Pontormo, d'un O l'autre
Pontormo. D’un O l’autre.
Tout commence avec une mêlée de membres où courent des lignes sinueuses et labyrinthiques. Il s’agit des dessins et des études que le peintre réalisa en vue de la décoration à fresque, malheureusement aujourd’hui disparue, de l’église San Lorenzo à Florence.
Où l’on s’enfonce dans des remous de chair, les corps s’enroulant les uns autour des autres.
Avec Pontormo le jeu consiste à se laisser balloter au gré des O et de leurs boucles.
En une convolution générale! Où les corps se replient sur eux même tandis que l’ensemble remue et grouille. Le thème des fresques est on ne peut plus explicite : c’est le déluge. Les pauvres êtres humains sont engloutis par le maelström de la colère toute liquide de Dieu avant, plus loin, de s’arracher et s’extraire de la terre pour monter au ciel. C’est alors la résurrection et l’ascension des âmes. Le tout n’étant finalement que la figuration charnelle et mortelle d’un formidable avalement et d’une divine digestion.
Où il s’agit de se replier sur soi. Tandis que l’estomac fait son travail.
Pontormo habitait un « logement d’homme fantasque et solitaire », dans lequel il s’enfermait comme un oiseau en cage. Il se réfugiait tout en haut, dans une tour inaccessible, que seule une échelle de bois mettait en communication avec le monde. Une échelle qu’il remontait avec l’aide d’un treuil.
Il aimait à rester enfermé dans sa tour, conciliant travail et soin d’un estomac mal en point. Comme une pierre précieuse qui lentement se cristallise autour de quelques traces de couleurs !
Il nous a laissé un journal étrange où, comme Quignard nous le rappelle, il note la litanie et la rhapsodie du rien journalier. Notes qui nous font grâce de connaître l’aspect et la taille de tout ce qu’il excréta jour après jour de 1554 à 1557 (période juste avant sa mort où il réalisa les fresques du chœur de San Lorenzo).
Voila donc une belle entrée en matière.
C’était un collectionneur de bruits, de coups et de grincements, qu’il notait dans un petit bréviaire secret à côté des raclements de gorge, du gargouillement courroucé de la bile agité et du rugissement des entrailles à jeun.
La légende rapporte que désireux de faire « au naturel » les figures du chœur de San Lorenzo noyées dans l’eau du déluge, « il conservait des cadavres dans des auges pleines d’eau pour les faire gonfler et empester de puanteur tout le voisinage » (Giovanni Cinnelli, 1677).
En quête d’un corps qui passerait totalement en substance !
Tout bouillonne fronce et s’ourle dans cette auge ! Jusqu’à ce que la pâte baignée et amollie se prête à être coulée et moulée !
Amollissement des chairs mais l’élasticité du derme est toujours là. Les corps substances, mous et flaccides, se laissent souplement mouler. Pontormo a horreur du muscle contrairement à son maître Michel Ange : l’épanouissement des fesses n’est plus musculeux mais charnel et comme... plastique.
Ces corps qui flottent au gré des humeurs du peintre ont un devenir… pneumatique une fois l’eau évaporée! Tout alors se suspend et s’allège.
Lévitation, musicalité !
Pour Jean Louis schefer, c’est peut être l’attention maniaque qu’il portait à ses repas comme à ses selles qui l’autorisait à alléger ses vierges jusqu’à les faire se supporter par un seul doigt de pied et… léviter.
Et Pontormo se fait sujet de la peinture, avec le corps comme milieu même des échanges de substances. Il y a peut être une peur du gonflement et de l’éclatement chez cet homme mais ce qui est sûr c’est que le transit intestinal se sublime dans la couleur. D’aucuns ont dit que l’intérieur du peintre était travaillé d’un régime de couleurs.
Où Pontormo se fait sujet de la peinture comme expérience colorée, tube de couleurs. Et l’éprouvette graduée de sa merde va alors comme par alchimie s’… aciduler.
Et c’est là que tout devient magique.
Car si la peste de Florence de 1523 l’a marqué, il va en transcender les couleurs. Le « giallastro », le verdâtre, les mauves, les roses pâles, les reflets acides et fluo vont certes faire sa palette, mais le glauque va s’alléger, et la peinture va se prendre dans la gueule une des plus belles claques de couleur de son histoire. Une grande flaque de couleurs acidifiées et diluées.
Ce corps souffrant avait d’ailleurs ses gourmandises : il aimait les omelettes liquides saucées avec du pain. Un jaune d’or à la brillance unique que nul or ne pourra imiter dans sa liquéfaction.
Il va diluer la couleur jusqu’à l’opalescence et nous offrir une magnifique symphonie acidulée ! Dans l’aigu comme dans le grave.
Alors les visages blêmes, les hermaphrodites à la chair de cire, tous ces hommes-femmes au sein naissant, dans leur auge divine, s’enveloppent de corps fleurs. Les étoffes plongées, s’étirent, se contournent, se colorent. Dans une déhiscence générale de drapés aux teintes phosphorescentes. Dans un déploiement de volutes irisées.
Ondulation de filaments bleutés dans un tourbillon de teintes.
Toute une agitation d’étoffes plissées et ployées qui peuvent aussi, humidité oblige,… coller à la peau comme un maillot de corps.
Un festival pour un bouquet de corps flottants. Et de ces tiges de cire pompant et tirant leurs couleurs de l’eau glauque s’échappe et s’évapore toute une lévitation de turquoise, rose, bleu. Comme un bouquet d’Odilon Redon.
Voila une peinture iridescente aux origines indécentes.
C’est la transfiguration des corps en astres !
La mort avait harcelé son enfance. Peut être qu’à l’instar de Munch, une robe rouge flotte et s’évase du fond de son passé. Il vivait les mâchoires serrées, les poings serrés.
Il faut voir les yeux rapprochés de ses figures. Noirs, caves, enfoncés dans leurs orbites ils forment les foyers d’ellipses qui vont s’élargissant jusqu’au contour du visage pour s’égarer dans les boucles des cheveux. Ils sont comme le point de départ et le centre des développements de cercles, d’ovales et d’orbes de ses dessins. Boucles. Enchaînement de O. Comme des poils de cul que l’on serre délicatement entre ses doigts pour sentir le creux en leur sein. Serai-je tenté de dire au vu de son journal digne d’un sordidissime Quignardien !
Dans les volutes de son obsession de la mort.
« Le dimanche 4 octobre 1556 je travaillai toute la journée aux deux têtes de mort qui sont sous le cul. Il m’a semblé avoir quelque chose de collé au fond de la gorge sans qu’il y ait moyen que je le crache. »
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