Un élégant et convulsif... boucher
Repartons des gestes rageurs et respectueux de Kooning. Mais ne nous diluons pas trop !
Où il s’agit de jeter sur la toile une poignée de peinture comme le voulait déjà il y a 2500 ans le peintre grec Apelle. Lancer une éponge imbibée de couleurs sur les naseaux d’un cheval, afin de lui donner non pas corps mais… vie. « Ah oui, au dernier moment, j’ai ajouté un coup de fouet de peinture blanche ». Comment ne pas alors songer à Francis Bacon. Voila donc ce qui manquait au tableau : un jet d’humeurs blanches et rouges. D’écume et de sang. L’œil s’injecte de sang, car il veut donner des coups. Un appel d’humeur ! Erection, exorbitation de l’œil. Il s’agit comme pour Delacroix de s’infuser du sang, de se shooter au rouge.
« Distribués avec fougue, les larges coups de brosse laissent apparaître par endroits la préparation sanglante qu’ils ne recouvrent pas entièrement. » *
Bacon avait un goût immodéré pour les tons acidulés des bonbons anglais. Mais il disait ne pas pouvoir peindre sous une lumière crue.
Si Delacroix peignait dans une atmosphère de serre chaude, il faut imaginer pour Bacon la lumière d’une ampoule nue fixée à un fil qui tombe à plomb sur ces ratures effacées et brossées qu’il peint.
Une ampoule d’abattoir.
Les cercles blancs qu’il affectionne sont comme les projections sur la toile des rayons de lumière implacables et serrées de lampes à abat-jour métallique et hémisphérique de salles d’interrogatoire.
J’imagine un fond lavande et léger…et lui, penché sur son étal de boucherie...rond bien sûr. Car un rond délimite toujours la scène. Un étrange vélodrome.
Une peinture saisie sur le vif et mise à l'étalage, comme un quelconque morceau de bidoche écorchée pendu à son crochet, ou mieux... accroché sur son rail.
Dans une chambre où se joue, à la diable,… l’extase au risque de la mort... d'un corps humain mis... à la question.
« L’unique ampoule… dessinant les contours du corps étendu, aux aspérités monstrueuses et aux courbes tantôt douces, tantôt se gonflant, s’étirant, abruptes, profilées en noir, avant de s’affaisser de nouveau. » *
Temps de raffinement et de sang.
Bacon me fait penser aux tragédies élisabéthaines. Somptueuse et stagnante exagération dans le meurtre disait Mallarmé de Shakespeare. Ce n’est pas pour rien qu’il fut fils de boucher, maniant la masse de tueur et crachant dans ses paumes. On assure qu’il discourait brillamment… « when he killed a calfe, he would do it in a high style. »
L’abattoir ruisselant de sang donc.
Pitié pour la viande. Pitié d’anglo-irlandais. Un peintre boucher mais qui est dans sa boucherie comme dans une église.
Il aime les triptyques.
Concavité intérieure. Fish eye.
Que les volets des triptyques aient souvent comporté des observateurs, des prieurs ou des tutélaires devaient bien convenir à Bacon.
« Sa viande vit, jouit, rutile » comme dit Sollers. On peut même, comble de l’insolence, s’asseoir et trôner sous elle, à l’abri d’un parapluie. Comme un Innocent X sur son saint siège électrique.
Une chambre d’opérations, un cube,… rouge vif et de glace. Celle qui colle à la peau et vous arrache des bouts de chair. Corps écrasés contre la vitre, comme sur une lame de microscope. Derrière leur vitre, au musée, comme venus du fond des eaux. Pour qu’en sorte un homme… désespecé selon la superbe expression d’Anzieu.
« Nous sommes de la viande, nous sommes des carcasses en puissance. » dit Bacon. Lui qui ne cesse de nous rappeler un fameux vers de l’Orestie :
« Maintenant il est là, tapi quelque part : l’odeur du sang humain me sourit ».
Il y a cette grande beauté de la couleur de la viande. Et comme pour compenser la richesse intérieure des corps, Bacon use en fond d’…aplats : une beauté ascétique, comme mise au régime, dans… le fond.
Mais ce corps sans organes que (dé)peint Bacon est chair et… nerfs. Un hachis de nerf et de sang.
Bacon avait de l’eczéma. Un homme à fleur de peau.
"A l’aide d’un rouge de Venise qui s’éclaircit jusqu’au rose sur les reliefs, l’artiste a d’abord modelé le corps en camaïeu, en détaillant avec soin l’anatomie comme sur ces planches des anciens traités de peinture, modelant chacun des muscles en forme de fuseaux ou de lanières qui s’entrelacent, se croisent et s’imbriquent les uns dans les autres. »*
Une tranche de lard (du bacon bien sûr) bien blanche, lentement étirée, cerne des formes tout en conservant sa déformation, sans retour élastique ni coulure. Dure et coriace comme un nerf, un tendon ou un… cartilage !
Bacon a raconté comment un jour il voit soudain un Christ de Cimabue comme un gros ver blanc coulant vers le bas. Ça s’effondre, ça dégouline.
Comme lorsqu’il se retrouve face au noir féminin, celui du corps d’Henrietta Moraes, avec cette ombre noire qui rampe dans des torsions de délices inouïs qui n’est que la toison d’un sexe devenu animal… conquérant le plaisir sur un corps rose parfaitement généreux, abondant en courbes, en étirements de toutes sortes.
Bacon a raconté comment un jour il voit soudain un Christ de Cimabue comme un gros ver blanc coulant vers le bas. Ça s’effondre, ça dégouline.
Comme lorsqu’il se retrouve face au noir féminin, celui du corps d’Henrietta Moraes, avec cette ombre noire qui rampe dans des torsions de délices inouïs qui n’est que la toison d’un sexe devenu animal… conquérant le plaisir sur un corps rose parfaitement généreux, abondant en courbes, en étirements de toutes sortes.
Voila le danger ! Le nerf n’y suffira pas.
Lacéré, délité, liquéfié. Danger d’écoulement. Se dissiper dans les aplats. Un risque de vidange. Avec l’œil bonde du lavabo et la lunette des toilettes comme si c’étaient les deux seuls trous qu’il ait trouvé pour s’enfouir et disparaître.
Dans l’ovale du lavabo.
L’émail blanc des lunettes des chiottes. Il a été découvert sur une cuvette de WC (Georges Dyer l’amant qui se suicide) ; il avait vomi dans le lavabo. Oubliette où reste prostré un homme qui agonise interminablement avec son ombre, comme une flaque informe, qu’il traîne tel un boulet.
Involution, tourbillon dans la bonde de l’évier. Ou corps sorti comme un tourbillon du tube de peinture. A plein tube.
Originairement troué de ne pas avoir été suffisamment libidinalisé peut être. S’effrayant du risque de se vider de sa substance par tous ses orifices.
Les portraits font surgir des têtes auxquelles des ovales et des traits sont ajoutés pour écarquiller les yeux, gonfler les narines, prolonger la bouche.
Bouche béante – cri – suffocation à force de chercher à aspirer le vide. Hurlant une avidité insatiable. Une peinture de buveur. Sa bouche qui avale et vomit la boisson, qui aspire l’air et n’arrive pas à le rejeter (Bacon est asthmatique) et qui s’offre à la fellation. Bouche avide et ouverte au va et vient de la queue. Cri d’une bouche qui rend gorge.
Rouge gorge !
Peindre le cri, « comme Monet peignait des nénuphars » (et lui pourquoi les peignait-il sur une eau aussi trouble ?).
« Le visage qui apparaît comme une masse sanguinolente où se dessine la structure osseuse, les maxillaires, et où brillent les dents découvertes. »*
Oreste (car on l’a vu l’Orestie « Elisabéthaine» sourit à notre anglo-irlandais) tue sa mère et ne cesse depuis de voir sa bouche dessiner un ovale cerné de dents. Les Erinyes persécutrices de l’Orestie sont comme d’étranges chouettes. Regardez les donc ces grosses poules hurlantes à long cou, ces bestioles dégoûtantes à bouches dentées nourries de sang sur leur tabouret, terribles et ridicules.
Os (la bouche en latin), orifice, trou, outre obscène, orée proférant des oracles.
Orange!
Un orangé dont l'extrême ardeur est animé par l'adjonction de poudre de pastel.
Il attachait beaucoup d'importance aux détails, repolissant sans cesse ses figures et ses aplats... même s'il savait que personne, à part lui, ne saurait distinguer les subtils alliages ainsi forgés. Bacon c'est une fusion de haute précision entre l'obsession maniaque du miniaturiste et l'audace du joueur qui jette au hasard ses giclées de pâte blanche.
« J’aime le luisant et la couleur qui viennent de la bouche et j’ai toujours espéré, en un sens, être capable de peindre la bouche comme Monet peignait un coucher de soleil ».
Il retourne sa toile pour mieux peindre ses dessous, comme il fantasmera de retourner comme un gant la peau de ses amants. « J’aime mettre mes doigts à l’intérieur des personnages, faire bien le tour… mais il y a la barrière de la peau ».
Le regard peut également se retourner comme un doigt de gant.
Conduites déroutées et déroutantes. Tuyaux indifférenciés qui conjoignent entre eux tous les orifices du corps. Devant tant de béances on se sent noués… dans ses viscères.
« C’était une toute jeune fille. L’interrogatoire l’avait troublée et la peur, depuis trois jours, n’arrêtait pas de remuer ses entrailles. Elle était très pâle et sortait sans cesse pour aller aux toilettes – si bien que notre rencontre fut accompagné par le bruit de l’eau qui remplissait le réservoir. Elle était intelligente, pleine d’esprit, elle savait parfaitement maîtriser ses émotions et était toujours habillée si impeccablement que sa robe tout comme son comportement, ne permettait pas d’entrevoir la moindre parcelle de sa nudité. Et voilà que tout d’un coup, la peur, tel un grand couteau, l’avait ouverte. Elle se trouvait devant moi, béante, comme le tronc scindé d’une génisse suspendu à un croc de boucherie. Le bruit de l’eau remplissant le réservoir des WC n’arrêtait pratiquement pas, et, moi, j’eus soudain envie de la violer. Je sais ce que je dis : de la violer, pas de lui faire l’amour. Je voulais la prendre tout entière,… avec sa robe impeccable comme avec ses boyaux en révolte… » Milan Kundera.
Le nerf n’y suffit pas, on l’a dit. Le contrôle musculaire de cette fantasmatique cloacale, est désespéré. Muscles, nerfs, tendons, cartilages, armatures géométriques, tout est bon pour contracter (dans un spasme) ces satanés orifices.
Un bâti pour encager ceux qui ne peuvent se soutenir d’eux-mêmes. Pour résister à la formidable (dé)pression du vide.
"I cut down the scale of the canvas by drawing in the rectangles which concentrates the image down... the image I'm trying to trap".
Un personnage bouillonnant et tourbillonnant encastré dans un espace vide.
Mauvais puzzle.
Les os sont comme les agrès dont la chair est l’acrobate. Il y a aussi, et nous y reviendrons, la vertèbre… blanche… des dos de Degas (les fabuleux pastels). Bacon s’extasiait devant certaines de leurs omoplates saillantes. Comme le héros de Thomas Mann qui peu après avoir évoqué un crayon taillé prêté à un jeun Kirghize (sic) regarde, fasciné, le dos d’une russe en train de dîner : « elle laissait pendre ses épaules en avant et penchait de plus sa tête de telle sorte que la vertèbre saillait à la nuque le décolletage de la blouse blanche ».
Mais à l’instar de Nietzsche il y a un désespoir joyeux chez Bacon. « Optimiste à propos de rien ». « Je suis avide quant à la vie ». Bacon est un danseur !
« Une de ces silhouettes d’oiseaux immobiles, sur une jambe, engoncés dans leur plumage, et que surmonte une tête rosâtre, violacée par la couperose, à la peau molle pendant en bourrelets sous son propre poids, soulignant, malgré l’empâtement, les crêtes osseuses des pommettes. »
Bacon comme hibou… Oiseau qui se vrille... Convulsif voyeur !
Etre comme seuls les pédés anglais réussissent à l’être (on pense à Dirck Bogarde)… convulsif et élégant. Tout en ruse féminine, ce joueur fluide en action. Le Pape, homme en robe, l’obsède un temps (peut être à cause de son… tablier rouge, comme Hantaï et sa Dame).
Il aime Velasquez parce qu’un ruban rose jette sa tache inattendue sur une cuirasse d’acier noir.
*: Claude Simon
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