Un fil blanc qui vibre

par Jean Michel Salvador  -  27 Novembre 2018, 14:14  -  #Giacometti

Dessin de Giacometti, "Deux hommes et une femme", 1948

Dessin de Giacometti, "Deux hommes et une femme", 1948

Le soleil peine à se lever sur Stampa tant le val Bregaglia est encaissé. L’hiver il ne parvient jamais à éclairer le fond de la passe de Maloja. On doit se contenter quand sa lueur apparaît, de la voir découper les sommets… comme un scalpel.

 

… La lumière est si précise là-haut.

 

Sartre disait qu’il n’était pas besoin de regarder longtemps le visage antédiluvien d’Alberto Giacometti pour deviner son orgueil et sa volonté de se situer au commencement du monde. Peut-être reflétait-il plus simplement les montagnes de son enfance. Un visage crevassé, creusant au fil du temps son affinité avec le minéral. Où il faut voir Giacometti comme un ascète habitué à manger maigre pour… mieux escalader du regard les pentes escarpées et scruter leurs ravines.

Giacometti, Montagne à Stampa, 1923-24

Giacometti, Montagne à Stampa, 1923-24

Buste d'homme (Lotar II) de Giacometti, 1964

Buste d'homme (Lotar II) de Giacometti, 1964

Et pour nombre des têtes qu’il modela il suffit de regarder vers les sommets pour voir qu’elles étaient déjà là, de toute éternité, ces têtes émaciées, bouche ouverte, orbites enfoncés, crâne pointu… dans la roche… tout contre le ciel… hurlant silencieusement.

 

Ce Suisse… Italien aura toujours eu un rapport à la chair très particulier… comme inversé si l’on considère l’amour que les grands artistes vouent en Italie à la « carnosita »… la plénitude et la douceur de la chair. Et lorsque son maître Bourdelle lui expliqua que sculpter c’était « rechercher la carcasse »… « Je ne veux pas que vous recopiez les profils au hasard, mais que vous procédiez de l’intérieur vers l’extérieur de la structure osseuse »… cela dut parler à Giacometti qui racontait qu’en travaillant d’après le personnage vivant… il arrivait s’il insistait un peu, à voir à peu près le crâne à travers… « Cela m’est arrivé avec une jeune fille qui posait et que je voulais dessiner ».

 

Bourdelle enseignait en fait une technique qui consiste à cerner la figure en l’entourant de lignes droites qui vont d’un point de contour à un autre et à diviser ainsi les volumes en facettes… mais il lui conseillait d’éviter les cassures trop nettes. Giacometti, lui, ne dessinait qu’à la plume ou au crayon dur… des lignes brisées et aiguës qui donnent à ses dessins une apparence scintillante de diamant… que la matière comme granitique du crayon ne fait que renforcer.

Dessin de nu... à facettes de Giacometti, années 20

Dessin de nu... à facettes de Giacometti, années 20

Facettant donc à ses débuts ses figures au prisme des glaciers et de leurs réverbérations… taillant et ajointant sur le papier des éclats de graphite miroitants… des polygones ciselés s’imbriquant les uns dans les autres pour former au final d’étranges montagnes de chair.

Reprise perso  d'un nu de dos... à facettes

Reprise perso d'un nu de dos... à facettes

Un des premiers dessins dont se souvient Giacometti, il n’avait pas 10 ans, était une illustration pour le conte de « Blanche Neige » (avant Disney bien sûr). Il l’avait dessinée dans son petit cercueil, avec les nains autour. Et même si au premier abord cela peut paraître sympathique, cela nous laisse à penser quant aux cages qui encadreront nombre de ses dessins et certaines de ses sculptures surréalistes. Reste à savoir en effet s’il lui importait que la petite princesse soit bien protégée à l’abri de son cercueil de verre ou s’il ne devait pas plutôt se protéger lui-même, d’un scintillement, d’une facette, d’aller chercher plus loin… le petit bout de pomme empoisonné coincé au cœur de sa gorge.

 

Diable… que se cache-t-il donc derrière les réverbérations de toutes « ces faces »… qu’est ce qui « s’efface » en scintillant ? Où l’on retrouverait le « glanz » (l’éclat en allemand) comme fétiche ainsi qu’il en était pour ce jeune patient de Freud qui avait été élevé dans une nurserie anglaise avant d’oublier sa langue maternelle à Vienne et pour qui l’obsédant « glanz » sur le nez n’était qu’un « glance », en anglais, un regard jeté sur la chose… il n’y avait vu qu’un éclat de feu haha.

 

Le cercueil de verre de Blanche Neige est d’autant plus étrangement inquiétant qu’il y a chez Giacometti un côté… sadique. Cet homme apparemment si paisible et discret raconte qu’enfant il faisait d’étranges rêves : « pendant des mois je ne pus m’endormir le soir sans m’imaginer avoir traversé d’abord, au crépuscule, une épaisse forêt et être parvenu à un château gris qui se dressait à l’endroit le plus caché et le plus ignoré… je violais, après leur avoir arraché leur robe, deux femmes... Toute la forêt retentissait de leurs cris et de leurs gémissements. Je les tuais mais très lentement souvent à côté d’un étang aux eaux vertes croupissantes, qui se trouvait devant le château. »

 

Impression sinistre.

La cage d'Alberto Giacometti, 1930

La cage d'Alberto Giacometti, 1930

La cage, version en plâtre

La cage, version en plâtre

Vers 1930 il réalise une sculpture en bois pour le moins dérangeante : « la cage ». Ce n’est pas que l’on comprenne très bien ce que l’on voit là, ni ce qui se trouve sous ces barreaux resserrés, dans ce désordre de courbes et de pointes. Mais ce qui est sûr c’est qu’il s’agit de sexualité…  et ce dans un abîme où elle n’est plus qu’un entre dévorement sans répit. Dans la « femme égorgée » qu’il réalisa deux ans plus tard… la cage a disparu… un corps s’étale à terre… comme un exosquelette d’insecte démantibulé. Comme si les étreintes tranchaient comme des serpes. La mante religieuse est d’ailleurs à l’époque à la mode chez les surréalistes et cela parle visiblement à Giacometti.

La femme égorgée d'Alberto Giacometti, 1932

La femme égorgée d'Alberto Giacometti, 1932

On a finalement la terrible impression que Giacometti n’enferme alors derrière les barreaux de ses cages que des corps écartelés qui s’affolent ou des épines dorsales qui ondulent. Comme si tout cristal ou toute géométrie d’arêtes vives ne pouvait se penser sans l’atroce contrepoint d’un corps qui se défait, se disloque en lui ou en face de lui. Comme le dit si bien Georges Didi-Huberman on aurait affaire là à un théâtre particulier… une véritable « géométrie de la cruauté » qui vous écartèle les yeux et où se lâchent des ondulations osées de vertèbres.

La boule suspendue d'Alberto Giacometti, 1930

La boule suspendue d'Alberto Giacometti, 1930

En 1930 encore il réalisa une œuvre au premier abord plus paisible… quoique ! Toujours dans une cage… une fameuse « boule suspendue » à un fil semble vouloir effleurer, d’un fil, un croissant dressé. Ce fascinant mobile érotique est cependant à l’arrêt. Mais on imagine aisément comment dans le va et vient de cet étrange pendule un sillon et une arête pourraient se répondre et s’envoyer en l’air. Le mouvement « suspendu » suggère à la fois la caresse et l’incision… la douceur pourrait s’exacerber et devenir irritante, l’effleurement devenir un frottement… insoutenable. De plus cette balançoire perverse semble bouleverser les rôles. La boule est-elle une croupe offrant sa fente, un gland et son méat fendu ou un clitoris sortant de son chapeau? Le croissant aux arêtes vives est-il un phallus, une langue acérée ou un long clitoris en attente d’une caresse plus ou moins appuyée. Aucun des symboles n’accapare en fait le masculin ou le féminin.  Et il s’agit peut-être de la plus juste représentation dans l’art moderne de l’incroyable tension du désir non accompli. Le fil tendu est légèrement trop court… l’arête est sur le qui-vive… la boule fendue n’a plus qu’à se mettre en mouvement… en branle. L’excitation est à son comble dans le suspens de l’attente. Comme un agacement terriblement plaisant. L’impression d’un manque, le sentiment que quelque chose ne peut s’accoupler, mais que c’est toujours sur le point d’arriver. Où le piquant énerve le tendu et où le plaisir et la douleur s’effleurent et se manquent dans le désir et la peur.

Dessin de Giacometti, 1933

Dessin de Giacometti, 1933

En 1933 il dessine un squelette d’être humain en suspension dans une cage avec sur le côté un… hippocampe dont l’élégance majestueuse et la subtile cambrure sont comme un rappel de l’épine dorsale… fascinante que lui vendit un soir une femme avec qui il eut par la suite une aventure! En 1932 c’est très minutieusement, tige après tige qu’il édifie graduellement « le palais à 4h du matin »… une fragile construction qui est comme le reliquaire de cette relation amoureuse. « Je ne sais pourquoi ce palais s’est peuplé de l’épine dorsale dans une cage – l’épine dorsale que cette femme me vendit une des toutes premières nuits que je la rencontrai dans la rue – et d’un des oiseaux squelettes qui voltigeaient très haut au-dessus du bassin à l’eau claire et verte où nageaient les squelettes très fins et très blancs des poissons, dans la grande salle découverte parmi les exclamations d’émerveillement à 4h du matin ». Giacometti ne se remet pas de cette aventure avec une vendeuse de squelettes ! Un étrange refoulé remonte du sein de ce « palais de la découverte » (j’ai toujours pour ma part rêvé de visiter la nuit au clair de lune un muséum d’histoire naturelle ou un aquarium des profondeurs en compagnie d’une jeune femme). Enfin on n’oubliera pas sur le côté le mannequin de bois à la robe longue qui n’est autre que… sa mère. Telle qu’elle a impressionné ses premiers souvenirs : « la longue robe noire qui touchait le sol me troublait par son mystère… en proie à un charme infini je fixai le rideau brun au-dessous duquel filtrait, le long du parquet, un mince filet de lumière. » Un élément clé et fétiche vient s’interposer entre son regard et la chose… une arête vive de lumière.

"Le palais à 4h du matin" de Giacometti, 1932

"Le palais à 4h du matin" de Giacometti, 1932

Le cube (ou pavillon nocturne) d'Alberto Giacometti, 1934

Le cube (ou pavillon nocturne) d'Alberto Giacometti, 1934

En 1934, toujours obsédé par les polyèdres, il réalise ce fameux cube qui n’a rien d’un cube mais qui confronte la figuration à son devenir abstrait… à son devenir polyèdre. Un diamant noir… comme un « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur » (Mallarmé). A l’époque Giacometti se cherche… il veut faire une vraie tête. Il en est venu à graver le visage de son père sur un bloc de roche. Ses essais cubistes d’alors font penser à des crânes de cristal précolombiens. Le cube serait-il un bloc de mort ? A 20 ans, Giacometti fut à la fois traumatisé et fasciné par la mort absurde de l’éditeur hollandais Van M dans sa chambre d’hôtel juste à côté de la sienne. Se tapant la tête contre le mur tant était grande la douleur des pierres dans ses reins… avant de devenir une tête de mort… un caillou. Cette tête tendue en avant, obstinément, restera à jamais gravée dans sa mémoire. 25 ans plus tard la mort de T fera resurgir la vision ineffaçable : de nouveau une tête rejetée en arrière mais avec cette fois une mouche… qui s’approche lentement du trou noir de la bouche ouverte avant d’y disparaître. « Je regardais cette tête devenue objet, petite boîte mesurable, insignifiante ». Mais ce sont les visages émaciés et crevassées qu’il réalisera plus tard, comme « la tête sur une tige » de 1947 (qui représente justement T), qui nous font penser aux visages tendus en avant de ceux qui viennent de mourir. Giacometti est cependant indéniablement hanté par notre absurde proximité au néant. Pendant la guerre sur les routes du grand exode il se jette une fois dans un fossé dans le feu croisé des avions et de la défense antiaérienne… regardant le ciel bleu du fond de son trou. Il prendra par la suite l’habitude de coller son lit au mur, afin de ne laisser aucune fente, aucune brèche, aucun fossé s’ouvrir à lui. Il vivait pendant la guerre Hôtel de Rive… 48 boulevard des tranchées à Genève.

Tête sur tige de Giacometti, 1947

Tête sur tige de Giacometti, 1947

Mais revenons à notre cube. Ce n’est peut-être pas tant un crâne sombre qu’une boîte… un lieu. Un dessin révèle qu’il était à l’origine transparent et qu’on voyait à l’intérieur une petite figure dansante très endiablée comme Giacometti avait l’habitude d’en enfermer dans ses cages. Dans la revue Minotaure l’œuvre s’appelait « le pavillon nocturne ». Un lieu donc… non plus une scène de théâtre à la perspective classique mais un bloc de cristal aux facettes innombrables… comme faisant écho aux différents regards et points de vue que l’on peut porter sur un objet. Mais il semble ne pas savoir de quel côté prendre la chose… il a beau l’observer sous toutes ses facettes cela reste un minéral muet, un cristal taillé… un lieu étrangement inquiétant.

 

Il nous faut alors évoquer le souvenir d’enfance le plus connu de Giacometti (même s’il le retravailla certainement à l’aune du surréalisme) : « C’était un monolithe de couleur dorée, s’ouvrant à sa base sur une caverne : tout le dessous était creux, l’eau avait fait ce travail. L’entrée était basse et allongée, à peine aussi haute que nous à cette époque… Notre premier souci fut d’en délimiter l’entrée. Elle ne devait être qu’une fente tout juste assez large pour nous laisser passer. Mais j’étais au comble de la joie quand je pouvais m’accroupir dans la petite caverne du fond… Tous mes désirs étaient réalisés… un peu en contrebas, au milieu des broussailles, se dressait une énorme pierre noire présentant la forme d’une pyramide étroite et pointue… Elle menaçait tout… Il m’arriva néanmoins de m’approcher d’elle, mais ce fut avec le sentiment de me livrer à quelque chose de répréhensible, de secret, de louche. Je la touchais à peine d’une main avec répulsion et effroi. J’en fis le tour tremblant d’y découvrir une entrée. » Si la première pierre brille et aveugle (on ne peut voir de loin ce que cachent les profondeurs de ses dessous) sa fente s’offre comme un abri que l’enfant, à sa plus grande joie, peut toucher et pénétrer. L’éclat aveugle mais n’empêche pas de… pétrir. En tous cas on a là un volume très privé… privé de quelque chose haha. Quant au bloc noir pointu et sans faille qui se détoure nettement sur le fond de la forêt, il ne faut pas le toucher même si l’on ne peut s’empêcher d’y porter la main. Le cube de 1934 avec toutes ses facettes serait donc un lieu multiple et ambigu.

 

Dessin étrange et sexuel de Giacometti, années 30

Dessin étrange et sexuel de Giacometti, années 30

Giacometti était mal à l’aise devant le tableau de Rembrandt « la fiancée juive ». Il en avait accroché une reproduction sur le mur de son atelier. Il disait qu’il était effrayé par cette main d’homme plaquée et comme gravée sur le sein de la femme. Or la peinture de Rembrandt tout en empâtements, giclées, frottis et grattages a pour particularité de donner à ses œuvres comme un éclat de pierre précieuse… La surface de ses toiles, pleine de petits grumeaux et d’arêtes multiples (la manche de l’homme dans la fiancée juive est comme raclée et facettée au couteau) brille étrangement… comme sous une lumière rasante. Cette réverbération n’est pas sans nous évoquer le monolithe doré des souvenirs d’enfance de Giacometti… elle devait le ramener à un impensable, un invisible vers où l’on peut tendre la main et que l’on pourrait toucher sans y toucher. Où il s’agit peut-être de tâtonner sans fin pour y voir plus clair.

Détail de la "fiancée juive" de Rembrandt, 1667

Détail de la "fiancée juive" de Rembrandt, 1667

Et c’est peut-être cette matière picturale de Rembrandt que Giacometti va essayer de retrouver en changeant radicalement de style. Passé les années trente il va se mettre à sculpter (ou plutôt à modeler comme un forcené) d’étranges figurines. Leur surface est agitée de saillies et de ravins, d’empâtements et de griffures. Elles nous font plus penser à la pâte grumeleuse de Rembrandt qu’au montage tout en facettes des dessins de sa première période… Un facettage qui avait pour conséquence sinon pour but de faire surgir… l’arête. Or là aussi sous la pression des doigts les têtes deviennent étroites comme des lames usées tandis que certains corps de femmes n’ont plus pour profil qu’une ligne terriblement fine. « Et je luttais contre, j’essayais de les faire large. Plus je voulais les faire large, plus elles devenaient étroites. ».  Les touchant et les serrant toujours plus fort entre ses… doigts ! Dans un incorrigible besoin pulsionnel. Avec à portée de doigts… un petit canif pour atteindre aux endroits où ils ne pouvaient aller.

Sculptures de Giacometti emmaillotées

Sculptures de Giacometti emmaillotées

Dès qu’il démaillotait ses plâtres il se mettait à creuser, presser et pincer la terre… sans que rien ne puisse jamais l’arrêter… les pressurant… dans un prodigieux allongement… un terrible décharnement… et d’imprévisibles bourgeonnements.  Des figures pleines de petites protubérances… des grumeaux de plâtre. Des boursouflures qui s’accumulent et forment comme des coulures de cire avec leurs rigoles et leurs monticules… peut-être le souvenir d’une coulée de lumière… on imagine les tremblements d’une flamme dans la tête de Giacometti.

 

Comme des estafilades de lumière... tremblantes... à la limite de l'invisible et de l'absence.

 

A une certaine époque et à sa grande terreur ses statues ont commencé à diminuer. Il voulait rendre un mètre carré immense... qu'une petite tête ait un effet télescope sur les choses autour, que des petites fleurs à  côté d'elle deviennent grandes comme des roses et que les fentes du dallage deviennent des... crevasses.

 

Déjà vers ses 18-19 ans lorsqu’il dessinait des poires posées sur une table à la distance normale d’une nature morte il avait cette impression tenace que « les poires devenaient toujours plus minuscules. » Son père avait beau l’engueuler rien n’y faisait.

 

Ses sculptures se sont réduites alors à un format d’épingle… devenant minuscules… à peine un trait.

 

Epurant à l'extrême... comme pour se protéger d'un surgissement fantasmatique intempestif.

Détail de la femme au chignon de Giacometti, 1949

Détail de la femme au chignon de Giacometti, 1949

Mais que cherchait-il en vain en éliminant le trop plein toujours trop plein de ses sculptures... en les affamant et les pressurant. C’est comme si la peau de ses figures se fripait et comprimait le peu de chair qui reste. Il n’y a plus qu’une ligne de nerfs. Les crevasses et les cratères… attestent de la fureur des doigts, acharnés à la faire surgir. Avec quoi restait-il aux prises ? Il a beau tâter, palper et triturer... la chose résiste. Comme s’il voulait atteindre cette ultime zone de retranchement où, quoi qu’il arrive, quelque chose continue de tressaillir. Et lui s’entêtant avec son jouet… comme une petite mécanique dont les rouages se seraient détraqués et qu’il faudrait réparer.

 

Comme si le regard rongeait leur corps de bronze. Le regard qui les cherche à tâtons dans le vide où elles menacent de disparaître.

 

Toute la figure se ratatine en une formidable implosion. Avec un résidu qui n’est plus qu’un point comme inscrit au fond de la rétine… un éblouissement lumineux... d’une extraordinaire densité… comme un trou noir… un dé à coudre pesant des milliards de tonnes.

 

Bien que soumise à une grande pression, une force terrible… la figure ne peut être détruite. Elle résiste au regard qui la mord. Ce qu’il en reste est à la fois ce qu’il y a de plus frêle et ce qu’il y a de plus dur. Ces petits boutons de chair, ces tubercules de muscles et de nerfs sont les résidus d’une vision : le presque rien, la granule de vie que l’artiste garde au fond de l’œil quand tout le réel s’est décanté.

 

Prises dans l’infime épaisseur du bronze, les traces de doigts inventent une chair qui palpite.

 

Et puis tout là-haut (bien sûr) se forme dans sa main une petite masse dense, serrée, qui commence à se développer… une tête douce et énergétique.

 

Comme s’il était toujours à l’affût d’une forme qu’il a vue, qu’il voit, qui se détourne et fuit, qu’il voudrait presser, enlacer… forcer à se rendre.

Annette Giacometti à Stampa

Annette Giacometti à Stampa

Il y a dans son travail comme une aspiration angoissante… que l’on retrouve sur ses peintures qui se mettent, à la même époque, à tourbillonner autour du point fixe de la … tête… qui reste toutefois comme prise dans une petite cage. Il continue en effet à tracer tout autour des lignes se coupant à angles droits… des cadres ou des abris. Les grillages se superposent les uns sur les autres. Mais un lacis de lignes noires grises et blanches s’empare des corps. Il s’acharne… ficelle sur sa chaise son modèle… qui devient un petit fétiche lacé et tiraillé de traits… 

"Annette assise", huile sur toile de Giacometti, 1958

"Annette assise", huile sur toile de Giacometti, 1958

Comme l’éclat d’une toupie tourbillonnante et fascinante.

 

Le résultat des multiples séances de pose qu’il inflige à ses modèles n’est qu’un visage aspiré dans la profondeur de la toile, un visage effacé et noyé dans l’épaisseur de la peinture, comme perdu dans une sorte de nimbe gris. Car il ne cesse de repeindre la chose, aussi rajoute-t-il en permanence de la térébenthine pour n'obtenir au bout du compte qu'une soupe épaisse, grise et vague... mais dont la surface finit par être tellement brillante qu'il n'y voit plus rien... comme toujours. 

 

Qu'il creuse le vide de la feuille avec son crayon ou qu'il sillonne la soupe de peinture diluée de sa toile avec ses pinceaux... en un mouvement tournoyant de lignes rapides qui se recouvrent et s’entrelacent… le trait cent fois répété, tourne en rond comme s’il cherchait à capter non pas l’image d’un visage mais la vie derrière la peau du visage.

 

Giacometti connaissait bien Artaud et les visages terriblement ravagés de ses dessins… comme des têtes réduites. Certaines têtes de Giacometti sont comme des charbons noirs... précises et modelées avec force mais complètement noires.

Portrait de Diego, Giacometti, 1961

Portrait de Diego, Giacometti, 1961

« Aucune figure ne m’est aussi étrangère même plus un visage de tant l’avoir regardée elle s’est fermée partout sur des marches d’escaliers inconnus. » écrivait-il dans  un poème graphique surréaliste de 1933.

 

Multipliant les lignes dans un va et vient qui ne s’éloigne des yeux que pour revenir vers eux, les entourant de cercles légers, de rayons sur un fond blanc ou noir… comme une source de force. Les yeux sont comme des cavités. Le regard se fige en un luisant absolu, sidérant, sidéral, lunaire. Des yeux poignardés par la lumière avec tout autour des cercles noirs, gris ou blancs.

 

Il ne veut représenter que l'orbite, le creux du regard... dans un mouvement circulaire insistant... un mouvement en spirale qui donne à l'oeil une dimension cosmique, "orbitale", abyssale..

Détail d'un portrait d'Aika Sapone, Giacometti, 1959

Détail d'un portrait d'Aika Sapone, Giacometti, 1959

Son frère Diego raconte qu'il était effrayé petit, lorsqu' Alberto prenait les mesures de sa tête avec un vieux compas en fer un peu rouillé. Et juste avant sa mort, alors qu’il était à son chevet, Alberto le regardait ou plutôt scrutait les contours de son visage, le dessinant des yeux… comme il le faisait de tout ce qu’il regardait. Il avait une manière d’observer si aiguë... qu’elle en était presque sadique. Giacometti qui aimait beaucoup les gravures de Jacques Callot disait que ses personnages étaient dessinés avec « une avarice aiguë de lignes incisives et précises ». « Quand j’étais jeune à Paris il m’arrivait de regarder de façon si intense des gens que cela les exaspérait. C’est comme si je ne savais pas ce que je désirais voir. »

 

« Il ne faut plus faire des trous dans le vide », se plaignait-il.

 

Assis dans l’atelier face au peintre, le modèle ne pouvait apercevoir que les mouvements de la hampe de son pinceau débordant de la toile faisant écran… comme si elle allait être traversée… par les tourbillons qu’il traçait sans cesse. Une boucle infernale, épuisante où il cherchait à évider l'apparence jusqu'au vide, jusqu'au... rien qui lui faisait face.

Dessin de Giacometti

Dessin de Giacometti

Giacometti parlait de formes tendues… d’un nœud de violence qui serait la cause du regard.

 

Un nœud au bout d’une arête... pétrifié en une explosion nerveuse retenue trop longtemps. Une tête pleine de pensées insoumises. N’adorait il pas « les noces de Cana » du Tintoret avec son Christ à la tête infime… tout au fond… avec son nimbe.

 

Et lui incapable de trouver un terme à son tableau. Pris dans une compulsion de répétition insatiable et totale. Le destin de Giacometti est un devenir échec. Un ratage qui devient en même temps positif… « Je n’avance qu’en tournant le dos au but, je ne fais qu’en défaisant. » Comme Pénélope… tissant, détissant et retissant la pelote de leur visage.

Nu debout sur socle cubique de Giacometti, 1953

Nu debout sur socle cubique de Giacometti, 1953

Selon quel fil faut-il aborder la chose ? Comme s’il y avait une origine à découvrir… comme on excave un lieu pour trouver les fondations de sa structure. Une origine du monde ? Ne revient-il pas sans cesse aussi sur les sexes bruts de ses figures féminines... à l’instar de Picasso. Peut-être un peu mais il faut surtout relier son investigation permanente à une déficience de la figuration (vous me direz que c’est le sexe féminin qui aveugle et défie toute représentation pour se donner aux doigts). En tous les cas une crise qui cristallise non pas l’enjeu du gain de l’être et de la présence mais bien celle d’une perte irrévocable de la présence. Un manque… insoutenable… aveuglant. Qu’il tente de conjurer par un lasso de lignes. Où il s’agit de trouver les moyens d’attraper cette putain de réalité, d’établir quelques règles simples pour « saisir cette ligne infiniment longue qui va de l’oreille au menton ». La joue plus que le sourire hante Giacometti. La contenance d’une joue ! Il faut l’écouter : « si je venais de faire une chose très lisse, comme la surface d’une joue, par contrecoup j’avais envie de faire le squelette de la chose. »

Statuette de Giacometti

Statuette de Giacometti

Alors ces figures aux limites du discernable… ces minuscules statues sur d’immenses socles et comme vêtues de sédiments millénaires… toutes droites et comme fossilisées… elles ont la prestance d’une idole. On dirait de petites divinités des tombes… les accompagnements anxieux des morts dans le grand voyage. Jean Genet raconte l’effet qu’elles produisaient sur ses épaules et sa nuque « qu’écrasait une main ou une masse qui m’obligeait à m’enfoncer dans les millénaires égyptiens et, mentalement, à me courber, et davantage même, à me ratatiner devant cette petite statue au regard et au sourire durs »…

Dessin perso d'une sculpture de femme de Giacometti

Dessin perso d'une sculpture de femme de Giacometti

Ses « femmes de Venise », debout et nues, ont les hanches larges comme les déesses de la fertilité. Elles ont les bras collés au corps… elles s’offrent mais n’ouvrent pas leurs bras. Où il s’agit encore et toujours de toucher sans y toucher dans un fascinant effroi. Ecoutons de nouveau Genet : « ses statues semblent appartenir à un âge défunt après que le temps et la nuit les ont corrodés pour leur donner cet air à la fois doux et dur d’éternité qui passe. »

 

Giacometti avait été impressionné par la force de Giotto. « J’étais écrasé par ces figures immuables, denses comme du basalte avec leurs gestes précis et justes, lourds d’expression. » Il a finalement réussi à retrouver cet effet mais dans l’extraordinaire densité d’une ligne dure et ascétique.

Dessin de nu debout de Giacometti, 1946

Dessin de nu debout de Giacometti, 1946

Alors il nous faut maintenant évoquer le rapport aux femmes de Giacometti. Genet raconte qu’il « entrait dans les bordels en adorateur. » Il y venait pour s’y voir à genoux en face d’une divinité implacable et lointaine… chaque putain nue, chaque statue, semblait reculer ou venir d’une nuit lointaine et épaisse « … une nuit mystérieuse où elles sont les souveraines. »

 

Giacometti lui-même parlait de ces femmes nues vues au « Sphinx », disposées sur un rang… lui assis au fond de la salle… avec un parquet luisant infranchissable entre elles et lui. Un plancher avec ses lattes miroitantes qui reléguait les nudités dans ce lointain mystérieux. Où il s’agit d’être aux pieds de ses Dames… intouchables là-haut sur leur piédestal. Il façonnera d’ailleurs pour ses figurines des socles imposants pour les magnifier et les élever au rang du sacré. Sans eux elles ne seraient rien…

4 femmes sur socle de Giacometti, 1950

4 femmes sur socle de Giacometti, 1950

On a dit qu’à Maloja ou Stampa, s’il arrivait dans un bal, que quelque jeune fille lui plût, il demandait à son plus jeune frère Bruno de danser avec elle, lui les regardant de sa place, les bras rigides, les poings serrés. On imagine alors les volumes polymorphes évoquant diverses cages à géométrie variable que pouvaient dessiner dans sa tête ses doigts accouplés. Variant les configurations de ses cages polydactylomorphes tout en gardant les yeux fixés sur les formes versatiles d’une danse d’accouplement. Pour mettre en cage la chose.

 

Il raconte qu’un soir il fut bouleversé par la vue de deux ou trois jeunes filles qui marchaient devant lui. « Elles me semblèrent immenses, au-delà de toute notion de mesure et tout leur être et leurs mouvements étaient chargés d’une violence effroyable. Je les regardais halluciné, envahi par une sensation de terreur. »

 

Et cette autre femme qui se découpe sur le fond de l’immense noir un soir à minuit. Immobile un instant, une jambe en avant. « C’était bel et bien la vision très précise que j’avais d’elle au moment où je l’avais aperçue dans la rue… à une certaine distance ».

Visage perso à la Giacometti

Visage perso à la Giacometti

Regarder était pour lui une sorte de rituel sacré. Une façon d’approcher un absolu sans pouvoir le saisir. Une seule attitude corporelle permet à Giacometti d’atteindre au sublime : rester debout, tendu, et regarder là-bas, au fond, l’inaccessible figure qui s’offre au regard mais qui en même temps ne se laisse entrevoir que par une étroite fente. L’image d’une femme inconnue… trop tranchée cependant pour n’être qu’une vision inconstante. Ce n’est pas la fugitive beauté Baudelairienne. Le regard est alors un étroit et interminable couloir, une longue vue, et la beauté au bout est mince et vibrante comme un fil, un cri, un rire, un i… une élégance aiguë, serrée…

 

« Nous nous sommes regardés. Nous avons tremblé. Nous avons baissé les yeux… je devinais les formes pleines qui avançaient, poitrine, épaules, ventres et cuisses. Je sentis son regard, et elle tremblait. Puis elle me regarda et fit un signe de la tête, de haut en bas. »

Dessin des 4 femmes sur socle, Giacometti, 1952

Dessin des 4 femmes sur socle, Giacometti, 1952

Argh toutes ces femmes fines et démesurées réduites à une vibration lumineuse… toutes ces figures qui saillent vers vous comme une lame de couteau. Me rappelle un aphorisme chinois : « les belles à la peau douce et délicate et aux dents blanches sont la hache qui tranche la vie. »

4 femmes sur socle de Giacometti, 1949

4 femmes sur socle de Giacometti, 1949

Revenons pour finir sur nos pas, comme le petit poucet, retrouver cet objet, cette arête vive qui hante Giacometti… laissons le nous en parler : « le fil blanc du merveilleux qui vibre… avec le bruit d’un ruisseau sur de petits cailloux précieux et vibrants. » Un ru de montagne de son enfance bien sûr…

 

Putain qu’il est beau ce fil blanc du merveilleux qui vibre! C’est aussi « le rire voilé qui fuit vite et disparaît devant nous à l’horizon » alors que son écho résonne encore à l’oreille.

 

Petite esquisse perso...

Petite esquisse perso...

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