Farce goyesque
Devant les les peintures noires de Goya, Annie Le Brun* est saisie par la matière d’où émergent les scènes. Comme si la profondeur étrange de ce noir quasi organique (obtenu essentiellement à base de charbon végétal) assurait la force de surgissement des images. Un jus de goudron qui laisse transparaître de hauts fonds. Goya, ce fils d'artisan doreur, a gratté le vernis enjolivant les décorations du XVIIIème pour devenir un maître en noirceur. Un noir qui surgit des... Lumières. Un noir qu’Hegel aurait entraperçu avant de se dépêcher de l’étouffer sous le couvercle de son implacable dialectique : « c’est la nuit tout autour… ici surgit alors brusquement une tête ensanglantée, là une autre silhouette blanche… ». Une nuit effroyable donc… avec toutes les représentations fantasmagoriques qu’elle suscite.
« El sueňo de la razon produce monstruos », le sommeil de la raison engendre des monstres : c’est la célèbre gravure de Goya où l’apparition du noir apporte la certitude physique qu’il n’est pas de pensée qui ne trouve son poids dans l’obscurité qui la nourrit...
Les mauvais rêves d'une nuit terrible débordent comme les sédiments d'un fleuve... le remugle de l'âme.
Un fond gris percé d'yeux innombrables.
C’est le gris-noir de la sombre imagination de tous nos désirs. Un noir pour mieux faire surgir ce qu’on ne peut pas voir autrement. Où il s’agit de scruter l’apparition... blanche. L'harfang des neiges! Chouettes, effraies... Oiseaux nyctalopes... c'est leur nombre qui effraie. La main du graveur s'adjoint la patte griffue de multiples oiseaux de nuit. Leurs battements d'ailes et leur chuintement agressif saturent le noir de bruits désagréables et inhumains.
Ma faim c’est les bouts d’air noir, disait Rimbaud.
Dans ce noir organique, le mot matière prend avec Goya tout son sens car il s’agit de la matérialité des êtres, de leur substance pesante et terreuse qu’il exhibe, décompose et déforme.
On a l’impression d’avoir devant soi des figurines malléables, aux visages grimaçants, tout empêtrées dans une espèce de glu noire, comme des santons monstrueux rassemblés pour un pèlerinage maudit. Ils avancent péniblement, les pieds enfouis jusqu’aux chevilles dans une noirceur putride, à chaque pas s'ensevelissant davantage... dans une noirceur agitée, qui clapote... comme des oiseaux pataugeant dans une marée noire... ambiance bourbeuse.
Des personnages donc comme faits de pâte à modeler... dans des tons terreux et éclatants avec un savant mélange de goudron, de poix et de suif ! D’une lourdeur bitumeuse.
Il y a aussi la substance grasse des dessins à la pierre noire. Où l’on retrouve nos englués, mais cette fois noyés dans l’estompe... leur corps enduit d’une texture où le grain du médium forme comme un tégument parasite... tentant désespérément de s’extraire des filets gluants des sombres gaines qui les prennent au piège.
Ou encore les ombres, les plis et les étoffes, gorgés de noir des encres de Goya, comme des rouleaux de papier buvard… aux plis ourlés... d’où sourd la scène.
Sans oublier les œuvres au rouge. Lavis sulfureux où la sorcellerie s’envoie en l’air.
Et l’on reste fasciné par cette grande foule sinusoïdale de paysans avançant sur la crête des collines... cette procession sombre d’hallucinés, cette houle de trognes dont les yeux rougeoient dans la nuit. Les yeux révulsés... jaune graisse, suif de chandelles... comme des phares, des yeux de nageurs. Sourcils au charbon et phosphore des yeux. Ça hallogène dans cet océan nègre! Ça zigzague comme un serpent ivre... pour aboutir à une masse compacte de faces démentes et de grimaces burlesques... comme une tête écrasée contre une paroi de verre.
Ils comprennent que ce qui brille, ce qui les inonde de lumière, est un monstre. On peut le percevoir dans leurs yeux écarquillés... exorbités. A ces pupilles noires, agrandies par le désir, noyées dans le blanc des yeux. … Mais c’est pour mieux se goinfrer de vie, mon enfant! Mastiquant le désir au rythme de l'obscurité qui les avale.
Au coeur de la noirceur on sent comme une jubilation... un triomphe! Une tumescence jacule dans l'obscur... une joie de peindre indécente grimpe en intensité. Mais quel est donc ce scandale de la beauté du... noir!
Et puis ce masque de carton pâte blanchi. Face lunaire. Cette Judith avec son couteau… ébréché à force de s’être essayé sur un membre trop dur, par trop agrippé à son corps... dans une atmosphère crasseuse.
Mais que regardent-ils tous?
Ces doigts musculeux l’enserrent si fort que leurs articulations blanchissent et que la peau éclate… s’en écoule un sang vif et épais.
Ça se paluche !
Cette main et ses va-et-vient réguliers qui étirent en un sourire la bouche de la jeune femme... une fêlure qui ouvre la porte d'autres mondes... enténébrés.
C’est de là que les frissons se propagent dans toutes les directions, que l’excitation irradie.
Avec le corail framboise de la langue luisant à la commissure.
Gloussement, ricanement, mêlés à une double respiration saccadée.
Frottement des cuisses l’une contre l’autre sous les étoffes… elles ne doivent pas montrer leurs mains croisées pieusement ou plutôt impieusement, fourrageant de leurs doigts épais dans les recoins les plus lascifs de leurs corps, se tortillant sur le sol, chevauchant une pierre, se frottant contre sa surface rugueuse. Elles halètent, soupirent, gémissent.
Le cri chez Goya ne profère aucun son, son économie générale n’est pas phonétique mais optique : on ne crie que pour la montre. Motif plastique. Me fait penser à ces bouches de Jordaens dans « Le roi boit », d’incroyables vortex rubis, vociférant et tordus dans leur quête avide de boisson.
La bouche si grande ouverte que l’on pourrait y jeter une orange noire. Il n’y a pas que la bouche. Les narines… et les orbites. Cratères faciaux.
Orifices sombres, béants, d'où s'écoulent des jaunes sales et de purs rouges vermillon...
La peinture et les mots doivent se déverser de leurs grandes bouches boursouflées comme les eaux noires d’une rivière. Des paroles poisseuses qui suscitent crainte et dégoût, lapées pourtant avec avidité.
Le noir intense a de quoi rebuter mais le goût en est subtil.
Un démon bestial rapproche sa bouche grande ouverte de la masse agglomérée des corps... intention équivoque... entre l'articulation d'une parole et le projet de dévorer, la nuance est infime.
En bures ou capes noires, ils ouvrent des bouches pour des litanies édentées. Ce ne sont pas des bouches d'ailleurs mais des mâchoires qui fendent leurs visages jusqu'à les déformer.
« La masse trapue et ténébreuse de l’église, toutes portes ouvertes, avec sa générosité inlassable de vulve maternelle.
Tout au dessus de la confuse mêlée des halètements de chair, des voix de têtes s’élevaient à perte de psaumes, chantant Miserere, chantant De Profundis…
Nus, sans fond, sans ornement, étroitement serrés les uns contre les autres, s’enlaçaient, portaient leurs mains de suppliants et leurs bouches animales vers les organes et zones charnelles de désir et de plaisir, en grandes rumeurs haletantes et gémissantes…
… s’égrappaient par devant et par derrière, foraient les terrains de caresse, enlisaient leurs doigts dans les mouillures, s’engageaient comme des démons en des coïts debout qui les nouaient brutalement…
… et en vérité, en son berceau, en ses bas-côtés, en ses absidioles, l’église était le lieu de confusion de chair. »
Un repli d’étoffe brun sombre aux plis allumés de violet foncé dans du noir. La chose humaine est une tournure d’encre, une épaisseur de plis.
Où le sujet se dissout comme un paquet d’étoffe. Que les robustes garces se distribuent, s’envoient, rattrapent et retiennent dans cette énorme jupe, lit et poêle à frire. Grotesque et ridicule tressautant.
Espièglerie des jeunes filles qui font rebondir un pantin sur un drap. C’est le garçon comme jouet… un sex toy. Dont la fonction est de donner du plaisir et non d'en recevoir. Il n'éjacule pas, ne débande pas, peut être de toutes les tailles (que c'est bien de pouvoir la choisir), de toutes les couleurs et de toutes les formes. Il est... détachable, et s'il est certes impossible de le posséder réellement, on peut le porter et surtout jouer avec. La garce de Goya l'est et elle l'a... comme dirait Lacan.
Où il s'agit donc de s'envoyer en l'air, au grand désespoir du diable... en quête d'inavouables transports. Où l'on se retrouve comme au ralenti... à planer dans les airs. Les taureaux semblent léviter comme des... hippopotames dans l'eau. Font leurs culbutes et figures de chute libre... sur un duvet de ténèbres.
En état d'apesanteur...
Même si par ailleurs ça... défile vite!
Dans « Death Proof » de Tarentino, Gérard Wajcman note que la voiture à manier chère aux hommes devient une voiture à jouir pour ses héroïnes. Les filles raflent les objets des garçons... pour en faire des sex toy. Pour elles, la voiture est un truc bon à s’envoyer en l’air. Il ne s’agit pas de la faire reluire au fond de son garage. Non! C’est l’arc of hysteria sur son capot avant.
On s'accroche et ça s'engouffre en vous.
Mais bon au final, chez Goya, c'est un monstre ailé à la hure sarcastique qui jubile pour mieux vous envoyer en l'air et vous emporter... dans sa ronde de nuit !... un porc ailé !
*Attention ce petit texte est en grande partie constitué de fragments piochés chez des auteurs ayant écrit sur Goya : Jean-Louis schefer, Claude Louis Combet, Jacek Dehnel, Régis Michel ou encore Annie Lebrun.
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