A fleur de corsage... à fleur d'eau
Un pastel de Whistler…
Comme dans un rêve…
Jolie mais fatale apparition… un masque se dénude…
Bouche très crue sous le loup noir : deux traits roses bien appuyés pour une moue hautaine et dédaigneuse. Une jeune femme, consciente de son prix insolent, affole notre œil.
Elle s’effarouge… fait l’enflante.
Cette parade amoureuse ou plutôt cette mascarade courtisane n’est bien entendu qu’un classique fantasme… d’homme.
Que l’on retrouve dans la fête carnavalesque et décadente d’« Eyes wide shut », le dernier film de Stanley Kubrick, où des prostituées nues, aux masques baroques, s’exhibent nonchalamment aux yeux d’une foule de phallus masqués encapuchonnés de noir… Y-aurait-il un loup dans l’air? Mais qui l’a vu ?
Ce n’est pas sans nous rappeler « le déjeuner sur l’herbe » de Manet… et cette femme déshabillée dans un sous-bois en compagnie de deux hommes élégamment vêtus de noir… qui nous met toujours autant dans… l’embarras. Une gêne, un malaise… quant à cette différence de statut des sexes qui s’affiche au grand jour. Les hommes couverts de noir discutent comme si de rien n’était, essayant de nous faire croire qu’ils sont au-dessus de ça (ils parlent d’art peut-être haha). Une plaisanterie qui dure encore. Mais cerise sur le gâteau… la femme se tourne vers nous, avec un léger sourire, pour nous rappeler ce qu’est l’objet du désir en tant que regard.
Nous sommes choisis tout autant que nous choisissons, c’est la magie du regard comme cause du désir !
Faudrait-il sinon un masque pour voir ?
Le regard de la jeune femme de Whistler, lui, se « dérobe » derrière son loup noir… un regard de côté qui voit l’autre sans le voir, et qui ne nous trompe pas… « Je le vois me voir, il sait que je le vois » pense-t-elle (mais qui pense ici dans ce fantasme, « eyes wide shut », les yeux grands… fermés !). Peut-on être nu sans être vu ?
Un pas-de-face qui nous fait tourner de l’œil… Elle voit qu’il la voit écartant les pans de sa robe… Elle guette ce que faire voir fait voir dans les yeux qui voient…
Où il s’agit bien d’interroger dans l’autre ce qui ne peut se voir.
On n’y voit d’ailleurs pratiquement rien mais ce rien fait tout… Le voyeur a beau s’user les yeux, seuls les… bords sont observables.
Un chatoiement de couleurs qui déborde… pour une orée blonde diluée ou quelques traits de fusain qui s’éparpillent… dans un gribouillis à peine visible.
Ouvrant les pans de sa robe… comme un papillon… tout coloré de soie.
Mais l’éphémère joyau dans l’ouverture des tissus n’est qu’un pan de rien.
On n’y voit rien du trou !
On se souvient de l’homme aux loups qui délirait dans le cabinet de Freud autour de la lettre V : oreilles dressées, on entend un battement d’ailes… comme une femme qui ouvrirait les jambes.
C’est ce qu’on risque de voir qui vaut le coup !
Mais en peinture il n’y a pas que des plans qui plongent à l’infini et convergent à la croisée des V… il y a aussi des pa(o)ns de peinture.
Où l’on se retrouve alors pris au piège dans les pans d’un filet chatoyant. Fasciné… en arrêt sur image. Un écran recouvre l’objet cause du désir… un œil derrière le rideau. Loup y es-tu ?
Une queue de paon s’ouvre et se déploie. Ocelles ! Un Paon de nuit écarte ses ailes…
Nabokov, dans un de ses souvenirs d’enfance, se voit avec netteté comme sur un décalcomanie, en costume marin, en train d’étaler et d’arranger symétriquement les ailes épaisses d’un paon de nuit…
A la recherche de l’incomparable soie cramoisie sous le gris lichen.
Avec les pointes de ses seins à fleur de corsage… ou plutôt à ras du fouillis du kimono
…pour mieux nous écarquiller les yeux… nous faire loucher.
«… avec des fleurs des chrysanthèmes ébouriffés des oiseaux aux longs becs aux longs cous sinueux parmi les tiges j’écartais les fleurs les hérons découvrant cette comment dire laiteuse plus blanc que le blanc bleuâtre à force d’être blanc avec des ombres d’un vert léger jade courant sur la peau transparente » (Claude simon)
Alors Whistler, comme beaucoup de peintres, s’énerve quand ça lui échappe : « Un bout de draperie flottante… c’est là un instant… et c’est parti à tout jamais… »
Je ne vous fais pas un dessin…
« On l’attrape au vol comme on tue un oiseau en l’air… et j’ai en vain attendu… c’est curieux comme je me retrouve cloué à cet endroit »
Nabokov dit n’avoir jamais attendu avec un désir aussi ardent qu’un jour, le corps olive et rose d’un sphinx colibri devant des lilas qui s’assombrissaient.
Plomber l’oiseau… Epingler le papillon… revoir la chose entraperçue… un éclat de couleur… le blanc d’une draperie zébrée d’ombres…
Le jeu de l’apparition serait dans le secret des striures de la surface ou des plis en mouvement de la matière.
Whistler adorait les tissus blancs à… fleurs… de véritables fétiches pour lui. Leurs ondulations, avec ces raccords décalés qui gonflent les rideaux rien qu'en cachant une partie des motifs, le plongeaient visiblement dans des abîmes de perplexité.
Et c'est sur un fond de rideaux blancs jacquard, aux motifs en léger relief blanc cassé et presque insaisissables, qu'il réalisera un de de ses plus célèbres tableaux: sa première symphonie en blanc.
Une jolie apparition encore… figée cette fois dans un incroyable "blanc de plomb"... glaçante… un peu frigide.
Mais qui piétine une… peau d’ours. Dont le pourtour suinte de rouge. Diable que vient donc faire cette effrayante gueule ouverte montrant les crocs sous les pieds de la Dame… tel un dragon occis… encore un fantasme d’homme s’imaginant en sauveur… terrassant le Monstre pour… les beaux yeux d’une princesse.
Le tout sur un tapis… à fleurs… ou tout du moins au feuillage bleuté.
« La gorge est exposée… et puis une jaquette, vois-tu c’est ça ! En étoffe fond blanc à grandes arabesques et fleurs de toutes les couleurs ! Chut n’en parle pas à Courbet ». Mais dans la version finale du tableau dont parle ici Whistler ("Wapping" sur lequel il travaillera pendant quatre ans) on ne voit pas de seins dépasser. Il ne les dégagera jamais ces seins… car sa mère va débarquer des Etats-Unis pour venir le voir… Elle le regarde… il ne peut pas lui faire ça… coincé dans un incroyable puritanisme américain qui paraît plutôt anachronique à l’ère de l’impressionnisme et des fesses débordantes de Courbet… Mais bon la provocation se déplacera ailleurs… Whistler a prêté non seulement son art au personnage d’Elstir dans « la recherche du temps perdu » mais également son air d'homosexuel fantastique et macabre à la figure du baron de Charlus. Il faut l’imaginer avec sa redingote longue comme une jupe, d’une couleur jaune jamais vue, sa canne de bambou extraordinairement allongée et des nœuds roses sur ses escarpins. Moitié scorpion moitié folle perdue. Lui qui pourtant aimât surtout les femmes et qui rendit plus d’une fois un mari cocu. C’est qu’à force de poser des heures… elles finissaient par tomber dans ses bras. Portrait de Whistler en tombeur de ces Dames !
« La fille qui j’oubliai de te le dire a l’air supérieurement putain » avoue-t-il tout de même en évoquant la jeune femme de « Wapping »… qui n’est autre que sa compagne du moment… la rousse Jo, une superbe modèle qui posera également pour Courbet.
Mais bon il n’y arrive pas. « Difficile, j’efface tout, je gratte tout… Tu sais je l’ai peint trois fois et je ne veux pas me fatiguer… Du reste si je la tripote trop souvent je n’aurai guère le temps de faire le reste »
Que de toiles poncées, râpées, raclées à vif chez Whistler… chaine et trame apparentes… fragiles, tendues comme prêtes à rompre. Des toiles qu’il dénude et abrase jusqu’à la corde avec sa pierre ponce.
Un supplice laborieux pour en fait essayer de couvrir la toile d’un seul jet. Recommencer encore et encore pour réussir du premier coup… dans de jouissives « agonizing repetitions ». Une exigence du premier coup auquel il faut tout sacrifier !
Y parvenir d’un jet. Où il s’est toujours agit pour Whistler d’allier la précision du dessin d’Ingres et le jet coloré de Delacroix…. Courbet, pour qui tout semblait facile, l’impressionna beaucoup lors de leur séjour en commun sur la côte normande… mais il fallait alléger sa pâte.
Whistler parlera de la couleur comme d’une putain… une putain terriblement aguichante.
Dans les années 1860 Whistler peindra toute une série de « variations » de couleurs… de chair et d’orange, de bleu et de vert, ou encore des « harmonies » en blanc et corail. Mais ces toiles représentent en fait des… geishas européennes qui devisent dans un salon lumineux ou s’accoudent à un balcon pour contempler un fleuve. Ce sont des robes, comme des grande toges, qu’il peint dans un tracé continu au trajet bien visible variant de translucide à opaque. De grandes toges plus ou moins grassement étalées au pinceau, en longues touches. Les couleurs sont devenues son sujet… ses putains
Dans le bonheur d’étaler la matière crémeuse ! Dans ses premières marines les poils laissent leur trace : il vénérait alors Courbet et sa matière épaisse vite jetée sur la toile… il voulait juste la diluer légèrement.
« Je regardai le pinceau prendre un peu de rose géranium puis se charger de blanc (de plomb peut être) au passage. Il l’écrasa sur la toile le rouge ne se mélangeant pas tout de suite dans la pâte épaisse où il dessinait de minces filaments sinueux comme dans ces pâtes à berlingots… pétries rose à reflets de nacre argentée… l’étirant de nouveau la torsadant ruban sucré odeur un peu écœurante. » (Claude Simon)
Comme un déploiement musculaire pour pétrir à la Delacroix la ligne Ingresque. Fondre la ligne dans la couleur. La caresser… la masser.
Mais la tentation de la dilution est plus forte que tout et… à leur balcon, les femmes fleurs finissent par se dissoudre, comme suspendues lointaines, avec les mauves, les fuschias, les roses crémeux du ciel et de la mer.
C’est qu’entre temps il a passé un an à Valparaiso. Et il va peindre sa baie… au crépuscule.
Quand l’heure bleue tombe sur Valparaiso… l’outremer de la baie se durcit d’ardoise…
La tombée de la nuit n’est qu’un prétexte à la dissolution. A la recherche non pas de la fin de la peinture mais de ses souvenirs d’enfance. Elle lui rappelle la lumière blafarde des nuits blanches de St Pétersbourg… avec son air si chargé d’humidité. Son père ingénieur avait eu la charge de construire le chemin de fer reliant St Pétersbourg à Moscou. Il vivra là-bas entre 9 et 14 ans.
Pour Yves Sarfati sa fascination pour les étendues liquides et leurs berges en vis-à-vis s’enracine là-bas. Il passait des heures à dessiner sur les berges de la Neva. La clarté mourante, les exhortations maternelles (tu vas prendre froid), l’excitation avant d’aller dormir (longtemps je me suis couché de bonne heure) vont imprégner ce goût précoce pour la lumière entre chien et loup.
La contemplation de la nuit devait lui évoquer des images fantastiques. L’ombre s’animait…
A Valparaiso il va gommer les silhouettes des navires et des barques jusqu’à les rendre translucides, fantomatiques, dilués dans la peinture.
Il nimbe le crépuscule d’un halo estompant les formes… la nuit tombe… jamais personne n’en avait perçu à ce point la valeur picturale….
C’est le début de ses célèbres « Nocturnes »…
Et quand à la fin du siècle il peindra « the little red cap » ce sera avec des couleurs presque liquides : on voit le grain de la toile.
Une femme à fleur d’huile diluée… à fleur d’eau
Un voile de peinture délavée. Un V comme un oiseau tracé, que dis-je aquarellé, d’un seul jet…
Quant à ses œuvres plus finies il ne peut s’empêcher de multiplier les effacements entre les couches… mais l’usage répété des solvants finit par donner un blanc indescriptible... pour le moins... léché. Comme celui de la robe de la jeune… Cicely Alexander…
Il prit également l’habitude de peindre lorsque l’atelier était rempli de pénombre et que des ombres de plus en plus longues rampaient par terre.
En 1882-84 Lady Campbell est littéralement… en… foncé dans le noir !
« Tous les détails précis et jolis s’évanouissent, les boutons disparaissent mais le tissu reste ; le tissu disparait mais le modèle reste ; le modèle disparait mais le fantôme reste ; le fantôme disparait mais l’image reste ! »
Un pas de plus et l’on tomberait dans l’indétermination absolue.
Pour le portrait du critique Théodore Duret il faudra un fantôme évanoui pour animer le noir de sa tenue de soirée… un domino rose nuancé d’orange et de lilas.
Où l’on retombe au point de départ. Une apparition de couleurs sous le masque.
Le peintre en écorché de chair…. aux côtés de sa signature... vermillonne.
Peut-être pour finir nous faut-il évoquer sa signature singulière : comme un insecte rouge caparaçonné, quasi menaçant. Un véritable aiguillon proustien pour cette figure de la société parisienne à l’esprit acéré et dur.
Proust épinglait-il les insectes sur les parois de liège de sa chambre ?
Lui, il nous aura laissé des essais de signature à l’encre où grouillent des scarabées, scolopendres et autres arthropodes.
Une signature qui n’est pas sans nous rappeler celle de Cranach… qui lui aussi aimait à peindre de vénéneuses femmes nues aux… grands chapeaux.
L’ « Ada » de Nabokov raffole de tout ce qui rampe, en particulier de la noble larve du sphinx du Catleya, une géante longue de sept pouces, couleur chair striée de turquoise au chef hyacinthe… Elle y recherche le contact éminemment agréable d’un épiderme satiné. Elle les collectionne dans les tiroirs vitrés d’un cabinet en chêne bien propre qui sera tout à elle quand elle se mariera.
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