Elégants mignons et super-héros aux regards perçants

par jms  -  12 Septembre 2013, 15:18

L’élégance convulsive à la Francis Bacon, on la retrouve à la fin du XVIème siècle en Angleterre comme en France. A l’époque du théâtre élisabéthain et des mignons d’Henri III. Comme nous l'a bien montré l'exposition de Jean Clair, la "mélancolie" élisabéthaine, dépeinte par Nicholas Hilliard dans ses petites miniatures ovales, est une mélancolie de tueurs… méticuleux et sauvages.

Autoportrait Nicholas Hilliard (1547-1619)

Autoportrait Nicholas Hilliard (1547-1619)

D’une découpe à la fraise dans le vieil entrelacs d’épines des roses anglaises. Rouges et blanches, Lancastre ou York! Le nouvel enchevêtrement élisabéthain de rosiers qui envahit l’espace n’annonce que des amours que les épines rendent plus désirables.

 

« …avec cette aubépine et cette épine rose s’associa le souvenir de ce fromage à la crème blanc qui, un jour qu’il y avait écrasé des fraises, devint rose, du rose à peu près de l’épine rose, et resta pour lui la chose délicieuse qu’il jouissait le plus à manger... » Marcel Proust.

 

Une élégance convulsive qui se teinte d’un sang rose ! Les mignons portent fièrement leurs épines... et s’en servent.  

 

Les modèles d’Hilliard tombent comme des mouches sous la dague et le poison. Il y a quelque chose du règne de l’Henri III français dans celui de la reine vierge Elisabeth Ière. Temps d’apologie du cynisme et de la traitrise la plus froide. Sous l’apparence d’un jeune homme amoureux ou d’un mignon, c’est en fait un courtisan féroce, une âme glacée et impitoyable qui tue avec raffinement.

 

Temps de raffinement et de sang. Stagnante exagération dans le meurtre. Comme une goutte de sang dans un bol de lait.

"A young man leaning against a tree among roses", miniature Nicholas Hilliard XVIème siècle

"A young man leaning against a tree among roses", miniature Nicholas Hilliard XVIème siècle

Et les femmes me direz-vous ?

 

Regardez Gabrielle d’Estrées ! Le 10 avril 1599, elle meurt empoisonnée par une orange (selon une des multiples thèses qui circulent quant à sa fin). L’école de Fontainebleau la dépeint avec sa sœur la duchesse de Villars dans un célèbre tableau. Où une peau blanche, une froideur très légèrement bleutée, aristocratique, tout à fait dans la tradition courtoise, nous donnent comme le pendant de nos mignons : de glaçantes et glacées effigies ! Dame !

 

Un blanc à peine ponctué de minuscules bouches et tétins rouge pourpre. Un bleuté comme pour mieux faire ressortir l’alliance du blanc et de la pourpre. Se forme par cette alliance de contraste comme un rose tranché non encore né ! Une goutte de sang pincée, stagnant exagérèment dans un lait trop épais.

Gabrielle d'Estrées et l'une de ses soeurs, Ecole de Fontainebleau, 1595.

Gabrielle d'Estrées et l'une de ses soeurs, Ecole de Fontainebleau, 1595.

Et ce mot tétin nous entraîne dans la…langue de l’époque. Ronsard, Brantôme, Malherbe. Une langue courtoise... plus crue.

 

Un chesne large ombrageoit l’onde noire

Un ombre lent par petite secousse

Erroit dessus, ainsi que le vent pousse

Pousse et repousse, et pousse sur les eaux

L’entrelassure ombreuse des rameaux.

 

Sus debout ! Allons voir l’herbelette perleuse,

Votre gorge grassette

Et votre beau rosier de boutons couronné…

 

Harsoir en vous couchant vous me menastes par lieux obscurs, estroits, et traverses incogneuës… Rigoureuse et rechignarde, songeant en moi à vos gestes lascifs, follastres maniements et paillardises…

 

Dedans le gouffre il tomba tout soudain…

 

Un pa(o)n de con tant il estoit large et grand.

 

Comme un poème ou un blason courtois qui érige, à la place de la Chose comme dirait Lacan, un objet affolant, un partenaire d’un blanc bleuté, inhumain et totalement arbitraire dans l’exigence des épreuves qu’il impose. Une Dame qui exigeait de son servant qu'il lui léchât le cul ! Une poésie courtoise ne dissimulant guère longtemps son pendant secret, un penchant certain pour la sodomie et les caresses buccales où est mis en valeur, et ce dans les termes les plus crûs, un certain…cloaque (pour le moins un vide central) : « …l’avoir cornée dans l’entonnoir entre l’échine et le pénil, par où se suivent les matières couleurs de rouille. »

 

Malherbe : « Si la reine en le faisant eût donné un coup de cul de travers, ce n’eût été qu’une ordure qui fût tombé dans les draps. »

 

Le roi n’est plus qu’une ordure et voila le côté cru de l’époque qui nous revient via l’anus. Mais on sait combien l’époque est sanglante et déchirante :

 

 « Il faut rechercher tard dans la nuit la main gauche du duc qui a été tranchée par la hache, et la cervelle qui s’est répandue dans la boue de la rue Vieille du Temple et qu’on met dans un bol. » Quignard.

 

Et ce mot tétin qui nous entraîne dans la…langue de l’époque. Ronsard, Brantôme, Malherbe. Une langue plus crue.

Où il s’agit d’y paistre ses yeux.

Sus debout ! Allons voir l’herbelette perleuse,

Votre gorge grassette

Et votre beau rosier de boutons couronné…

 

Un chesne large ombrageoit l’onde noire

Un ombre lent par petite secousse

Erroit dessus, ainsi que le vent pousse

Pousse et repousse, et pousse sur les eaux

L’entrelassure ombreuse des rameaux.

 

Harsoir en vous couchant vous me menastes par lieux obscurs, estroits, et traverses incogneuës… Rigoureuse et rechignarde, songeant en moi à vos gestes lascifs, follastres maniements et paillardises…

 

Dedans le gouffre il tomba tout soudain…

 

Un pa(o)n de con tant il estoit large et grand.

 

Un poème ou un blason courtois qui érige, à la place de la Chose comme dirait Lacan, un objet affolant, un partenaire d’un blanc bleuté, inhumain et totalement arbitraire dans l’exigence des épreuves qu’il impose, ne saurait dissimuler longtemps son pendant secret, un penchant certain pour la sodomie et les caresses buccales où est mis en exergue, et ce dans les termes les plus crûs, un certain…cloaque (pour le moins un vide central) : « …l’avoir cornée dans l’entonnoir entre l’échine et le pénil, par où se suivent les matières couleurs de rouille. »

Malherbe : « Si la reine en le faisant eût donné un coup de cul de travers, ce n’eût été qu’une ordure qui fût tombé dans les draps. »

Le roi n’est plus qu’une ordure et voila le côté cru de l’époque qui nous revient via l’anus. Mais on sait combien l’époque est sanglante :

 « Il faut rechercher tard dans la nuit la main gauche du duc qui a été tranchée par la hache, et la cervelle qui s’est répandue dans la boue de la rue Vieille du Temple et qu’on met dans un bol. » Quignard.

Elisabeth 1ère (détail d'une peinture sur bois de Nicolas Hiliard, 1575) et Henri VIII (détail d'une peinture d'après Holbein)
Elisabeth 1ère (détail d'une peinture sur bois de Nicolas Hiliard, 1575) et Henri VIII (détail d'une peinture d'après Holbein)

Elisabeth 1ère (détail d'une peinture sur bois de Nicolas Hiliard, 1575) et Henri VIII (détail d'une peinture d'après Holbein)

L'art de l'époque, que ce soit les miniatures d'Hilliard ou les peintures d'Holbein, reflète les sentences arbitraires et les duels tranchants des nobles. Il sait marquer la frontière entre la noblesse du visage et la bestialité du corps. Comme le dit Pierre Sterckx, les artistes excellent à représenter les décolletés des costumes et des robes de cour. Tout ce qui orne leurs bords, bijoux, tissus et broderies, est bon pour érotiser et couvrir ces cous si blancs et si vulnérables de tant aimanter la lame. Holbein ne refoule jamais ces coutures, il les souligne: "il fait passer sur la fente tout l'influx de la parure".

 

Et toutes ces manches bouffantes, découpées, tailladées, balafrées,… déchiquetées qui allient à plaisir l’élégance à la violence. Tous ces crevés, au travers desquels saillissent les chemises blanches, sont comme les incisions des coups de dague. Comme une théâtralisation de l'attentat. Et Henri VIII, le roi, est intouchable puisqu'il transforme les coups en splendeur.

 

C’est aussi Arlechino, armé d’un poignard, avec son masque à longue barbe noire, engoncé dans une veste déchiquetée, rapiécée de pièces d’étoffe  et dont les coutures craquent de partout, … Arlequin est le nom de l’homme impoli, voleur, violeur, obscène. Qu’il vienne de la racine herra, armée, ou de la figure mythologique de Hel dieu des morts, Arlequin, Hellequin, ou Hariloking n’est pas un drôle. Hariloking, c’est le seigneur de l’armée des revenants. Son collant à losanges jaunes et rouge était en fait un habit de flammes, son masque noir celui de prince des ténèbres.

 

Les harii étaient les guerriers d’élites indo-européens aux corps peints.

 

Arlequin c’est en fait le masque lié au monde infernal, à la tête d’une… troupe de démons meurtriers. Des morts-vivants. La maisnie hellequin c’est la bande des spectres,… des zombies.

 

« Il fit sauter un de ses sourcils d’en haut jusque sur sa joue et l’autre jusqu’à la racine des cheveux ». C’est la grimace du borgne. La puissance magique du regard ! Le geste typique de la fureur de Cuchulainn, le héros légendaire celte. En général il claque et remonte aussi ses mâchoires jusqu’aux oreilles. Une contorsion de l’œil qui a disparu chez les grecs avec le regard brillant d’Achille. «Une lueur terrible s’allume dans ses yeux » : le reste édulcoré du regard torve et perforateur du héros guerrier indo-européen.

 

Athéna est dite aux yeux pers, traduction « éloignée » en fait du « glaucopide » des textes grecs. Glaucon désigne la mer dans son aspect coloré : il peut vouloir dire brillant, mais également bleu-vert sombre. Mais glaux désigne également la chouette.  Athéna voit la nuit : elle perce les ténèbres de son regard. 

Le petit pan de mur jaune cher à Proust

Le petit pan de mur jaune cher à Proust

Ah la syllabe pers- ! Me revient le passage géant de Leiris sur Perséphone : « Il s'agit donc, essentiellement, d'un nom en vrille, plus largement : d'un nom courbe… ».  

 

Un pers- proustien est bien là ! Ce sont les ducs de Guermantes qui tiennent du rapace, du… grand duc ! « Elle avait les yeux profondément forés et perçants, et aussi un nez charmant légèrement avancé en forme de bec et courbé… ». Yeux trop pleins qui débordent de leur orbite. Une  exorbitation qui se mêle au jaune Guermantes. Y aurait-il, derrière « l’or paresseux et gras d’un soleil de province », comme une lueur Achilléenne ? Or chez Proust, les fameux petits pans jaune d’or s’associent toujours à la... pointe. La petite maison en tuile est appelée maison des Archers, avec son pignon gothique (à défaut d’être pers-an) et le rose minaret de ses lilas. Et chez Vermeer, un simple coup d'oeil suffira pour voir le toit pointu juste à côté du petit mur jaune (ou rose?). Petits pans qui ne se distinguent jamais mieux qu’en une dégustation de la profondeur en leur surface. Dans l'accumulation de transparence du vernis! « Jusqu’à la mare de Montjouvain où j’aimais revoir les reflets du toit de tuile ». Un petit losange vermillon digne d’Arlequin, une marbrure rose qui transparait à travers «l’étang dont l’eau dormante est irritée... d’insectes ». Des couleurs vives plongées dans l’eau et qui en ressortent encore plus fascinante : voilà le regard brillant d’Achille et d’Athéna ! Un petit point de couleur au fond de l’eau ! (Monet n’a qu’à bien se tenir). Un iris mouillé entre le blanc des yeux et le noir de la pupille qui brille au loin. Un fascinant éclat de l’œil. Ein Glanz auf dem auge.

 

Mais revenons à nos élégants et convulsifs corps bariolés de couleurs détonantes assortis de leur regard terrifiant et tout puissant. Un clin d'oeil au super héros national des américains, nous fera sourire:

 

« Maintenant est-il vrai que vous voyez au travers de n’importe quoi ? Quelle est la couleur de mes sous-vêtements ?

- C’est juste que…rose.

- What a superman ! »

 

« Loïse  (Lane) est nue sous ses dessous de soie rose. Superman lui arbore des collants bleus saillants surmontés d’une culotte rouge qui révèle avec grâce ses attributs virils. » Alessandro Mercuri.

The famous... Superman
The famous... Superman

The famous... Superman

Mais le grand super héros de ma jeunesse c’est Guy l’Eclair, celui que dessinait Dan Barry pour « le journal de Mickey » dans les années soixante-dix.

 

Avec sa fusée hors du temps à la ligne épurée, toute en pointes, comme le phallus d’acier effilé déchirant l’azur du ciel cher à Mishima. Et je rajouterai, de plus avec… le trou arrière de son réacteur : toujours cet œil qui suit … par derrière le petit F16 en plastique avec lequel je jouai petit (il faut aussi imaginer et entendre ma bouche en o bruitant le tout). Et ses femmes-poulpes fatales, américaines en diable, avec leur opulente chevelure ondulée, leurs lèvres outrageusement maquillées et leur petit nez fin. Ses héros américano-aryens, et ses méchants, phalliques au possible (regardez le visage de Ming chargé de pointes : sourcils, barbichette, nez, oreilles - tout participe à en faire un… mignon élisabéthain !), avec leur tenue moulante soulignant les pectoraux et les abdominaux à l’instar de cuirasses d’apparat romaines. Ou encore cette improbable coiffe-boule à zéro, impeccable et implacable, déniant clairement tout… accroc.

Montage Guy l'Eclair

Montage Guy l'Eclair

Mais où sont les précurseurs de nos super-héros ?

 

Regardons donc cette empoignade de Füssli, ce corps à corps à la fois élisabéthain et moyenâgeux : on dirait un alien aux membres annelés et multiples, phalliques à souhait, à la Giger (le génial créateur d’Alien !). J’entends encore  le pschitt des tentacules sous pression et comme métalliques qui se déplient, au fin fond des tunnels labyrinthiques du vaisseau spatial. Tunnels eux-mêmes bourrés de… tuyaux et de conduites. Ô les obscures tuyauteries !

 

Théâtre élisabéthain encore. Rideaux ! …Qui mettent le fantasme en abyme.

 

Un peep-show furieusement live comme dirait régis Michel. Scène de meurtre ou de coït ? De l’assassinat considéré comme un des beaux arts.

L'assassinat du duc d'Aragon, détail, Füssli

L'assassinat du duc d'Aragon, détail, Füssli

La femme regarde, l’homme s’exhibe. C’est même l’obsession de Füssli. Mais c’est un étrange poulpe que l’homme offre à nos regards. De quel côté est vraiment la Gorgone ?

Siegfried vainc Alberich, Füssli 1805

Siegfried vainc Alberich, Füssli 1805

Corps qui se plient, se replient et se déplient. Comme protégeant tout en exhibant une zone interdite.

Les coiffures féminines sont une des particularités du style de Füssli. On verra plus loin que des chignons improbables coiffent ses femmes qui en deviennent plus qu'… étranges ! Mais ici, dans le cas de notre assassinat, les cheveux s’épandent alentour en un essaim grouillant de mèches serpentines. Et on notera les lignes brisées d’une chevelure non pas ondoyante mais plutôt électrique. Et si l'on ajoute à cela la collerette hérissée de pointes de notre espionne, on obtient une contorsion optique digne de Cuchulainn.

Jambes musclées voire... rose de super-héros Füssliens
Jambes musclées voire... rose de super-héros Füssliens

Jambes musclées voire... rose de super-héros Füssliens

Chez Füssli les jambes masculines sont l’autre révélateur de son style. Des jambes élancées, innervées de superbes muscles tout en longueur. En bref rigides et bien tendues. Où il s'agit bien sûr de... tenir le coup. 

 

Toute une question d’introduction et de conduction. Dans ses scènes érotiques les femmes, avec leurs fameuses coiffes (d’un XVIIIème …suisse !?), s’assurent, et ce souvent par le regard, de la bonne tenue de la verge.

Scène érotique, Füssli

Scène érotique, Füssli

Scène érotique Füssli

Scène érotique Füssli

Gunther (le roi burgonde des Nibelungen) est lui… pendu à son crochet, et inspecté du regard par une Brunhilde à la coiffure déraisonnable et étrange. Un étal de muscles dorsaux et lombaires ! Mais ce que Brunhilde mate est de l’autre côté. Suspension, tension! Un art du suspens, où elle ne cache ne ne boude son plaisir.

Le dos de Gunther

Le dos de Gunther

Perverses et sadiques observatrices. On a l’impression que de leur œil va surgir un rayon laser à même de découper le sexe convoité de l’homme. Selon Régis Michel, la vision fait système avec la castration chez Füssli .

Samson prisonnier, Füssli

Samson prisonnier, Füssli

Et ce qu'il ya de plus incroyable et étonnant, c'est que cette angoisse de castration chez Füssli ne… se cache pas dans les détails!

 

S’offre alors au grand jour…le grossissement d’un manque.

Etonnantes compensations chez Füssli
Etonnantes compensations chez Füssli

Etonnantes compensations chez Füssli

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