Une tresse d'or dans un noir oppressant
Avec le Caravage la chose peinte est soudain tout près de vous.
Pas vraiment de perspective dans ses fameux clairs obscurs. Pas de fenêtre « Renaissance » pour ouvrir l’espace, dégager la vue et prolonger notre regard, mais seulement parfois, comme dans « la vocation de St Matthieu », des carreaux sales et comme obturés. Les portes y sont noires… La peinture est impasse. La vue bute sur un mur, un fond sombre, un camaïeu de bruns gris frottés d’ombres immenses ou bien… l’œil se cogne tout simplement au noir.
Alors d’un seul coup nous y sommes. On ne saurait dire que nous y avons pénétré, mais on ne peut pas dire non plus que nous sommes en dehors. Comme le dit Jean Luc Nancy nous sommes sur le seuil. Et si un fond noir tend généralement à expulser hors de sa surface les figures qu’on y peint… chez le Caravage, celles-ci donnent plutôt l’impression de venir se coller tout contre vous… sans vraiment se jeter à votre figure. C’est que le noir vous enserre…
Dans « la mort de la Vierge », les crânes des apôtres réunis autour du corps de Marie… soutiennent l’ombre comme sa forme nombreuse plutôt qu’ils ne s’en extraient. Toutes les têtes qui viennent heurter la surface de la toile forment comme la mâchoire monstrueuse de la Mort… C’est qu’il y a tant de rouge dans ce tableau.
En fait chez le Caravage les ténèbres dilatent bien l’espace, mais le fond qui sombre et s’enfonce… ne recule que de quelques mètres : nous nous retrouvons comme devant un volume étroit et resserré. Le noir y est un plein qui vient contracter le monde. Ce qui a été banni avec la lumière du jour c’est la distance. Nous ne maitrisons plus notre zone d’intimité…. celle où l’on se sent impliqué physiquement. Alors on y est ! Au lieu de l’illusion d’un espace profond habité de petits personnages plus ou moins éloignés, des figures grandeur nature, des formes massives et imposantes… se pressent juste au bord de la toile, dans le confinement d’un face à face perturbant et inquiétant. Prêtes à vous toucher, à vous filer un coup de coude, elles vous dominent de leur présence et vous en mettent plein la vue… comme la croupe charnue de ce cheval duquel est tombé Saint Paul. Une véritable montagne où vient se réverbérer la lumière d’une lanterne d’écurie et qui vous plaque littéralement au sol. Une croupe immense et renversante pour un éclat divin ! Un gros plan… étouffant qui vous en impose et vous écarquille les yeux. C’est que non loin de là un sabot ferré, tout contre votre œil, vous intime de ne pas bouger ! Et attention aussi à ne pas vous prendre une pelle en pleine figure lorsque vous assistez, que dis-je, lorsque vous participez au crucifiement de St Pierre.
La perspective est souvent écrasée… ses tableaux sont en fait des mille feuilles… un empilement de corps et de situations. Pour chacun des plans qui se succèdent dans le sens de la profondeur, le peintre faisait poser ses modèles, … juste devant lui. Pour les disposer au fur et à mesure sur sa toile en jouant à peine de leur taille. Sans aucun calcul mathématique… avec simplement à l’esprit cette intuition qu’une présence forte ne peut être qu’écrasante.
Et puis il y a également l’effet concave du Caravage. Une cavité se creuse… un sombre piège… un trou où le regard tombe.
Son fameux autoportrait en tête de méduse illustre parfaitement cet étrange effet qui transforme l’espace, pourtant convexe, du bouclier sur lequel la toile est montée, en une véritable concavité dans laquelle la tête décapitée semble flotter… pour toujours. Plus qu’un effet de surprise qui ferait vivement reculer c’est une apparition surnaturelle et horrifiante qui garde ses distances dans l’éloignement de la profondeur. C’est d’ailleurs paradoxalement ce surnaturel qui fera du Caravage un réaliste. C’est qu’on voudrait toucher la chose ! Pourquoi-pas y mettre le doigt…
Avec au sein de ses clairs-obscurs toutes ces mains qui sont comme un tâtonnement multiple de la lumière. Un toucher à l’aveugle ou plutôt à… l’ébloui.
C’est que pour vraiment y croire il faut y mettre le doigt… presser la chair. Alors il y a ce tableau sidérant où Thomas enfonce crûment son index dans l’entaille du Christ et en fouille l’intérieur avec une violence telle qu’il en écarte les chairs… le réel est si brûlant qu’il nous attire au point qu’on veuille y glisser le doigt. La plaie du réel dont l’ovale rappelle la forme de l’œil nous invite à ne pas rester simple spectateur mais à nous introduire d’une manière insensée dans… la toile.
Argh ce doigt si incroyablement enfoncé…. une phalange entière… choquant…. comme un acte sexuel… un doigté.
Le doigt de Thomas, qui s’enfonce dans la plaie du Christ et l’explore du toucher, rencontre en fait autre chose qu’un trou… ce qui échappe à la matière… l’intérieur d’une extase.
Et regardez en même temps dans « le Christ à la colonne » ce territoire ardent qu’est le torse du fils de Dieu. A caresser de l’œil jusqu’à cette étoffe bâillante et prête à tomber qui tient comme par miracle. Où il s’agit comme toujours de ne pas vouloir voir la chose en recouvrant la béance d’un substitut. Voir l’invisible non pas au-delà du visible mais à même celui-ci, sur le… seuil. Y glisser la main...
Au bas du linge blanc qui ceint les hanches du christ il y a un bout d’étoffe… un morceau d’écarlate… incongru… comme le déploiement d’un tapis rouge qui déroulerait en creux l’éternelle vérité du rien.
Trop beau pour être vrai.
Les œuvres du Caravage agissent comme une lunette déformante, un télescope déréglé qui rétablit la vérité. L’instrument augmente jusqu’au gros plan ce que l’on avait cru devoir cacher mais qui n’en reste pas moins mystérieux et insaisissable tandis qu’il réduit ce qu’on met d’ordinaire en avant, l’ornement ou le décor. Comme s’il fallait rendre au visible le visible.
La vérité est l’effet du tableau et non son origine. Chez le Caravage c’est l’effet d’une mimésis en excès… dans son gros plan… comme dans cet effet « surnaturel » et pourtant si réaliste de corps flottant comme sur l’eau noire d’une fontaine. Je pense à cet ange qui descend vers St Matthieu… qui se coule littéralement vers lui… drapé dans sa corolle blanche.
Le Caravage supprime la distinction entre le noir comme ombrage du volume éclairé et le noir comme espace. Ils sont encore dedans ! Piégés dans le noir. On ne peut en faire le tour ! Ils ne sortent violemment du fond que dans un éclair aveuglant… incontrôlable. Où la peinture en fouillant les ténèbres révèle les déchirures dans lesquelles sont empêtrés les êtres vivants.
Alors cet espace clos et confiné où la lumière est portée à son maximum d’intensité provoque éblouissement et aveuglement… un effet de stupéfaction dans un mixte d’angoisse et de sidération.
Un tourbillon de stupeur… c’est la scène vertigineuse du martyre de St Matthieu… comme une roue du chaos qui dans un mouvement centrifuge nous fait tourner de l’œil. Au centre le corps nu, brillant et cireux du meurtrier, le visage grimaçant et les muscles saillants. Cette peinture qui vient nous attraper par le cou et nous fige dans un maelström de corps tournoyant dans le noir nous délivre en fait une vérité médusante !
Nous n’avons jamais été aussi près… juste devant l’inexorable. Le Caravage ouvre violemment une brèche lumineuse sur ce qui n’avait jamais été montré.
Alors il y a comme un heurt… violent. C’est la violence de l’effet de représentation. C’est la jouissance comme effet d’une apparition étrangement inquiétante à vos côtés. Où il s’agit de faire voir jusqu’à la fascination. Dans une destruction de la représentation d’histoire qui allait inquiéter Nicolas Poussin au point qu’il crut que le Caravage était né pour détruire la peinture.
Et toutes ces bouches ouvertes si contraires à l’esprit Renaissance. Comme plus tard chez Francis Bacon le cri y est une chose absolue qui confère leur vérité aux corps peints, qui les fait tenir depuis ce trou à partir duquel ils existent…. Toutes ces bouches ouvertes qui agonisent et implorent semblent composer à travers leur répétition la figure exorbitée d’un œil.
Dans son David et Goliath c’est un incroyable raccourci du bras qui vous amène la tête du peintre… non sur un plateau mais dans vos… mains. Etrange simulacre que ce double du peintre (encore un autoportrait inquiétant… décollé de son fond noir) que l’on pourrait presque saisir dans son énormité toute proche. Mais croyez vous qu’il y ait quelque chose à voir ? Circulez y a rien à voir ou… il n’y a que ça… le fond de l’horreur.
Les yeux comme des balles exorbitées. Comme une exhibition de l’œil qui se voit et se stupéfie…
Et les draperies chez le Caravage ne sont pas des voiles qui dévoilent. Il faut observer les rideaux bordeaux qui viennent « orner » ses tableaux épurés de noir… cadrer la chose. Roulés sur eux-mêmes ils sont plus que suggestifs… dans leurs lueurs de velours et leurs éclaboussements de rouge. Etouffants… sexuels mais comme soutenant le regard qui se trouve emporté tendu et plié à même l’étoffe. Comme le support vestibulaire en creux d’un œil labyrinthe. Où il s'agit de débander l'œil, pour lui permettre d'entrer dans les dessous... de s'y rouler... en contractant et déroulant ses anneaux. Un œil qui rampe et touche aux dessous de la peinture à son support sa substance, son étoffe.
Où un beau nœud préserve des regards la chose. Le nœud que je suis… haha. Et bien sûr au final la déhiscence du labyrinthe ne délivrera qu’un trou… une concavité.
Et là où les regards sont enfoncés… la lumière accuse les fronts plissés. Comme si ces visages… qui se nourrissent de l’ombre… ne consentaient à n’être peint qu’en se contractant.
La contrariété plisse le front de Judith. Pour Yannick Haenel un adorable froncement qui se répète dans la forme suggestive des lacets qui compriment son corsage. Tout chez elle est froncé… et ce resserrement contient comme la promesse d’une nudité. On devine la pointe de ses seins.
Robes et rideaux ont en commun la présence d’un cordon ou d’un lacet, dénoué, délacé, retenant mal l’étoffe entre nouage et dénouement. Tout un art du suspens… de l’instant de voir.
On croit qu’il faut absolument dénouer son désir pour qu’il parvienne à la clarté, mais rien n’est plus limpide qu’un nœud… il est en fait le signe de la jouissance. Qui n’a rêvé de dégrafer les nœuds qui serrent le corsage de la belle tueuse. Car attention c’est une tueuse… ses sourcils froncés lui viennent en réalité de la besogne qu’elle accomplit. Où il s’agit de trancher dans le vif. Comme dit Baudelaire… « je te frapperai sans colère… Et sans haine comme un boucher ».
A la fin le désir tranche et vous vous apercevez que ce n’est même pas le vôtre. Sans comprendre qu’en vérité vous y perdez la tête.
Dans son atelier obscur et fermé, sous une lumière haut placée qui éclaire d’aplomb les corps, le Caravage travaille comme un alchimiste… comme un fabricant de lentilles : où peindre consiste à faire venir quelques rayons sur le noir... très noir… et sans décor : un concentré de nuit sidéral et sidérant. On pense à Baudelaire : « car je cherche le vide, et le noir et le nu ! » Il a l’œil coupant et découpant de celui qui va empoigner sa proie dans le noir en y lançant des éclairs de lumière qui projettent de grandes ombres sur le mur.
Ce qui est éclairé dans l’obscurité c'est... l’indemne... pendant quelques secondes, le temps d’un éclair, d’être saisi.
Il affrontait directement sa toile sans dessin préalable se contentant d’y tracer quelques lignes en incisant l’enduit encore frais comme s’il écrivait sur un mur pour y faire surgir des présences. Quelques contours incisés au… couteau. Un langage précis, cru et nocturne, pour des surgissements de violence inouïs dans de prodigieux fonds noirs. La peinture est effrayante pour lui car en elle on touche la mort. C’est en criant qu’on se fraiera son chemin à travers la pénombre.
Se vouer aux formes qui se disputent les ténèbres et la lumière implique d’être tranchant. Il aimait les couteaux, les poignards, les épées… Fillide Melandroni la jeune courtisane la plus scandaleuse de Rome posera pour Catherine d’Alexandrie... son doigt jouant sur la lame d’une rapière… longue et fine argh.
ll ne s’agit plus du relief du corps mais d’un couteau qui peint dans le vif. Le Caravage ne prolonge pas l’apologie du corps humain sublimé par Michel ange. Ce n'est plus la fabrique des corps glorieux de la Renaissance. Ni le « maniérisme » et ses torses tout en torsion… le ballet des muscles. Il n’use pas des couleurs délirantes, abricot, pourpre et rose du Rosso ou du Pontormo… surtout pas d’effet éthéré… il ne recherche pas la lévitation des corps. Son atelier est en fait éclairé d’un oculus qui prodigue la faveur d’un îlot. Un ring « baconien » (où se joue à la diable l’extase au risque de la mort… d’un corps humain mis en à la question ou… mis en pièces). La lumière arrive par le haut : on dirait qu’elle dénude les corps. Elle rase le corps des modèles absorbés dans leur nuit et leur accorde une densité qu’ils n’ont peut-être jamais eue dans leur vie.
Comme une lumière qui tombe, pèse sur la scène et... accable.
Et tous ces pieds… à hauteur du fidèle et à portée d’œil. Si réalistes et si proches de vous. Des pieds calleux crasseux pour des corps encombrants aux veines noueuses et aux tendons bien apparents…
Selon Catherine Millot, Lacan demanda un jour au sacristain de la basilique St Augustin de Rome de lui trouver une échelle pour aller voir de plus près le pied nu de "la madone des pèlerins". Comme s'il lui manquait quelque chose! C'est que d'une autre vierge peinte par le Caravage, "la madone des palefreniers", dont le pied cherche à écraser la tête d'un serpent, il avait dit que ça voulait dire qu’elle s’en soutenait. Comme si il y avait toujours un serpent sous le pied de la vierge.
Où il s’agit d’écraser la chose immonde… peut être le désir sensuel.
Pour obtenir en contrepartie cette forme inouïe du désir qu’on appelle l’adoration.
Le bout des orteils de la madone des pèlerins dépasse de son manteau. C’est le ballet des pieds de la compagne du Caravage Lena Antognetti qui lui servit de modèle. Quel contraste entre les pieds du pèlerin, dont la plante est couverte de la poussière du chemin et ses pieds blancs et délicats, dont on n’aperçoit que les orteils et sur la pointe desquels elle se tient comme une danseuse.
"On dirait un serpent qui danse au bout d'un bâton".
Mais le Caravage ne faisait pas que noyer le poisson dans le noir... il y eut cette période où il offrait à des commanditaires rien moins que... cardinaux, l’écœurante douceur de garçons aux joues bien roses qui vous invitent à... l'ébriété. Des visages de pêche un peu joufflus, glabres avec leur petit duvet... des corps un peu gras et comme translucides... avec toujours l'offrande d'une corbeille de fruits... la spécialité du peintre. Prends moi, caresse moi, tâte moi, épluche moi et... goûte moi ! Ça coule sur la toile... les jus se mêlent aux corps gras… les chairs éclatées des raisins aux sucs mielleux et suintant des figues trop mûres. A baroque soft porn teaser dans toute sa splendeur.
La nudité des amours effrontés du Caravage nous dit que jouir n’est pas un péché. Regardez l'amour vainqueur... cet ange nu et rieur qui semble totalement désinhibé au milieu des objets du savoir... un corps lumineux et libéré des tabous, quelque chose du gai savoir Nietzschéen.
Mais il faut pour finir rendre hommage à Fillide Melandroni, cette courtisane chère à notre peintre et dont le visage aura traversé les siècles. Sa superbe tresse d’or roux est bien souvent l'unique ornement des toiles du Caravage. C'est le détail incongru qui détonne... encore un serpent... aux écailles en quinquonce. Qu'elle m'attire et me fascine cette jeune Fillide ! Le visage enfoui dans ses mains... la clarté de sa nuque... où rebiquent quelques cheveux blonds qui transforment en douceur la lumière pesante du Caravage. De minces filets d'or soudain tout près de vous. Argh lui caresser la nuque... j'ai toujours adorer ça!
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