Noire origine
« J’ai reçu une énorme lettre de Courbet. Je crois qu’il est allé chercher chez le plus vieil épicier d’Ornans le cahier d’écolier le plus sale, le plus jaune, le plus grossier pour m’écrire… Il n’en a pas couvert moins de quatorze pages de lie de vin. » Et voila que Proudhon nous plonge dans l’encre violet sombre des profondes gorges, enchâssées de forêts denses, de Franche-Comté.
La Loue, le Doubs, et tous ces ou ! Quelle bise souffle dans la région vélaire quand on prononce ce ou ? Un son qui pourrait être plus guttural que chuintant à venir s’articuler du fond de la gorge.
Le mot Doubs viendrait d’un vieux vocable celtique qui signifie noir. En fait Dubis signifierait « la Noire » en gaulois, un nom communément donnée aux rivières sombres et profondes. Un mot qui proviendrait du Proto-Celtique dubu et de la racine indo-européenne dʰewbʰ. Et J’aime imaginer cette racine qui se prononcerait donc avec un d spirant suivi d’un ou guttural puis d’un b… spirant !
Entendez-vous ce bruit qui s’expire de la grotte ! Un frisson nous attire.
Sur l’ile de Man (où l’on parle encore une langue celtique, le mannois) un noir d’encre se dit :
… Dooagh…
Un noir qui coule et brille comme une rivière sombre. Un mot dont je ne me lasse pas, rêvant de ses couleurs... violacées.
"L'eau de la Loue, au bleu de l'aube, a le renflement de l'huile" (David Bosc).
Les lieux de prédilection de Courbet étaient donc le ravin du puits noir (où au milieu d’une végétation dense coule dans une cavité sombre et étroite un affluent de la Loue) et… la source de la Loue... qu’un certain Nicolas Ledoux voulut en son temps bonder d’un abcès abstrait parfaitement… cintré. La maison des surveillants de la Loue : une sorte de Mazzocchio incongru serait venu cerner la source chère à Courbet. J’avoue que cela n’aurait pas été pour me déplaire.
Avec Courbet il s’agit comme Turner de se coller à la toile sans prendre de recul. Il peindra « Un enterrement à Ornans » (une toile de plus de 3m de haut et de près de 7m de large !), dans son grenier. Un étroit boyau où il lui était impossible de garder ses distances et de bien mettre en perspective les choses. Impossible d’obtenir un point de vue dégagé sur… la mort dans son trou. Mais pour Courbet le point de vue c’est bourgeois : « Le pauvre Baudelaire qui un soir, en Normandie, au coucher du soleil, m’amène à un rocher dominant la mer. Il me conduit devant une ouverture béante encadrée par des découpures de roc. Voila le point de vue qu’il me dit. Etait-il assez bourgeois hein ! ».
Point de fuite donc devant cette fosse et ce mur de personnages en noir! La mort pour Courbet, il faut aller la voir de près. Où le point de fuite fait le… mur tandis que le peintre s’ingénie à faire déborder la matière et le… noir.
A défaut de point de vue, un trou noir s’ouvre à l’extrême bord d’un enterrement à Ornans, un trou noir, de ce noir qui creuse son autoportrait au fusain et éclabousse le cortège funèbre. « Courbet regarde en contrebas ce sacré trou qu’il ne consentira à distraire d’aucune fleur. » Il aimait en fait s'avancer aux gouffres fous et mater la nuit noire à l'haleine de vertige.
Où il s'agit de s'asseoir en face d'un trou d'eau, d'un pan de muraille... au plus intime d'un vallon.
Il y a aussi ces sous-bois que Courbet peindra plus tard. Des scènes de chasse très denses, sans perspective, où l’œil aux aguets fouille les sombres fourrés ou se complait à suivre le sang noir qui se perd dans la peinture de natures plus que mortes, des trophées à dépecer au… couteau.
Oliver Sacks a entendu dire que le regard des habitants des forêts pluviales très denses porte à deux mètres de distance au maximum. Si on les sort de ces forêts il peut leur arriver de comprendre ou de percevoir si mal les distances qu’ils tendent les mains pour tenter de toucher des cimes lointaines.
Daniel Arasse a bien souligné que s’approcher ainsi de la toile c’était abolir la distance qui légitime le savoir et la dignité du peintre, défaire l’équilibre qui articule le détail au tout, le près et le loin sur lequel se fonde l’intelligibilité de la peinture classique, le savoir de sa représentation. Cela a pu susciter à l’époque un sentiment de chaos, sinon de délire de la peinture. Courbet est peut être dit réaliste mais il est surtout délirant dans son approche du réel. Une forme de folie est en effet à l’horizon (classique) de celui qui s’approche trop près du tableau, quittant la distance raisonnable pour se noyer dans le détail ou peindre pour voir sans prévoir !
Le savoir classique croule dans le croulement de matière de Courbet.
Quelque chose coule et déborde comme le trou noir de la source de la Loue.
Flaubert raconte : « Dans une grande pièce nue, un gros homme graisseux et sale collait avec un couteau de cuisine des plaques de couleur blanche sur une grande toile nue. De temps en temps, il allait appuyer son visage à la vitre et regardait la tempête. La mer venait si près qu’elle semblait battre la maison, enveloppée d’écume et de bruit. L’eau salée frappait les carreaux comme une grêle et ruisselait sur les murs. »
La grève grise, la mer gris-bleu, le ciel sans arrangement baroque. Un infini frontal, un horizon impossible. Une mer cimentée pour David Bosc... qui précise qu'il faisait des tableaux nus comme... une pierre sciée. Courbet méduse les vagues, il en fait des falaises. Ce que la mer fait puissamment surgir du fond, il le traite au couteau pour faire de la vague un tranchant de lame! Quant à l'écume il la traite en moutonnements de blanc avec un pinceau bien gras... pour que ça foisonne et bouillonne mon enfant !
Du Camp écrivait de lui qu'il peignait ses toiles comme on cire des bottes. Il est vrai qu'au coeur de ses oeuvres au noir, il n'y a plus trace du couteau... on chercherait en vain un sillon fin de poil de... La surface se fige comme lissée par une lame de verre. Un noir parfois aussi poli et lisse que le corps des femmes sous le pinceau d'Ingres.
Se perdre dans le fond de la toile! Le nez dedans ! Une odeur forte s’exhale ! L’odeur de la peinture pourrait te faire mal comme disait Rembrandt ! Courbet rêve d'une peinture au noir... odorante.
Vague gonflée d’un vert baveux. Toute la salle sent l’embrun.
Une truite étincelante qui vient d’être pêchée ouvre sa bouche. Une larme rose hante le visqueux.
Il voulait peindre en pleine viande et en plein terreau. S’enfoncer dans la profusion des touches de couleur, dans la profondeur spongieuse et mouvante qu’elles découvrent.
Où le lointain doit surgir dans un coup d’éclat. Jean-Luc Marion remarque que dans son « Atelier du peintre », le même ocre brun jaunâtre, décliné en différents tons, recouvre, comme d’une poussière ou d’une brume, tous les personnages… qui prennent tous la couleur des modèles d’atelier…, ou des tissus pendant au mur… s’estompant dans une confusion obscure, le tout offusqué par la lumière unique qui baigne le vrai ciel : un coin de ciel bleu sur le tableau dans le tableau. L’ocre se déchire, le bleu est nu. Le bleu est frais et luisant au fond de l’ocre caverne du monde.
Un bleu de fuite… qui surgit. Où il va s’agir chez notre ami Courbet (comme chez Cézanne) d’une profondeur convexe. Où l’on commence à voir ou je veux en venir !
Car le sexe comme la mort nécessite qu’on y mette le nez. Et ça déborde !
Un sexe qui, de dos, donne bien évidemment des… fesses plantureuses.
Au vu de l’échelle adoptée, avec ses baigneuses, on en prend plein la gueule. Ça épouvante. L’impératrice se serait exclamée « est ce une percheronne aussi ? » en voyant ce tableau juste après « La foire aux chevaux » de Rosa Bonheur. Pour Chaké Matossian ces baigneuses et ces formidables chevaux expriment par leur forme, un devenir informe, la femme pachydermique qui se révolte sous le style classique, comme le gaulois se révolte contre le pouvoir gréco-romain. On est sous Napoléon III au début de l’idéalisation et du mythe de Vercingétorix.
L’empereur qui de sa cravache aurait tâté la croupe de ladite baigneuse ! C’est ça le réel en peinture. Courbet réaliste ? C’est plus compliqué que ça. En fait Il aime surtout plonger la tête la première dans le réel ! Plonger son visage dans le fond des nuits, le fond des corps, le fond des bois. On ne s'enfonce que dans la profondeur elle même. Et la chose formidable que l'on cherche est partout. Il arrive qu'on la touche du doigt, sans en être certain, à la façon d'un pêcheur à mains nues qui sent le ventre d'une truite à l'instant même où elle s'échappe.
Monsieur est plus cézanien qu’on pourrait le penser au premier abord. Et comme disait Cézanne : « Elle fuit de son centre… L’ombre sur la Sainte Victoire est convexe renflée… Incroyable. J’ai besoin de connaître la géologie, comment la sainte victoire s’enracine, la couleur géologique des terres ».
Courbet cherche à dénuder la nature, à la creuser jusqu’à la moelle, pour voir ce qui l’habite en profondeur… dans le pli des roches. Mais il s’agit aussi de faire mamelonner le noir. De faire ressortir l’ombre. Creuser le noir par un blanc crayeux ! Autour de la matière épaisse et pétrie de la roche, profuse et convulsée, la béance vous saute au nez. Et vous engloutit dans un des plus beaux noirs qui fut jamais peint!
Et on en vient à cette touffe qui déborde. Au con le plus célèbre de la peinture.
Pour Muray, mettre cette chair bourrée d’organes et pénétrable à la surface impénétrable d’un tableau, c’est inviter à regarder la peinture elle-même, contre toutes les évidences, comme pénétrable.
« Le con qui crève l’écran dans le tableau qui perce le mur. »
Le trou convexe et renflé.
Le trou d’où commence à sourdre la pousse du voyant… l’origine où l’on voit se dissoudre les roses… et les boucles s’enrouler sur elle mêmes en volutes boursouflées.
Mais délirons, éloignons nous de Courbet et partons vers… la voie lactée.
Un noir qui coule et brille ! Dooagh ! Les choses entrouvertes se peignent par la lettre de gorge.
Ar-Duen signifierait la noire (et pourquoi pas le noir brillant comme on le verra plus loin avec ce ar-) ! Arduinna est une déesse celte, chasseresse et lunaire. C’est la déesse-Sanglier, la déesse-Lune d’où les forêts de l’Ardenne profonde tirent leur sève et leur nom. Elle s’appelle ailleurs Abnoba et si elle est alors la Diane de la Forêt Noire, ce nom (qui est aussi celui du Danube aux eaux… moutonneuses), étymologiquement, nous ramènerait au surgissement de la source forestière.
Eclair fugitif de l’eau au fond des bois ! Source jaillissante que cette chose brillante qui se creuse au milieu des ténèbres. D'un trou sombre d'un bel arrondi... sort sans heurts ni remous un flot puissant.
Dans l'échancrure on vit courir une sorte de sentier d'encre violemment violet...
Une déesse qui chevauche, comme on peut le voir au musée de Cluny, un sanglier énorme aux défenses dressées et aux soies en bataille. Or on sait que l’astronomie des gaulois a substitué le sanglier à… l’ourse. Et la plus connue des déesses de la chasse est bien sûr la grecque Artémis, la maitresse des fauves et de l’ours. Une déesse dont le nom, à l’origine, pourrait vouloir dire qu’elle est la régente de la loi de l’ourse. L’ours en grec se dit arktos (ursus en latin), un nom qui pourrait être lié à la racine sanskrite ars qui veut dire brillant (selon Philippe Bonnefis). Comme si la bête n’était que ce noir ou ce brun, qui file et brille l’espace d’un instant entre les sombres fourrés. Certains peuples indo-européens ont d’ailleurs dans un geste apotropaïque cessé de l’appeler de son nom (bâti sur la racine rtko) pour ne plus le nommer que par… sa couleur. Sire Brun (bear, bär) s’est répandu chez les anglo-saxons et les germains. Le tabou a également porté sur la constellation de la grande Ourse qui est devenu le chariot d’Arthur (le roi-ours où l’on voit clairement la résurgence de la racine refoulée).
" Là... sur le fond obscur et moucheté... Puis il disparut. Il n'entra pas dans le bois. Il s'évanouit, s'enfonça dans la forêt, sans un mouvement, comme le poisson, une énorme vieille perche, que le garçon avait vu s'enfoncer dans les sombres profondeurs de l'étang et disparaître sans le moindre mouvement des nageoires." (William Faulkner)
Mais Artémis chevauchant son démon, accompagnée de ses chiens c’est aussi l’impitoyable chasse sauvage. Il est bien connu que l’on ne peut voir la chatte de la déesse des marais sans se métamorphoser en un cerf aux bois tumescents avant de se faire déchiqueter par une meute hurlante. Il faut imaginer l'antre obscur, reculé, extrême de la déesse se lavant du sang des bêtes pourchassées.
Exciter nous dit Quignard c'est d'abord dit des chiens. C'est faire jaillir! Alors le le loup étincelant dans la véhémence des pattes... Il ouvrira la bouche origine de l'eau.
Une chevauchée se forme et enfle dans une forêt. Rougeoiement des torches, aboiement des chiens. C’est la chasse sauvage de Wotan (Odin) et de ses guerriers indo-européens à l’armure noire et scintillante. Avec sa fanfare et son insupportable charivari. Et même si ce serait trop long d’expliquer les errements de cette chasse de part et d’autre de la voie lactée, il faut entendre le raffut des molosses, leur gueule bordée de rose mâchant la boue noire dans les ténèbres de la nuit. Viens, viens ! Avec ma baguette de maîtresse des bêtes sauvages, j’appelle le… loup qui hurle à la lune ! Am stram gram, Y sin grin,… Au Loup! Ratatam, ran tan tan, je mande au brin, je commande à la baguette!
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