesses tournées vers nous… dans un léger lavis gris-rose… une touche rouge vif marquant la fente de son sexe.

Dessin érotique extrait des carnets intimes de Turner

Dessin érotique extrait des carnets intimes de Turner

Mais il y a aussi toutes ces aquarelles légères et colorées… véritables « blooms of colours »… qui reprennent l’ambiance de « grand hôtel international » du manoir de Petworth où Turner se rendait régulièrement, convié par l’excentrique lord Egremont, troisième du nom, qui appréciait sa peinture. Avec toutes ces chambres aux rideaux de lit en velours de couleur doublé de satin blanc, les cabinets de laque japonais, les consoles de bois doré, les miroirs, les tableaux et leurs cadres… Où l’on aperçoit comme des silhouettes noyées dans la couleur diffuse… des traînées rouges qui évoquent des rideaux et leurs plis. Où il s’agit, en les écartant, de regarder ce qui se passe dans l’alcôve. Réminiscence probable des jeux nocturnes des chambres de Petworth et de cette fin XVIIIème libertine et… britannique.

Chambre à Petworth, Turner 1827

Chambre à Petworth, Turner 1827

Nu sur un lit, Turner 1840

Nu sur un lit, Turner 1840

Comme si l’espace du lit était un lieu de vagues, de tempêtes, d’explosions, de saccades, d’aspirations.

 

Mais chez Turner nous n’avons pas affaire à un interdit de voir, un voilage de pudeur, une atténuation de l’obscène mais à un effet de brouillage qui est explosion des sens, paroxysme orgiaque… vortex fatal. Dans un lieu de sidération et d’extase.

 

Où l’on pourrait parler d’une chute éternelle dans un trou éblouissant et sans fin…

 

Son pinceau virevoltant jetant des taches rebelles et désordonnées... dans un tourbillon effréné, apocalyptique.

 

Carving a space… deeply. Se tailler une place… se faire une place au soleil. Peindre dans la toile avec des pinceaux très courts et un couteau. Pour y être là, au cœur… des cuisses. Aux portes d’un… four terriblement excitant.

 

Le rouge en son centre !

 

Etude érotique extraite des carnets intimes de Turner

Etude érotique extraite des carnets intimes de Turner

Turner, toujours au bord de la vue, s’enfonce dans le feu premier. Il incendie l’aube sans… objet !

 

Alors cet homme prêt à pénétrer les profondeurs mystérieuses du corps féminin… ne pouvait être que fasciné devant le « pont du diable » au St Gothard qui enjambe les gorges sauvages des Schöllenen. Il en fit plusieurs versions. Mais pour toutes, il apparaît que de là où Turner nous livre sa vision, le point de vue se trouve lui-même comme en suspension… au cœur du vide.

Le pont du diable, Turner 1804

Le pont du diable, Turner 1804

Affrontant là peut être l’impossibilité de prendre pied quelque part pour… voir.

 

Alors ce vertige qu’il va chercher dans les incendies et les gorges… n’est-il pas identique à celui qu’il éprouve devant le sexe des femmes. Curiosité compulsive, voyeurisme hâtif… inquiétude… exaltation… triomphe. Mais ne serait-ce pas là une forme du sublime ?

 

Selon Emmanuel Kant, le sublime est la grandeur qui suscite le respect, c’est un mélange de séduction et d’effroi…

 

Rappelons avec Laurent de Sutter que c’est le comte de Shaftesbury qui, devant le mixte de fascination et de répulsion, d’admiration et d’horreur au spectacle des montagnes des Alpes, donna ses lettres de noblesse à ce sentiment étrange qu’il ressentait, en le baptisant d’un vieux mot appartenant au domaine de la rhétorique : sublime.

 

1812 : « Hannibal traversant les alpes »… Le chaos… un amalgame effrayant... une grappe de corps emportée par une vague monstrueuse… qui se creuse, s’ouvre en gouffre, prête à vous absorber… un monstre cauchemardesque qui vous aspire et vous avale. Le vortex s’agrippe à la scène comme un gigantesque et malveillant oiseau de proie. Et derrière cet écran sombre, un soleil ocre et sans éclat perce au travers, peint d’une matière si épaisse qu’il se décolle d’un bon demi-centimètre de la toile. An iridescent darkness. C’est le soleil du sud, un soleil de soufre, gonflé mais comme enterré… charbonneux. Une parodie des ambitions démesurées d’Hannibal... lui-même se détachant là-bas sur l’horizon, monté sur un de ses célèbres éléphants… mais le tout, si petit au fond de la scène, qu'il ressemble plutôt sur sa monture à un vulgaire scarabée.          

Hannibal traversant les Alpes, Turner, 1810-12

Hannibal traversant les Alpes, Turner, 1810-12

Détail du soleil de soufre

Détail du soleil de soufre

Hannibal au loin sur son éléphant

Hannibal au loin sur son éléphant

Kant : « Nous nommons sublime ce qui est purement et simplement grand ». Le sublime c’est au fond l’épreuve de l’inimaginable, en tant que l’imagination défaille... devant l’énorme, le gigantesque, les profondeurs insondables, le précipice, l’entaille ahurissante… le monstrueux. Où taille et faille agissent de concert pour nous faire défaillir.

 

Avec le sublime c’est la stabilité ou la tenue d’un point de vue qui se met à trembler. Le sublime serait l’expérience de la catastrophe de l’être, de son renversement... ce qui l’obligerait au respect Kantien : étymologiquement, on détourne le regard car on n’affronte pas comme cela l’absolument grand !

 

« Le sublime réfléchirait le point de vue à perte de vue, en en produisant l’instabilité constitutive. » C’est la plus merveilleuse phrase que je connaisse sur le sublime, elle est de Peter Szendy.

 

Où l’on commence à percevoir ce que Turner cherche à retrouver dans son sublime éblouissement ! Le point de vue de l’à perte de vue haha !

 

Ce qui flamboie et ne demeure pas en place.

 

Alors est sublime ce qui est excessif, ce qui soi-disant ne relève pas de la création humaine, ce qui appartient au domaine de l’inhumain... voire… le sexe féminin qui semble pourtant avoir son mot à dire serait-il inhumain ?

 

Pour Kant l’affect par excellence que suscite le sublime de l’imprésentable c’est l’enthousiasme. C’est lorsqu’on n’y voit rien, mais que ce rien peut être intuitionné comme la marque du tout, que l’enthousiasme peut être expérimenté, en tant que mixte d’emportement et d’horreur.

 

Où l’on se retrouve enthousiasmé, c’est à dire étymologiquement comme… traversé de part en part…

 

Rappelons avec de Sutter qu’au départ l’enthousiasme pour les anglais du XVIIIème c’est le zèle extrême des adeptes de certaines sectes religieuses, la possession spirituelle, spectaculaire et choquante, des pénitents fous. Ils sont littéralement « traversés par le souffle divin »… L’enthousiasme est donc à l’origine extravagance et fureur. Mais selon Shaftesbury, seules les âmes élevées et polies parviennent, par la bonne humeur et les bonnes manières, à le porter à son achèvement... sublime ! Comme quoi pour pouvoir être sensible aux possibilités d’effroi incluses dans tout spectacle sublime, il conviendrait de disposer d’un éventail de perceptions aussi détaillé que raffiné.

 

Savoir y faire devant la chose ou savoir prendre le recul (et le respect) nécessaire.

 

L’enthousiasmant, l’ébranleur, dans la Grèce antique, c’est Dionysos, le maître des orifices, celui qui touche la vulve et sait la faire vibrer avec ses doigts, le choiropsale (choiros, le porcelet, est une désignation du sexe féminin en grec ancien, tandis que psallein signifie tirer brin à brin). Qui confirme l’importance du raffinement dans les détails quant à l’enthousiasme, au-delà de l’extravagance et la fureur premières !

 

Le sublime serait la présentation de l’imprésentable (parce que trop grand) ou, selon Lyotard, de ceci qu’il y a de l’imprésentable. Où l’imagination se révèle être étrangement la faculté de produire de l’inimaginable. Comme un jeu de mot ! Un jeu de qui perd gagne. Mais pour Kant si l’on peut jouer des formes avec la beauté, avec le sublime on ne jouerait plus. On aurait là une activité sérieuse de l’imagination. Car on ne serait pas loin de jouer à avoir peur. Peut-être finalement pour mieux s’éprouver et jouir…

 

Alors si la beauté, pour Kant, a trait à la forme de l’objet, le sublime naît quant à lui aussi bien, voire peut être mieux, face à un objet informe.

 

Regardez ce paysage montagneux aux lointains bleuâtres (« Sur la Loire après 1830 »)… on y voit dans un premier plan un peu éloigné… un corps pâle et brun, ou comme un ou deux corps roses striées de traits rouge vif. Crime ou… scène de coït, on ne sait pas, même si le titre de l’œuvre « Love and strewn leaves » inciterait pour la seconde possibilité, voire un mélange des deux. Dans une confusion des carnations, des membres et des sexes.

Sur la Loire, Turner après 1830

Sur la Loire, Turner après 1830

Comme une pieuvre en son centre...

 

L’informe, quand il tient notre œil, ne le lâche plus !

 

« Il faut qu’il y ait dans les coups de pinceau, quand on les examine de près, quelque chose de confus, d’étrange, d’incompréhensible. »

 

Dissolution des formes. Turner croyait en fait aux… ondes vibratoires d’où ces structures circulaires et tourbillonnantes où les couleurs dans leur mouvement giratoire écrasent et broient les formes, à l’image de pâles d’hélices. Comme les rayons de roue de la broyeuse de vision chère à Duchamp (qu’elle soit en chocolat ou simple roue de vélo tournant sur son tabouret… fascinante comme un feu de cheminée) !

 

« Tonnerre et rubis aux moyeux »

 

Alors, on l’a vu, le sublime serait une question de taille et de faille !!

 

Où il va nous falloir maintenant jouer avec les mots autour du colossal, avec Derrida.

 

Le colossal serait presque trop grand pour notre faculté d’appréhension. Le colossal c’est ce qui vient là devant s’ériger… dans le mouvement excessif de sa propre disparition, de son imprésentable présentation, l’obscénité de son abîme.

 

Où il s’agit de l’érection, là devant, du colosse qui se taille (une place). Il surgit dans sa taille (découpe) immense, à la fois limité (puisqu’au premier abord… délimité) et illimité (par le hors champ ou la perspective infinis qu’il offre à notre vue). Ce double trait d’une taille (découpe) qui limite et illimite à la fois, cette ligne divisée sur laquelle un colosse vient à se tailler (sa place), s’entaillant sans taille (il est grandeur absolu), voilà selon Derrida le sublime. Comme une délimitation… illimitée.

 

On répète pour ceux qui auraient du mal : une présentation colossale est sans taille mais la forme de la présentation, elle, a une taille. Le colossal n’est qu’en tant qu’il s’entaille : il enlève sa taille et la découpe sur le fond du sans taille. Il n’est pas sans taille dirait Lacan en jouant avec les mots toujours et… encore.

 

Et quid de remplacer taille par faille… pour rire… l’opération essentielle de l’imagination pour Kant  étant le travail d’ouverture… Offenheit… l’ouverture d’esprit haha !

 

Où il s’agit de l’abîme, là devant, qui ouvre la place (la fente) de sa faille. Il surgit dans sa faille immense, à la fois limité (par la délimitation de son ouverture) et illimité (par son fond insondable… hors champ ou devenu simple point de fuite à l’infini). Ce double trait d’une faille (fente) qui limite et illimite à la fois, cette ligne divisée sur laquelle un abîme vient à s’ouvrir, s’abîmant sans fond et sans taille (il est profondeur absolu), voilà le sublime ! Il n’est pas sans faille.

 

Essayons d’imager la chose. Pour Derrida tout se passe autour d’une colonne (qu’elle soit pleine ou creuse) infinie mais tronquée, et c’est la place du tranchant, le trait de la bordure, qui comme une fine lame définit la taille. Comme un dessin d’écolier… jouant de l’abstraction géométrique.

Kant réfléchit la ligne de coupure (entre fini et infini) comme le lieu propre du sublime. Une ligne à… dessiner !! Où la ligne l’emporte sur les mots pour une fois en philosophie. Une ligne étrange qui n’est pas que la tranche d’une colonne se perdant à l’infini mais aussi celle, comme fractale, des arches baroques d’un pont s’appuyant sur les étoiles !

Pont sur les étoiles de Philippe Druillet (extrait des six voyages de Lone Sloane)

Pont sur les étoiles de Philippe Druillet (extrait des six voyages de Lone Sloane)

Car n’oublions pas que le sublime, selon Shaftesbury, ne va sans un raffinement de détails pour un enthousiasme… so british. Or le détail se taille une place clé sur le sans taille du colossal… pour mieux le dé-tailler mon enfant ! Le colossal n’est pas sans détail… quand il se révèle dans son pan. L’absence de perspective en trois dimensions du pan peut être sublime si elle plonge le regardeur dans un abîme de perplexité quant à sa taille, par des détails à… perte de vue. Devant le pan de la robe du sublime, nous restons fasciné et en arrêt, pris au piège de tous ces… points de fuite à perte de vue !

Huile perso, bateau en perdition dans  un rouge Turnerien

Huile perso, bateau en perdition dans un rouge Turnerien

Le sublime serait donc sans forme mais pas sans limite. Alors que la beauté ne serait pas sans forme… même si c’est bien connu elle est selon Kant sans finalité (sans but), sans attrait, sans intérêt et sans concept. Le sublime effectuerait donc la reprise dialectique du sans forme (de l’informe). De quoi digresser à l’infini. Et perdre l’œil.

 

C’est la beauté comme finalité formelle… une forme de la finalité… et le sublime comme forme de l’illimité ou limite de la forme !

 

Alors pour le final je vous laisse… un titre, comme les aimait notre peintre: « Tempête de neige. Un bateau à vapeur près de l’embouchure d’un port fait des signaux de marée basse et sonde le fond. L’auteur se trouvait dans la tempête la nuit où l’Ariel quitta Harwich. »

 

L’auteur y était. A l’embouchure… en pleine tempête… dans le tchouk tchouk de sa machine… à marée basse…

 

Une lanterne rouge troue l’obscurité confuse.

 

Qui l’eut cru de la part de ce jeune homme blond aux yeux clairs, à la bouche charnue et sensuelle !

 

Autoprortrait de Turner, 1799

Autoprortrait de Turner, 1799

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