Jouissance
De la jouissance selon Lacan
1. La jouissance ne se concevrait que « d’un » corps.
Où un génitif ambigu travaille à la base le concept. Car s’agit-il de jouir d’un corps, le sien ou celui de l’autre, (en se sentant le posséder dans la dépossession, dans une maîtrise insensé de l’immaîtrisable) ou est ce plutôt que seul un corps peut jouir (dans une tension qui pourrait se résumer en un plaisir éjaculatoire)? Où l’on sent bien que la tension-possessive (avec un fond masochiste) l’emporte sur le plaisir guilleret comme simple satisfaction du besoin. Un désir/plaisir mêlé de maîtrise. Et finalement la question clé serait : le sujet s’y éprouve-t-il ?
2. Une tension qui tient à elle-même.
Où il s’agirait donc de bien se tenir, de se contenir dans une topologie non pas du dedans/dehors (et de ce qui doit entrer-sortir) mais du tube-cylindre qui ne se forme et n’existe que de s’appuyer sur un flux (comme un équilibre dans les écoulements chaotiques, la meilleure analogie étant celle de la forme prise par le flux d’un robinet d’eau selon son bord). Où l’on pourrait parler d’une tension dans un courant de jouissance. Où l’analogie électromagnétique pimente la jouissance d’un risque mortel. On imaginera alors que ce flux qui sous tend la jouissance peut être symbolique (j’ouïs-sens d’un flux de paroles ou de lettres), imaginaire (être possédé par le désir de l’autre) ou réel (s’éprouver en se sentant tendu et… détenteur).
3. Quid du désir dans l’affaire ?
L’érection (un désir/plaisir ?) serait une jouissance auto-érotique (à laquelle l’orgasme met fin). Et dans la jouissance féminine on sait que le désir (« spirituel », et donc gonflé étymologiquement) de l’homme peut y rentrer (on aura bien sûr compris que c’est dans sa tête)! La jouissance serait embarrassée par le désir. Elle ne peut se débarrasser de « la barre y va » (la vague qui remonte le cours du fleuve !). Une barre qui est à la fois défense et suspension de la jouissance vers la jouissance. L’ambiguïté du désir étant de contenir à la fois sa propre crainte (du plaisir… final) et sa propre retenue (dans un plaisir de tension comme une brûlure). Le désir étant au delà de la demande de satisfaction d’un quelconque besoin, dans l’éternel désir de recommencer. En-corps !
Détail (ici merci à Alechinsky) d'une oeuvre perso (crayon, encre, gouache collages) "La jouissance et Le Bernin"
4.Dans le dictionnaire la jouissance est joie et possession
Où l’on jouit d’un titre, d’un semblant comme de l’érection du phallus. Je jouis de ma chose (qui se découpe ainsi symboliquement dans l’avoir ou ne pas l’avoir). De l’importance du « ma » révélateur du clivage du corps et de la jouissance. Je jouis de ton corps et ton corps devient la métaphore de ma jouissance. Et avoir la jouissance de quelque chose c’est pouvoir traiter ce quelque chose comme sa chose (et éventuellement le découper en morceaux). Une joie au rire bien nerveux s’empare de nous. On nommera cette jouissance… phallique !
5.Phallus, semblant et signifiant
Le phallus est la jouissance sexuelle en tant qu’elle est coordonnée à un semblant. Jouissance du semblant (de posséder la… chose). Le phallus comme organe en tant qu’il devient la jouissance féminine (et non de la Femme). Où jouissance du semblant et semblant de jouissance s’entremêlent. Le signifiant serait ici la cause de la jouissance. Dans le désir d’être Un (le un du compte et non de la fusion).
6.Une compulsion de répétition
La jouissance satisferait à la pulsion dans une compulsion de répétition (et le symptôme serait jouissance). La répétition n’est pas là un simple besoin qui se satisfait. C’est celle du petit d’homme qui baigne dans le langage et qui ne cesse de demander la lune au-delà du principe du plaisir guilleret. Une demande qui se satisfait d’être insatisfaite, une tension tout contre la vie qui ne se laisse pas aller au principe entropique de la moindre tension. Une répétition dont la jouissance serait la cause. Une répétition qui se sanctionne du trait (de l’encoche).
Détail d'une oeuvre perso (ici dessins d'après des sculptures du Bernin) "La jouissance et Le Bernin"
7.Plus de jouir
Mais il y a toute une « économie » de la jouissance. Se posent étrangement les mêmes questions : quel est le mobile du profit pour le profit ? Pourquoi rémunérer le travail ? Où donc voyez-vous une quelconque validation du principe du moindre effort dans tout ce bastringue? Ce qui se répète est en perte. La jouissance ne s’autorise que d’un paiement renouvelé dans l’échange avec l’Autre. Déperdition de jouissance comme l’on dirait d’une déperdition de chaleur ! Apathie et hédonisme ne sont rien face à ce qui « travaille » l’homme : la fonction du plus-de-jouir ! Autour de laquelle se met en place la production de l’objet petit a :
- le sein comme objet a est lié à la demande à l’Autre
- les fèces sont liées à la demande de l’Autre
- le regard est lié au désir de (à) l’Autre
- la voix est liée au désir de l’Autre
D’une jouissance dans l’échange avec l’Autre. L’Autre barré qui n’échappe pas au désir. Où le sujet veut complémenter ou supplémenter ce désir de l’Autre (châtré). Un comblement impossible où le sujet y met de sa propre personne (l’Autre c’est de son désir que je suis la trace). Le pervers se consacre à boucher le trou (par exemple avec son regard) tandis que le névrosé se veut le complément de l’Autre.
8.Le travail comme jouissance
N’oublions pas que la jouissance est de l’ordre de l’effort voire de l’exploit. Si pour Hegel le maître renonce au travail pour la jouissance, pour Lacan, le maître jouit peut être du corps de l’esclave mais la vraie jouissance serait du côté de ce dernier. Une jouissance du savoir-faire contre celle du savoir-faire-faire (et l’on sait que dans la jouissance du pouvoir c’est le savoir-faire du savoir-faire-faire qui est en jeu). Dans la sublimation et le travail, la pulsion serait inhibée quant à son but, mais parfois satisfaite répétitivement. N’oublions pas qu’à l’origine (étymologiquement parlant) le travail engendrerait (comme un accouchement) la vérité (le tripallium comme instrument de torture). En allemand on a le Durcharbeitung, le travail à travers, le forage tannant.
9.Savoir et jouissance
Le savoir (comme producteur de vérité dans l’impossible quête de connaissance) et la jouissance (comme producteur de l’objet a dans la quête de l’inatteignable Chose) ont à voir l’un avec l’autre même s’ils sont exclusifs l’un de l’autre. Le savoir est moyen de jouissance (donc de l’ordre de la jouissance). Rien de ce qui est de l’ordre du savoir n’est sans le produire. Le sens est un effet de langage. La vérité est sœur de la jouissance. Le langage comme la jouissance ça ne sert à rien. Il s’agit de jouir de son usage sans l’user. La pensée est jouissance. Où J’ouïs-sens !
10.D’une jouissance supplémentaire, Autre.
Une jouissance qui serait au-delà du phallus. Il paraîtrait qu’on l’éprouve (dans une tension bien réelle) mais qu’on n’en sait rien (elle est indicible). Et même si la sainte Thérèse du Bernin ressemble à un flot éjaculatoire, c’est elle qui illustrerait pour Lacan l’extase de la jouissance Autre.
11.Jouissances perverses.
- Masochisme : la visée porte sur la jouissance de l’autre mais cache l’angoisse recherchée de l’Autre. Le sujet est déchet, a.
- Sadisme : la visée porte sur l’angoisse de l’autre mais cache la jouissance recherchée de l’Autre. Le sujet est fétiche noir, instrument. Le a doit être extirpé (jusqu’aux dernière limites).
- Exhibitionniste : le désir de l’autre est essentiel avec sa surprise, son intéressement au-delà de la pudeur et…son éventuelle complicité. Le pantalon s’ouvre et se ferme : c’est la fente où le sujet se désigne.
- Voyeurisme : ce qui est vu doit être intéressé dans l’affaire. Dimension de l’indiscrétion. La créature sera d’autant plus érotisable qu’elle s’offrira aux hôtes invisibles de l’air ! C’est l’œil invisible. Et puis il y a aussi la fente où se désigne le sujet : le volet, les persiennes.
1.D’un nœud borroméen qui serrerait la jouissance :
|
Hors du corps. |
Jouissance phallique |
Sentiment de posséder le… monde |
Au travers de la possession symbolique de (sa) chose. |
|
Hors langage. Indicible. |
Jouissance (de l’) Autre |
Être possédé par le désir (de) l’autre |
Dans une tension extatique et réelle du corps. |
|
Hors réel. Dans notre tête. |
J’ouïs-Sens |
J’ouïs-Sens d’un flux de lettres |
Pour imager une signification. |
/image%2F0395736%2F201302%2Fob_9f991cc67dc89bd2746fa62af5771435_arnolfini.jpg)



