Un vermillon qui vous rend fou.
Bacon aimait user pour ces aplats d’un orange pétard qui me tient à cœur. Un orange avec un zeste de vermillon pour mieux nous envoûter, nous inonder dans sa saveur joyeuse. Un orange rutilant ! Un nouvel or, plus sanguin, pour soutenir de ses feux, « selon le décor », une peinture néo baroque, avec des crucifixions post moderne.
Bacon, qui juste après-guerre peint une énigmatique étude de figure sur fond orange vermillon, où un manteau de tweed à chevron, surmonté d’un chapeau de feutre, semble envelopper et cacher une masse informe. Des hortensias pimentent le tout, apportant une fraîcheur bleu clair, plutôt rare chez Bacon. Mais, à voir son pendant, une femme-érynie, s’extirpant du même manteau de tweed et hurlant au point de transformer sa bouche en un phallus denté, on ne peut s’empêcher de penser aux triptyques de ses fameuses… figures au pied d’une crucifixion ? Au nom du père, du fils et du saint chrême orange!
Souvenir d’enfance : une image de « Mandrake le magicien » (dans le « journal de Mickey » de décembre 1974) me hante depuis longtemps. Un souvenir écran comme il se doit dans ce genre de remémoration. Il s’agit du tout début d’une aventure où l’on voit un homme, en manteau à chevrons, qui détourne sa tête, chapeautée d’un feutre, vers un horizon chargée de tours. Ce gangster se prépare à déclencher une gigantesque panne électrique sur New York. Or dans le noir : tout est permis bien sûr !
Je ne sais pourquoi mais la répétition du motif du chevron (un V renversé !) me fascine. Tout comme le chapeau en feutre, avec sa calotte souple, plissée en son sommet pour former… un pli labial.
Souvenir d’enfance : une image de « Mandrake le magicien » (dans le « journal de Mickey » de décembre 1974) me hante depuis longtemps. Un souvenir écran comme il se doit dans ce genre de remémoration. Il s’agit du tout début d’une aventure où l’on voit un homme, en manteau à chevrons, qui détourne sa tête, chapeautée d’un feutre, vers un horizon chargée de tours. Ce gangster se prépare à déclencher une gigantesque panne électrique sur New York. Or dans le noir : tout est permis bien sûr !
Je ne sais pourquoi mais la répétition du motif du chevron (un V renversé !) me fascine. Tout comme le chapeau en feutre, avec sa calotte souple, plissée en son sommet pour former… un pli labial.
Au collège je ne cessai avec mon stylo plume de faire des pâtés d’encre sur mes cahiers. Quel plaisir de remplir un petit carreau d’encre bleu foncé sans que cela déborde. Quel bonheur de disposer enfin de feuilles à petits carreaux (car en primaire c’était les cahiers d’écoliers avec leurs lignages et leurs marges à chier !) pour pouvoir faire des… damiers ! A défaut d’empiler les chevrons !
Chevrons, damiers…
Le petit… carreau : Flaubert écrit qu’entre le monde et lui il ne sait quel « vitrail peint en jaune » il pouvait bien y avoir. Qu’il ne l’ait pas demandé au… carreau lui même répond cet intrigant de Philippe Bonnefis (ami lecteur il vous faut fouiller)! Ah ces vitraux dans leurs cernes de plomb ! Hôte perpétuel de la fatale lanterne… c’est peu de dire que Flaubert l’habitait : comme le mollusque dans sa nacre, il faisait corps avec elle : il s’y est encoquillé dans cette lanterna magica, comme une grosse bougie mijotant dans sa graisse, ivre de son huile, toute saoulée de couleurs.
Du damier comme dessin-sexe.
Walter Benjamin raconta en 1939 un de ses rêves. Alors qu’il dépose son chapeau sur un piano à queue, il précise : « C’était un vieux chapeau de paille, un panama, que j’avais hérité de mon père. Je fus frappé en m’en débarrassant qu’une large fente avait été appliquée dans la partie supérieure… ». Plus loin il dit qu’il s’agissait de changer un fichu en poésie. Un tressage, une étoffe couverte d’images, travaillent le rêve du philosophe. «Elle … écarte un petit bout de la couverture. Mais ce ne fut pas pour voir son corps ; car le dessin du drap de lit devait offrir une imagerie analogue à celle que j’avais du écrire il y a bien des années… »
Un texte-sexe de chevrons, des petits carreaux de paille tressée, un chapeau digne de Man Ray. Mais diable que se passait-il donc dans le noir !
Sans oublier le…« Kimono japonais dans lequel elle posait et dont van Velden avait fini par lui faire cadeau à fond orange coq de roche avec des fleurs des chrysanthèmes ébouriffés des oiseaux aux longs becs aux longs cous sinueux parmi les tiges j’écartais les fleurs les hérons découvrant cette comment dire laiteuse lait plus blanc que le blanc bleuâtre à force d’être blanc avec des ombres d’un vert léger jade courant sur la peau transparente me désaltérer je ne pouvais finir cesser encore embarrassée dans le kimono reflets alors abricot tango à l’intérieur de ses cuisses écartées riant faisant entendre un bruit de gorge puis respirant peu à peu plus fort appuyant de ses deux mains sur ma tête l’enfonçant ses fesses froissant la soie bougeant lentement teintées d’ombres orange m’enfonçant m’enfouissant par saccades j’écartai encore sillon bistre au fond ma langue… » Claude Simon.
Coq de roche ! Une couleur orange plein de o. Que demander de plus ?
Et que fait le voyeur, celui qui s’emmêle les yeux dans l’écheveau des carreaux, l’Héphaïstos, le Vulcain qui cherche à prendre dans les petites mailles de bronze de son filet qu’il a lui-même limées, la scène originelle. Il… bande bien sûr dans son désir d’art.
Dans l’exaspération de l’été 1905 quand la peinture…fauve vit rouge, il faut regarder le Matisse que peint Derain : la tête blanche, ahurie, percée de trous de nez et de trous d’yeux, la bouche tordue sous l’embrasement fou de la barbe, une main livide qui tient des pinceaux tandis que l’autre, pend, sanguinolente,… vermillonne.
Mais c’est au détour d’une page de l’ « état des stocks » d’Enki Bilal que je retrouve mon orange.
Toute une histoire de bouche chez ce dessinateur, comme avec Twombly qui commençait toujours ses « Women » à partir de la bouche. Si les lèvres épaisses et colorées des héroïnes de Bilal rappellent les pin-up américaines outrageusement maquillées des années cinquante, leurs bouches n’en sont pas moins plus étroites et plus rondes. Etranges fleurs tropicales bourgeonnantes… un côté poisson (a pink-nosed fish). Une moue en cul de poule « fatale » remplace le sourire aux dents blanches. Un bouton rouge pourpre qui ressort d’autant plus qu’il s’épanouit sur une peau… grisâtre. La femme piège ! Une moue hautaine, dédaigneuse, gonflée et boudeuse que l’on voudrait… arracher.
Un bourgeon terriblement kantien sans…
Pour Kant tout dans la tulipe (un nom d’origine turc qui évoque la bande !) semble organisée en vue d’une fin, et pourtant à ce but, le bout manque. Derrida rajoutera : « C’est donc le sans qui compte pour la beauté, ni la finalité ni la fin, ni le but qui manque ni le manque de but mais la bordure en sans de la coupure pure, le sans de la finalité sans fin » … kantienne.
« La rose est sans pourquoi » disait déjà Silesius, gloire de la contre-réforme (et donc du baroque). Où il s’agit d’être en pure perte pour le seul plaisir d’être.
Chez Bilal, les hommes aussi ont des bouches épaisses, mais les yeux étirés, les pommettes hautes sont comme une revanche tiers-mondiste qui chercherait à effacer les visages carrés et massifs americano-romains. Je mêle les deux car c’est fou ce que les empereurs romains, tels que nous les dévoile au travers de ses bustes cette société antique de l’imago (ce fameux masque de cire rangé dans l’armoire aux ancêtres, une effigie trimballée dans les grandes occasions, lors des pompes funèbres), ont la tête… d’acteurs américains des années cinquante ou soixante. Le blanc grisâtre du marbre renforçant cette impression que l’on a affaire à des sénateurs… américains aux cheveux d’un blanc aussi éclatant que leur sourire hypocrite.
Les mêmes visages se répètent de case en case. Classique me direz-vous pour un dessinateur de BD qui drape ses personnages de traits capables, page après page, d’être immédiatement reconnus du lecteur. Mais c’est aussi une histoire de symptôme ou de sinthôme (comme dirait Lacan)!
Avec Bilal on est plongé dans un futur proche, aujourd’hui presque désuet : une histoire baroque de l’Est communiste qui se serait enlisé cent ans de plus. Couleurs saturées mais sombres comme phosphorescentes sur le gris. « Plus rouge la rose dans la brume plus grise ». Un effet que l’on retrouve chez Poussin où le ciel turquoise foncé sur la préparation rouge brique de la toile donne des atmosphères entre chien et loup très … électriques.
« Bunker Palace », le nom de ce film, à lui seul, est l’oxymore bilalien par excellence. Avec ce désir exacerbé de ruines avant l’heure pour ces palais totalitaires aux intérieurs plus rouges encore de plomber de gris l’Europe de l’Est. Des monuments à la Ceaucescu. Monumentaux. Gris, lisses et froids.
Cela fait penser au palais de justice de Bruxelles où comme le raconte Sebald, dans ce bâtiment d’une capacité de plus de 700 000 m3,… il existe des corridors et des escaliers qui ne mènent nulle part, des pièces et des halls sans porte où jamais personne ne pénètre et dont le vide conserve emmuré le secret ultime de tout pouvoir. Parcourant des forêts de colonnes, passant près de colossales statues on peut regarder par les fenêtres percées dans les épaisses murailles, dominer les toits gris plomb se chevauchant et s’encastrant comme les glaces chaotiques d’une banquise, ou plonger le regard dans les gouffres et les puits de cours intérieures où jamais encore le moindre rayon de lumière n’a pénétré. Encore un mausolée où le pouvoir s’avère au final être une place vide.
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