The broom of the system
« The broom of the system », tel est le titre d’un livre dément de David Foster Wallace. (Mal) traduit en français par « la fonction du balai », en référence au passage qui livre la « raison Wittgensteinienne » du titre. L’aphorisme caché de Wittgenstein qui se cache en fait derrière est : « Si dès lors je dis « mon balai se trouve dans le coin » - est ce que ceci est réellement un énoncé concernant le manche à balai et la brosse du balai ? ». Mais je subodore que notre auteur américain avec son « balai du système » veut aussi évoquer une mécanique où le manche et la brosse vont de soi et de pair. Il suffit de l’écouter : « Her gown just low enough to afford the thinking man imaginative access to the systems that must have lain just within, revolving broad and silent about their still red point.” Une robe juste assez longue pour permettre au penseur (au rêveur de belles mécaniques) d’imaginer les dessous du système et leur ample rotation silencieuse autour du point central amarante !
Un des personnages est une jolie femme, Mindy Metalman, dont les mollets (contrairement à ses pieds plutôt… laids, "Most pretty girls have pretty ugly feet, and so does Mindy Metalman"), le galbé de la jambe (un classique du fétichisme) fascinent un autre personnage, Rick Vigorous (co-owner of the publishing house Frequent&Vigorous, une maison d’édition dont le nom se passe de commentaires). Mindy Metalman, the “unbelievable undulating” woman, que son nom assimile clairement à “a human-turned-object”.
Alors il ne s’agit pas ici de peindre une jolie femme de plus mais de s’interroger sur l’art au travers des petites descriptions fétichistes faites par Rick Vigorous quant aux mollets de ladite Mindy.
Il faut partir de carrés sémiotiques à la Greimas, des carrés où une paire de mots opposés et leurs contraires nous aident à déconstruire nos idées toutes faites sur un sujet donné. Par exemple en art on peut réfléchir à l’opposition classique de la figure et du fond et de la notion de forme (qui généralise la figure), par le biais d’une petite déconstruction via la grille (un fond qui fait figure ou lecture) ou le moule (un fond qui… forme).
Mais ici je vais m’intéresser à l’opposition de l’original et de la copie et à la notion d’origine de la représentation pour mieux penser l'unicité du corps à corps de l’artiste avec sa toile (unicité qui, comme on le sait, donne tout son… prix à l’œuvre). Ma rapide petite déconstruction se fera par quatre biais : le trait redoublé et pulsionnel de l'esquisse, le rôle du moule dans la série, le jeu de cube dans la recherche de l'harmonie et enfin la prise sur le vif dans sa découpe.
- Le trait redoublé de l’esquisse où l’artiste ne cesse de repasser en boucles sur certaines lignes qui bien souvent délimitent une zone fétiche. Rappelons-nous Ingres qui ne cesse de tourner autour du pot. Et l’esquisse comme coup de crayon rapide censé saisir un instant de vie ou comme préparation légère des dessous, en acquière un statut plus pulsionnel (Ingres comme Klimt dessinent leurs femmes nues avant de dérober leurs corps sous d’impressionnantes robes). On ne peut s’empêcher d’y revenir ! Où le trait censé capturer l’instant se révèle un travail de répétition obsessionnel, un repassage incessant et insensé. Où l’artiste et la toile (ou le papier) s’entrelacent dans un corps à corps qui rate toujours sa cible. Où l’artiste y fourrage avec son crayon dans une jouissance autoérotique. « Hung over the edge of the country club pool, pressing so that the flesh of the calf behind swelled out and made the reflection two ovals of light.” Et l’on imagine l’artiste en train de redoubler de vigueur avec son crayon autour du galbe de ses mollets rebondis pour finir par tourner en ovale sempiternellement. Que la lumière soit !
- Le moule plus intellectuel qu’il n’y parait au premier abord malgré la série industrielle à laquelle il fait inévitablement penser. Entre la répétition du geste et la série il y a le moule pourtant unique. Où le dessin devient dessein, l’exécution de pure forme. Où l’idée produit machinalement de l’art. Une idée qui peut se vendre. Où l’art devient dépôt de brevets, Mickey une marque mondiale à l’égal de Coca-cola (avec sa fameuse bouteille à la robe si célèbre). « An erotic surface being neither dull nor hard. » Ni trop molle ni trop dure… ni trop mate ni trop métallique, question de texture! « But a reflection from soft, smooth - perfectly shaved smooth – perfectly clean suburban skin… each furrow foam in the curving field is replaced by an expanse of soft shaved gold”. On démoule la chose, on ôte la mousse pour un parfait poli. Doré à souhait ! « J’ai un Mickey Maousse, un gourdin dans sa housse et quand tu le secousses, il mousse » comme disait Gainsbourg.
- Le jeu de cube. Où l’assemblage des meilleurs morceaux donnera l’œuvre parfaite ! Où l’harmonie est supposée résulter de la somme idéale. La série ne devient unique que dans la jouissance de l’assemblage des moules. Jeu de cubes. Construction-déconstruction. On pense aux membres épars qui jonchent l’atelier de Rodin. “Light of the shins (tibias) of her calves as said calves projected theirs curves from chairs, or scissored the air above clogs that made solid sounds on the side walk.” Peut-être ne sont-ce pas les bons pieds (ôte tes gros sabots) mais… ces mollets méritent de figurer sur une des faces du cube.
- La découpe sur le vif pour saisir l’instant, la chose ! L’unique originel serait saisi sur le vif avant de finir stéréotype (image de carte postale, paysage pittoresque !). Où il s’agit, quant au corps et à son corps à corps avec la peinture moderne, d’autopsier à la scie Olympia (dans un flash mémorable) ou d’énerver à la Bacon. « Shall we discuss the persistent habit the light of the sun had of reflecting off Mindy Metalman’s calves.” L'idée lumineuse, c'est ce désir incandescent de saisir, qu'il faut retrouver et fixer!
Et comme un clin d’œil à tout ce système de brosse et de manche, Rick Vigorous regarde le père de Mindy dans son jardin toujours tondu à la perfection : « … in the trampled, sprinkled, misted lawn, straightening each precious bent blade with tweezers.” Dans l’herbe écrasée, arrosée, embrumée… redressant chaque brin d’herbe, maniaquement, obsessionnellement avec sa pince à… épiler.
Et cette histoire d’original et de dessous en peinture me fait penser à une conférence de Derrida où il dit que « la rareté, la raréfaction, la non reproductibilité de certains dessous, est la condition de l’œuvre d’art,… par dessus le marché… de l’art et de son économie. » Que n’est-on prêt à donner pour posséder (ou conserver) les traces du corps à corps entre l’artiste et sa toile. Un véritable fétichisme de l’inséparabilité du dessous et du dessus où il s’agit (comme toujours dans le fétichisme) de ne pas se séparer d’une inséparation.
Il faudrait alors s’intéresser à une autre paire d’opposés, le supérieur et l’inférieur, et réfléchir aux dessous et fondements qui sapent les hiérarchies trop bien établies.
Alors je laisse quelques passages admirables de Derrida pour méditer comme il se doit le sujet :
« Qu’est ce donc que tous ces dessous peuvent ainsi mettre à bas, assujettir, mais aussi offrir en le refusant, exhiber en le dérobant… Avec le mot dessous nous ne pouvons pas ne pas nous sentir attirés, avec un désir mêlé de vague inquiétude, comme si quelque labyrinthe souterrain s’ouvrait sous nos pas pour nous conduire vers une crypte ou encore comme si quelque nudité à dévoiler levait en nous quelque impatience troublante… Les dessous ouvrent toujours sur un abîme possible, sur le fond du sans-fond, sur le vide possible d’un caveau ou d’un cénotaphe, c’est pourquoi les dessous tournent la tête et donnent littéralement ce qu’on appelle le vertige… Dans tous les cas, qu’il s’agisse de ce qui cache, de ce qui est caché ou de ce qui se cache en cette cache ou ce cache-sexe, qu’il s’agisse de ce qui est dissimulé ou de ce qui dissimule, du voilé ou du voile, du voilé ou du voilant, les valeurs de clandestinité (de la politique, la diplomatie ou les affaires), les valeurs de crypte à décrypter, de langage secret à déchiffrer, en viennent à s’érotiser. Les dessous sont toujours inquiétants et attirants, troublants, provocants comme des zones érogènes. »
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