D'un regard l'autre

par Jean Michel Salvador  -  15 Juin 2019, 10:05  -  #Du regard

Une des demoiselles d'Avignon de Picasso

Une des demoiselles d'Avignon de Picasso

Le regard est une chose bien étrange. Ainsi quand on jette un regard dans une pièce nous faisons comme si nous avions affaire à un… objet détachable… un regard qu’on peut même laisser s’égarer alors qu’il n’en reste pas moins nôtre et que c’est l’image de la pièce qui nous pénètre et nous envahit. C'est peut être tout simplement parce qu'on y est sans y être... et que l'on croit être invisible.

 

A l’inverse lorsque nous sommes l’objet de tous les regards c’est bien comme sujet que nous tombons sous sa coupe et que nous ressentons sa présence. Et si nous avons le sentiment d’exister dans le regard de l’autre c’est bien aussi parce qu’un autre sujet nous fixe et nous observe. D’ailleurs, objectiver autrui, c’est souvent faire comme s’il n’avait pas de… regard, c’est faire en sorte d’abolir son être regard.

Le regard de Constantin, montage perso

Le regard de Constantin, montage perso

Le regard est en fait le mot dont nous nous servons pour parler de notre lien visuel au monde… de ce qui nous regarde dans les deux sens du terme… ce qui intéresse notre regard comme ce qui nous vise ! Une chose que nous nous échangeons les uns les autres comme si de rien n’était mais qui est bien souvent insaisissable. Nous sommes en fait presque toujours regardés à partir d’un point qui se dérobe à nos yeux. La réalité de notre monde ce n’est pas que notre point de vue spécifique sur les choses qui nous entourent… il y a aussi en plus ce ou ces points aveugles qui nous regardent… nous jugent, nous rassurent ou nous menacent. Ne cherchons nous pas bien souvent à ne paraître aux yeux des autres que comme la parfaite image que nous jugeons plus ou moins consciemment être la seule à même d’apaiser le regard de l’Autre ou de…l’attirer à nous.

 

Alors le regard n’est pas toujours là où on le pense… il est si punctiforme qu’il est comme un rien baladeur mais il peut vous… envelopper totalement. Marguerite Duras dans le « Ravissement de Lol V. Stein » donne un nom révélateur à son héroïne : Lol, « un mot trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés ». Au tout début du roman, lors d’un bal, cette jeune femme, Lol, se voit enlever son fiancé… ou plutôt une autre femme lui dérobe le regard de son fiancé… pour l’emporter à jamais avec elle, au loin. Lol perd en fait d’un coup cette image de soi dont le regard de l’autre vous revêt et qui vous habille. Une image idéalisée d’elle qui était devenue à proprement sienne dans l’onction du regard. Et elle qui était le centre des regards, se retrouve donc comme dépourvue d’enveloppe narcissique… comme si quelque chose en elle, le regard de l’autre, était tombé... et qu’elle l’avait perdu en ne pouvant le suivre, ce regard du fiancé, jusqu’à l’aube, quand il a dévêtu de sa robe noire celle qui le lui a dérobé. Comme si avec le regard de l’autre c’était son propre désir à elle, par là même, qui avait disparu.

 

Et c’est dix ans plus tard, quand elle reviendra dans sa ville natale, mariée et mère de famille, que Lol retrouvera son désir en séduisant un autre homme… l’amant de son amie d’enfance Tatiana. Choisi par elle pour… les regards qu’il a pour les femmes comme pour la nudité de Tatiana. Où il s’agit de redevenir l’enjeu du regard de l’autre. Elle suivra les amants jusqu’à l’hôtel de mauvaise réputation où ils ont l’habitude de se retrouver. Et dans un grand champ de seigle, lisse, sans arbres, «les yeux rivés à la fenêtre éclairée, elle entendra le vide – se nourrir, dévorer ce spectacle inexistant, invisible, la lumière d’une chambre où d’autres sont ». Un vide qui brille, rayonne et vous absorbe… un peu comme le narrateur de la Recherche qui reste fasciné le soir devant la fenêtre allumée d’Albertine en s’imprégnant, « entre les volets qui en pressent la pulpe mystérieuse et dorée », d’une lumière à l’aura magique.

Huile perso, "entre les volets qui en pressent la pulpe mystérieuse et dorée"

Huile perso, "entre les volets qui en pressent la pulpe mystérieuse et dorée"

Au travers de cette fenêtre Lol est à la recherche du « vide de Tatiana nue sous ses cheveux noirs »… une phrase étonnante où un vide crève le sous. Un vide où se loge le regard. Lol quête dans le regard de l’amant le reflet de l’objet énigmatique, rare et précieux qui entretient son désir. Ce qu’elle est dessous, elle, Lol, c’est quelque chose qui est le regard de l’autre en tant qu’objet cause du désir. C’est le regard de l’amant dans le vide sous les cheveux noirs…

"Nue sous ses cheveux noirs", dessin perso

"Nue sous ses cheveux noirs", dessin perso

L'amant qui, devenu amoureux de Lol, cherchera du regard la tache blond cendré dans le champ de seigle qui l’observe (Lol est blonde et aime à porter des robes blanches). D’un regard l’autre…

 

Lorsqu’il enlacera Lol il aura ces mots : « j’embrasse les yeux fermés, leur mobilité est sous mes lèvres, ses yeux cachés. »

Montage perso: Lol V Stein dans son champ de seigle et vêtue d'une robe ocellée de Klimt

Montage perso: Lol V Stein dans son champ de seigle et vêtue d'une robe ocellée de Klimt

Où il s’agit donc de regards dérobés et de robes qui s’enlèvent. Où Lol aurait, depuis le début, manqué « l’arrachement très ralenti de la robe » de celle qui lui a dérobé le regard de son fiancé… « cet anéantissement de velours de sa propre personne ». De l’évanescence à n’être que regard. Un regard qui s’interrompt et se suspend dans un impossible arrêt sur image.

 

Lors d’une soirée, Lol parait si « blanche, d'une blancheur nue »… qu’elle en disparait presque aux yeux de son nouvel amant… l’espace d’un éblouissement. Où l’éclat de la beauté aveugle. Où l’on se laisse prendre dans le ravissement de la blancheur. Briller aux regards des autres… c’est être investi d’un secret irradiant et aveuglant à prendre… à dérober. Mais qu'il faut conserver au fond de soi. C’est qu’à l’inverse on pourrait n’être rien à ses yeux. D’un rien l’autre la bascule se fait vite!

 

La relation amoureuse hypnotique, le coup de foudre comme on dit, est peut-être ce moment où je m’éprouve comme regard retenu, attaché en un point extérieur qui me tient et me dépossède. Ton image je ne la possède pas c’est elle plutôt qui me possède. C’est ce regard-désir de l’autre qui creuse Lol pour y faire son trou. « Elle était amoureuse de lui parce qu’elle ne constituait pas le point de fuite dans la perspective… parce qu’il y avait autre chose… autre chose dont elle devinait le contour dans la capacité qu’il avait à s’enthousiasmer à la peindre ».

 

Argh et moi j’imagine… Tatiana « nue sous ses cheveux noirs » qui, « dans un mouvement pivotant de son torse, les bras en l’air, les mains prêtes à la recevoir, ramène sa chevelure devant elle, la torsade, et la relève ». Comme une compensation donnée par Marguerite Duras au lecteur masculin… qui aurait horreur du vide. Me fait penser à… chut c’est une autre histoire!

 

Mais évoquons une autre robe blanche, celle en mousseline de Berthe Morisot posant pour Manet. Où le regard de l’autre serait plus intéressé à dessiner et peindre le corps qu’à le toucher... quoique. Jean Daniel Baltassat parle superbement de ce que peut éprouver le modèle face à l’œil du peintre. « Ses yeux viennent sur ma robe… c’est tout son regard que je perçois dessous la mousseline quand sa main et ses doigts, là-bas dans la couleur retrouvent leur excitation et là-bas je le sais nait ce qui est et pourtant ne peut être… Il vous semble qu’il est capable de deviner chacun des fils de la mousseline… de les dénouer de ses deux yeux… on pourrait croire que son pinceau se pose directement sur… la nuit il m’arrive de sentir son pinceau m’effleurer… »

Détail du repos d'Edouard Manet, 1871

Détail du repos d'Edouard Manet, 1871

« S’ils veulent nous atteindre au plus profond, il leur faut d’abord et longtemps faire exister le dehors de nous». Un regard enveloppant mais… comme à la recherche d’une petite tache de rose chair foncé. Dans « Le repos » de Manet de 1871, Berthe est affalée sur un canapé bordeaux dans sa robe blanche mais le petit détail qui affole le regard se situe au cœur du buste de madame, juste là où la mousseline laisse transparaître le rose de sa peau, entre les bonnets des dessous : le peintre a glissé une touche de rose acharné dans l’écartement subtil de la boutonnière. Argh la couleur, il suffit qu’elle apparaisse en s’inscrivant comme un trait d’épingle dans le coin de l’œil pour nous faire chavirer. Ce rose c’est comme une paupière qui se ferme, un léger évanouissement. Une fente s’ouvre et ça me regarde bien sûr. Cette tache rose  est en fait comme mon propre coup d’œil.

 

Une petite tache rose qui vient boucher, combler ce qu’il en est du manque… à voir.

 

Tandis que les prunelles de Berthe sont noires et dilatées... des trous fiévreux.

Portrait de Berthe Morisot par Manet de 1873

Portrait de Berthe Morisot par Manet de 1873

Qu’il s’agisse de l’instantanéité d’un sourire, d’une moue furtive… du scintillement d’une lame, c’est toujours le prodige de l’instant aveuglant… qui va de pair bien sûr avec l’effroi de sa disparition. C’est toujours ce qu’on pourrait voir, ce qu’on risque de voir qui vaut le coup… d’œil.

 

Et ce toujours dans un battement des yeux… dont le peintre s'est fait une spécialité, son regard ne cessant de passer du modèle à la toile. Le peintre très concentré tandis que la main dessine toute seule, comme si ses yeux étaient au bout des doigts.  C’est l’œil mené par la main mené par l’œil. 

"Une moderne Olympia" de Cézanne, 1874

"Une moderne Olympia" de Cézanne, 1874

Avec parfois comme un terrible jeu de regards pour le peintre qui à l’instar de Cézanne ne se sent pas à l’aise face aux modèles dénudées. Où ce qui le gêne c’est moins sa nudité que le fait qu’elle le regarde, ou plutôt qu’elle le voit le regarder, qu’il doive donc se garder de lui laisser voir quelque chose dans son propre regard qu’elle tiendrait pour une victoire. Echange de regards anxiogène ! Pouvoir médusant de celle qui me voit voir qu’elle voit que je la regarde.

Détail de l'étrange guéridon de l'Olympia de Cézanne (comme un déplacement "vermillonnant" de ce que l'on ne voit pas)

Détail de l'étrange guéridon de l'Olympia de Cézanne (comme un déplacement "vermillonnant" de ce que l'on ne voit pas)

Mais à l’inverse ne pourrait-elle dire : « Quoi que je fasse, que je me montre ou que je me dissimule, que je montre que je me dissimule ou que je dissimule que je me montre… je tombe sous ton regard. »

 

Alors laissons Christian Prigent terminer l’échange : « ce qui me fait bander ne regarde que moi ce qui me fait bander me regarde regarde-moi ce qui me fait regarder me fait bander ce qui me fait bander fait du vide en moi… »

 

Bander… comme pour une… parade… dans tous les sens du terme. On notera en effet au passage que l’on ne sort bien souvent du face à face avec l’autre médusant, que par la mise en jeu de l’obscène où la parade haute en couleurs du sexe remplace son occultation à l’avant du regard de l’autre. Les battements d’œil deviennent des œillades. C’est le côté burlesque du porno. Où voir/faire voir se double d’un rire/faire rire... pour une indécence grotesque et rieuse qui est aussi quelque part une… défense.

 

Un regard qui peut aussi vous enthousiasmer… c'est-à-dire étymologiquement vous traverser de part en part en vous exaltant. Selon Salvador Dali, se pencher au balcon et livrer son cul au regard de l’autre… permettrait de décupler sa perception haha… comme pour compenser le fait de donner à voir ce qu’on ne voit pas de soi. « Combien cependant j’aimerais sentir votre regard me traverser encore un instant ». Où l’on jouit en quelque sorte de l’enthousiasme à être traversé par l’œil que l’on a dans le… dos. Drôle de coup… d’œil.

Détail d'un montage perso, "la pousse de l'oeil"

Détail d'un montage perso, "la pousse de l'oeil"

C’est que lorsque vous vous sentez saisi par un regard qui ne perd rien de vous chaque parcelle de vous prend une importance obsédante. Avec cette impression terrible que finalement on n’est pas nu si on n’est pas vu… que le corps nu c’est le regard de l’autre. A moins qu’hébétée et stupéfiante ce ne soit la nudité qui nous regarde.

 

La femme est l’objet d’un inexhaustible désir de voir. On veut voir la femme toute nue la voir toute, l’avoir en sa vérité… mais alors le regard se rebrousse, se retourne dans l’incandescente clarté de tout un pan obscur qui est comme le lieu même de l’interdit de voir. Le noir, comme l’éclat éblouissant, marquent l’emplacement de ce qui n’existe qu’à manquer.

 

Mais sur quoi le regard se pose–t-il donc? Quel est donc ce mystérieux objet qui entretient le désir et pousse notre œil à s’exorbiter. Une fente dans son ouverture, une tache suffisent comme on l’a vu à ce que l'on y jette un œil.

Totems sexuels (d'après Druillet)

Totems sexuels (d'après Druillet)

Il voit qu’elle voit qu’il voit… elle écarte les cuisses laisse remonter sa jupe… elle fait voir… elle fait voir qu’elle fait voir… elle guette ce que faire voir fait voir dans les yeux qui la voient. T’as une tache… pistache c’est toi qui t’y colles ! Où il s’agit toujours de montrer cela qu’on ne peut voir. Où se faire voir c’est choper le regard de l’autre.

 

Mais dans toute mise à nu, au bout du compte, et quoiqu’on fasse, on n’y verra rien… on n’y verra que le rien de ce qu’il y a à voir et qui est la seule chose que l’on cherche à y voir. On ne cherche à voir que pour être aveuglé que pour être rendu aveugle par un agacement qui n’a rien d’autre à offrir que les délices de se sentir agacé et la folle fugacité des formes de celle qui se dénude. La nudité est ce qui sans fin se dérobe. La nudité est un mouvement... le plus vif des mouvements.

 

L'à-venir est le temps nu.

 

Où il s’agit de te voir sans même vouloir t’avoir sans même savoir ce que j’aurai vu de toi.

 

L’œil s’exorbite à traquer ce qu’il y aurait à voir de plus et qui est toujours en moins. Ce qui est perdu et étrangement toujours devant nous oriente nos désirs de savoir et de voir ça. Mais que voit-on ? Pratiquement rien mais ce rien est tout !

"Il n'ivagine rien du trou"

"Il n'ivagine rien du trou"

Scrutant avidement l’entonnoir ombreux que creusent les rires impudiques... là où la chair rosée et dénudée apparait entre les tissus… dans le suspens d’un jamais encore vu sur fond de déjà-vu. C’est la même chose que toujours, ce qu’on s’attend d’avance à voir… et pas la même chose pourtant ! Parce que la même précisément ! Toujours inattendue et inconnue… incompréhensible, inconcevable même.

 

Un infini vertigineux se creuse dans l’objet fascinant.

 

C’est un trou qu’on ne peut décrire que par ses bords. Le trou on n’y arrive jamais, on ne peut qu’échouer d’où la nécessité d’y retourner voir… d’en faire le tour sans même arriver à en déterminer les contours. N’est-ce pas sur les bords que se faufile l’influx de la parure.  Mais au final il ne verra rien du trou. Il « n’ivagine rien du trou » comme dirait Prigent. Voilà la structure du sexe féminin. Sa forme part à l’infini.

 

Où il faut aller toujours plus au fond s’« écarteler la machinerie d’ivagination ».

 

« Afin qu’il voit d’elle plus encore que son sexe écartelée dans sa plus grande possibilité d’être vu, qu’il voit autre chose, aussi, en même temps, autre chose d’elle, qui ressorte d’elle… » (Marguerite Duras)

Gouache perso

Gouache perso

Les replis de chair sont un superbe leurre. Ils incitent au tâtonnement, à la recherche du passage, ils provoquent le plaisir de se faufiler, de se glisser puis de passer en force. Que mon regard plonge ! Où il s’agit encore une fois d’y jeter un… œil. Y être sans y être.

 

Alors comme dirait Ensor dans cette morale d’arpenteurs désaxés reluquant points de vue insoupçonnés il y a toujours un voile dans l’air. La chose ne devient profonde que par l’effet d’un voile. Un objet écran s’interpose toujours, le lieu où doit s’abîmer le regard. Sur le voile se peint l’absence nous dit Lacan. Ce n’est pas autre chose que la fonction d’un rideau quel qu’il soit. Le rideau prend sa valeur, son être et sa consistance, d’être ce sur quoi se projette et s’imagine l’absence. Le rideau c’est si l’on peut dire l’idole de l’absence.

 

Enfant, qui n’a pas perçu sous le flottement des rideaux quelque monstre prêt à le dévorer ? " Pourtant qu’elle était belle la lumière de la lune se jouant dans la gaze frémissante du léger vent coulis chuchoté, et qui inventait des images fantasmagoriques surgies de la fenêtre ouverte." La beauté serait le dernier voile avant l’horreur du manque.

Picasso, "Faune dévoilant une femme", eau-forte et aquatinte de 1936

Picasso, "Faune dévoilant une femme", eau-forte et aquatinte de 1936

Les longues robes et les chignons relevés ne sont que des écrans.

 

Apokalupto : Je découvre, je dévoile, je révèle la chose qui ne se montre ni ne se dit, se signifie peut être mais ne peut ou ne doit pas être livrée d’abord à l’évidence. Le voilement à dévoiler joue sur la profondeur. Comme une feinte… pour nous fait voir qu’il y a quelque chose que nous ne voyons pas. Un voile… comme une texture, ni à voiler ni à dévoiler, mais faisant voile… au sens de prendre la haute mer pour une parade qui est toute d’exhibition et de protection, d’ostentation et de dissimulation.

 

En fait derrière le voile il n'y a à voir que ton... désir de voir.

"L'oeil d'Olympia"", oeuvre perso

"L'oeil d'Olympia"", oeuvre perso

Et toutes ces Venus en peinture qui laissent délicatement traîner leurs mains sur leur sexe. Ah entre ses longs doigts écartés, j’ai pu voir tout de même, je vois encore, je verrai toujours. La main au creux des cuisses comme un écran… et puis la toison… comme une dissémination. On la caresse en insinuant ses doigts dans la forêt des poils qu’on dresse et qu’on enroule. Le sexe de la femme, ultime pliure, se voile et s’ombre de renflements charnus et d’un duvet de velours. Les écrins convexes de sa concavité, de sa profondeur, ne sont que le cadre ornementé d’un au-delà de folie.

 

Picasso développe lui le corps de la femme dans toutes les directions à la fois, le faisant rouler bord à bord, lui faisant dérouler ses appas dans une tension forcenée du tronc pour les offrir ensemble d’un coup. Un excès de convexités pour une concavité toujours aussi… étrangement inquiétante.

Picasso, détail de la planche XIX de "Raphaël et la Fornarina", 1968

Picasso, détail de la planche XIX de "Raphaël et la Fornarina", 1968

Picasso avait cette passion de voir, de tout voir, du voyeur hanté du besoin compulsif d’aller y voir, de vouloir toujours vérifier, courbe après courbe, pli après pli, poil après poil, de tout déplier, et de tout relever, trait par trait, de scruter en détail et de voir jusqu’à… et constater chaque fois qu’il n’y a rien.

 

« Au plus profond du tapis… un fil tramant l’obscur point… trou abyssal au rayon nul… dont il traçait l’inouï littoral, dont il suivait l’insinuant contour, tourbillon » (Georges Perec et son texte tissu où manque bien sûr le « e »).

Oeuvre perso (sexes tressés)

Oeuvre perso (sexes tressés)

Argh… qu’elle reste simplement les jambes ouvertes... Je pourrais contempler ce qu’elle me montre jusqu’à la fin des temps, me laisser absorber par ce spectacle jusqu’à m’y perdre. Tel est le jeu interminable d’abord du regard puis du toucher. Et du toucher au goût. Va et vient des yeux puis va et vient des doigts. Et enfin va et vient de la bouche et de la langue….

 

En ce néant se loge l’énigme de la jouissance féminine. Les yeux partent alors ailleurs ! C’est qu’il y a de quoi vous faire tourner de l’œil. En latin on disait oculum torquere pour une vision qui venait faire rouler l’œil sur lui-même afin de mieux voir. Les yeux envahis par des images qui défilent… des yeux à fleur de tête au développement prodigieux… des yeux qui vous dévorent. Avec tous ces artistes qui ont mangé le regard en vidant les orbites… comme si l’œil était une bouche avide. Que l’œil perde enfin son pouvoir de contrôle. Faire quelque chose que les yeux ne peuvent supporter… leur donner le vertige. Où l’œil se fait (à)voir. La prunelle comme un tourbillon évidé.

 

Mais revenons à notre regard. Chez la femme le plaisir serait toujours quelque peu intrus. Avec ce lieu commun de l’effroi qu’elle éprouverait devant la chose nue qui surgit dans l’ombre. Que voulez-vous… ça rassure l’homme. Un effroi sans angoisse et qui la laisse bouche bée… la gourmande… hum! Là encore un fantasme bien masculin. En fait on ne sait ce qui de l’effroi du plaisir ou du plaisir de l’effroi l’emporte. Qu’on croit qu’elle ne se pâme point, mais qu’elle éprouve de l’effroi… Où son œil à elle, peut-être à son plus grand plaisir, rêve de déformations. Ce n’est pas ce que vous voyez mais l’effet de ce que vous croyez avoir vu qui importe… pour venir y voir plus que l’on croyait y voir. Le désir comme formation du fond, là est la vérité. Ce qui s’excède de fond en forme aux yeux de la femme et réciproquement… aux yeux de l’homme… dans un désir d’aller au fond des choses.

"Le secret de la Madonne", oeuvre perso

"Le secret de la Madonne", oeuvre perso

Taureau Dionysiaque, pastel perso

Taureau Dionysiaque, pastel perso

Le monstre au fond du labyrinthe est la bête née d’un désir pour le fond ténébreux du désir lui-même. Celui de faire saillir un taureau au fond d’une grotte à la lumière de mèches graisseuses. « Sortez monsieur ! », « Sortez le bon sang ! ».

 

Au fond du labyrinthe comme derrière le voile il n'y a que ton désir de voir!

 

Marguerite Duras sait bien qu'une femme peut aussi aimer le regarder… sans effroi. Où il s’agit d’un gland lisse et admirablement bombé. A dénuder un peu plus… comme s’il fallait dénuder encore plus le dénudé. Où le corps nu se donne à nu… l’organe dans son déshabillé de chair. 

 

« Avec soin elle le met à nu dans sa totalité… elle est pleine de jouissance… Elle aurait pris dans son entier son extrémité douce et lisse. Elle aurait fermé les lèvres sur l’ourlet qui en marque la naissance. Sa bouche en aurait été pleine. »

 

Les yeux à la fois soucieux scrupuleux affairés et défaits, abandonnés, noyés d’indifférence… les yeux livrés au goût au toucher… les yeux qui ne voient pas… les yeux en congés de toute distance… les yeux d’outre sens. 

Picasso, planche II de "Raphaël et la Fornarina", 1968

Picasso, planche II de "Raphaël et la Fornarina", 1968

Mais parlons un peu pour finir du voyeur… celui qui se fait regard au point d’en oublier qu’il a un corps !

 

Le voyeur ne veut en aucun cas déranger la scène de… son regard. Il se fait donc le plus discret possible tout en restant dans… son coin.

 

Le regard pour s’isoler comme tel doit être enserré et délimité par un cadre, un entour qui en quelque sorte lui tiendra lieu de monture. Alors une fenêtre peut parfois suffire à ce que le voyeur puisse à loisir détailler l’objet de sa curiosité tout en se tenant à… carreau (littéralement à l’abri de la flèche du regard de l’autre). Il s’approprie alors de la chose tout en la tenant à distance… en l’attrapant dans les mailles des rets de sa… rétine.

 

Le problème c’est que la fenêtre c’est aussi celle derrière laquelle nous supposons que nous guette... le regard de l’autre. L’un ne va pas sans l’autre. Il suffit d’y voir briller le bout incandescent d’une cigarette pour s’en inquiéter. Comme si c’était le reflet de notre propre regard inquisiteur. Or le voyeur veut abolir le regard de l’autre et son consentement. Si je regarde c’est pour autant que je sais ne pas être repéré, assigné comme un regard par un autre regard. Surtout que l’autre ne sache pas d’où je regarde et où je regarde.

 

Le regard du voyeur qui cherche à pénétrer le secret de l’autre doit donc rester caché, invisible. Pascal Quignard nous rappelle que reluquer vient du moyen néerlandais « lûke », la fermeture. Où il s’agit de voir comme au moyen d’un judas, d’épier intensément au travers d’un… œil de bœuf. Où la monture est comme une lentille grand angle, bombée et avide... la pousse du voyant dirait Lacan.

 

Mais une fente qui s’ouvre et se ferme fait également bien l’affaire pour être tranquille. A Venise on épiait derrière une jalousie, une persienne formée de planchettes mobiles empilées sur des chaînes et dont les angles sont modifiables.

"Suzanne et les vieillards", Le Tintoret, 1557

"Suzanne et les vieillards", Le Tintoret, 1557

Alors la chose qui ne se laisse pas aborder de face, les miroirs permettent aussi de la contourner et de la prendre à revers. Toujours afin d’éviter le regard de l’autre. Mais dans le miroir s’entremêlent le voir et l’être vu. C’est une glace sur une cheminée qui dans ses "Confessions" trahit le voyeur qu'est Jean-Jacques Rousseau… tout en le protégeant. Il se donne à voir en ne livrant qu’un reflet et au plaisir d’épier en secret succède ici le plaisir d’être vu à la dérobée. Mais en général ce n’est pas le cas... c’est même l’exception qui confirme la règle.

 

Pour Sartre le voyeur surpris et dévoilé dans son acte, le voyeur vu, éprouve de la honte. Sans le cadre, la séparation d’avec le monde tombe et on se retrouve à découvert… L’angoisse surgit alors…  l’objet regard qu’on s’est fait être se retrouve à nu devant l’autre. Le voyeur n’est cependant pas une proie et l‘angoisse qui s’empare de lui n’est pas celle de l’animal fasciné et cloué sur place par son ennemi avant d’être dévoré. C’est une angoisse qui a plutôt… à voir avec la honte. Mais si on peut avoir honte de… regarder c’est peut-être parce qu’en fait on a honte pour… ce qu’on regarde. Et avoir honte pour l’autre (et ce qui lui arrive) est peut-être la seule défense possible contre… l’angoisse pour l’autre. De quoi méditer sur la scène que l’on traque… le manque qui inquiète le regard du voyeur.

 

Où il s’agit donc bien de voir sans être vu, de se faire tout entier regard caché. On croit que je n’y suis pas. Ce regard caché est le dernier résidu de toute subjectivité mais lui fait pendant un maximum d’investissement libidinal.

Jardinage n°16, Jacques Monory, 1988

Jardinage n°16, Jacques Monory, 1988

Le voyeur veut demeurer inaperçu pour adorer en secret et à distance. Son bonheur consiste à voler, de loin, des images d’intimité plus ou moins innocentes. La possession visuelle lui suffit.  Peu importe que le regard ne puisse qu’entrevoir c’est assez pour recomposer la scène ou la figure adorée. C’est ce qui ne se voit pas qui pousse à venir lorgner. La visée ne peut pas voir l’objet puisqu’il n’est pas encore là… pas encore vu, déjà prévu. Une visée très subjective où l’objet c’est le prévu. Ce qui manque c'est ce qui devrait y être... ce ne serait qu'une question de temps. Quand il ne se passe rien, il observe d’autant plus pour ne pas louper ce qui va se produire immanquablement. Avec cette anxiété joyeuse de rater le surgissement. Sa jouissance se mesure à la proximité de ce qu’il va enfin voir.

 

Le voyeur peut cependant passer des journées entières avec ses jumelles dans l’espoir d’une pénétration et d’une possession purement optiques. L’œil collé à son trou… On peut dire avec Laurent de Sutter que l’expérience du trou n’est pas spectaculaire mais éthique. La forme du trou est une forme stricte qui réclame un abaissement sans concession. Rigueur de la forme et forme de la rigueur.

 

« Est-ce que vous bandiez ? » demande Magda à son voyeur dans "Une brève histoire d’amour" de Kieslowski. « Non, c’est une excitation d’un autre ordre » lui répond-il. « Je ne fais que penser à vous »… il ne pense qu’à elle… qu’à ça. Curieuse abstinence que celle du voyeur. Mais où se situe donc la bandaison… si ce n’est dans cet œil regard.

Acteon et l'antre de la déesse, dessin perso

Acteon et l'antre de la déesse, dessin perso

Tout un travail exorbitant… Une ascèse qui ne donne lieu à aucune illumination mais à un cylindre de vision, une forme, un tunnel, un kaléidoscope, un télescope, un obscurcissement. Il n'y a pas de plaisir sans peine selon la formule bourgeoise de l’adéquation de la récompense à l’effort. Mais ici il y a comme un excès de peine sur le plaisir. Le voyeur n'est pas droit dans ses bottes puisque son corps n'a que peu d'importance... mais il a les yeux bien vissés. Pas de peine sans plaisir pourrait-on dire avec Kant. Une ascèse qui mène comme toujours sur du sans issue.. là où le défaut du plaisir rencontre le plaisir du défaut. C’est le plus de jouir de l’ascète… un désir désincarné dans une tension de l’œil exorbitée... un amour aveugle pour la visée.

 

Où il s’agit de "bien" regarder même si cela n’a aucun sens.

 

Alors comme un petit pied de nez final j’aimerais faire un clin d’œil au photographe plasticien Joel Peter Witkin.  « J’étais sûr de l’avoir eue » aurait-il dit en photographiant son « Man with dog ». Comme un achèvement à sa quête photographique... sa collection de monstres à montrer.

 

Un beau monstre pour le… moins !

Man with dog, Joel Peter Witkin, 1990

Man with dog, Joel Peter Witkin, 1990

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :