La cruche de Cézanne

par jms  -  30 Avril 2014, 08:32  -  #Cézanne

Reprise cézanienne au pastel gras

Reprise cézanienne au pastel gras

« Il s’engagea ensuite dans des rues étroites, bordées silencieusement de vieux hôtels parfois très ornés, où la mélancolie d’un grand passé défunt s’associait noblement à la sévérité qui sied aux gens de robe. »

 

 « Plus tard, on le vit de nouveau dans les rues, traversant les places dont, l'été, les murmurantes fontaines ne parvenaient pas à rafraîchir l'ahurissante torpeur, au retour, son bagage de peintre sur le dos, de la campagne bleutée et ocre qui entoure la ville, parsemée de maisons aux murs nus, et de pins..." 

 

"... le bruit frémissant, semblable à une émanation chuintante du silence, vaste, immatériel, lent à naître et à s'éteindre, comme une respiration majestueuse de la plaine, du  long vent de la vallée du Rhône dans les pinèdes — puis plus rien — les ombres entrecroisées des branches sur les façades — les tournants des routes — le soleil pâle d'hiver déclinant — les fermes abandonnées — les cicatrices rouges de la terre — les montagnes érigées au loin. » Claude Simon.

Les dessous de Cézanne (essentiellement pastel gras) reprises perso de morceaux de choix Cézaniens

Les dessous de Cézanne (essentiellement pastel gras) reprises perso de morceaux de choix Cézaniens

« Je vous dois la vérité en peinture. » Où il s’est toujours agi pour Cézanne de monter le motif en peinture ! De la torsion torturée et enflammée de Saint-Antoine en proie à ses visions... aux dessous légers de la Sainte Victoire montée en rose.

 

« Voyez ce pied blanc, ici, à gauche. » commente Cézanne devant un tableau du Tintoret (un petit pied magnifique, perdu dans une folle « débauche » qui n’est pas sans nous rappeler le Frenhofer de Balzac que Cézanne appréciait beaucoup). « Les dessous… il préparait ses chairs en (à) blanc. Puis d’un glacis rouge, vlan… il leur donnait la vie.». « Il se faisait jouer du violoncelle par sa fille pendant des heures,… seul avec elle dans tous ces reflets rouges. » « Je ne veux plus peindre qu’en blanc et noir aurait-il crié après la mort de sa fille! Mais comment aurait-il fait ? Comment se serait-il passé de son supplice. Le supplice, le délicieux supplice de la couleur. Et la lente préparation, fabrication des chairs. Toutes ces couches et ces dessous, l’épaisseur et la volupté de la chair. »

 

Cette « rose de joie tourbillonnante » de la chair faite peinture est ce que Cézanne cherchera inlassablement toute sa vie ! Une rose de joie de Bouffan ("le gîte du vent", nom du jas du XVIIIème de son père) au sommet de la Sainte-Victoire.

 

De la chair à la pâte. Faire glisser la sensualité du monde de la chair vers celle de la pâte picturale. 

Morceau de choix Cézanien (pastel gras)

Morceau de choix Cézanien (pastel gras)

Le noir et blanc caravagesque c’est à ses débuts que Cézanne l'emploie. Une entrée en peinture pour le moins tortueuse et sombre comme dans sa tentation de Saint Antoine ! Où il peint saignant et donne dans l’atroce. Où il s’agit de torsader la femme, et… le trait. Ses esquisses (les premiers dessous) nous révèlent un dessinateur frénétique. Retour des traits sous la ligne. On sent bien comme une pulsion du gribouillage dans le dessin de la femme qui apparaît à Saint Antoine. C'est une reprise de Delacroix, la femme égorgée de la mort de Sardanapale devenant ici la tentatrice suprême qui offre au saint sa fente. Delacroix l’envouteur qui, selon Cézanne, troue… la toile. Où la peinture se fait tissu qui de volute en turban tourbillonne vers un fond tout noir… à contenter !

 

Chez Cézanne au départ l’œil est en rut. Peinture à la spatule. Il maçonne au couteau. Dans une matière épaisse, véhémente, grossière, indécente, … obscène ! Cézanne torche, pétrit et palpe. Ce sont ses couilles qui donnent du corps à sa peinture. Et ses coups de pinceaux tiennent davantage de la surcharge et de la rature que de la célébration. 

 

Avec cette croupe turgescente qui ressort de loin en loin ! « J’avais rêvé que je tenais dans mes bras… ma friponne, que je lui tapai sur les fesses, et bien autre chose encore… »

 

Une croupe excessive. Une forme sphérique qui hantera jusqu’à la fin de sa vie le peintre et qu’il va falloir enrober d’un beau tissu ! Comme dans un de ses poèmes de jeunesse où elle se trémoussait du derrière : « pourquoi vous arrêtez vous ! »

La tentation de Saint Antoine, Cézanne, 1875

La tentation de Saint Antoine, Cézanne, 1875

La cruche de Cézanne (huile détrempée)

La cruche de Cézanne (huile détrempée)

Cézanne qui se représentera en 1873 dans la pose d’un bourgeois (a)mateur de la croupe d’Olympia. Un tableau dérangeant où Cézanne exhibe les dessous de Manet, des paquets de chair nue, rendues par un chaos de couleurs. Comme l'écrivit un critique de l'époque, cette fantastique et délirante figure qui se présente dans un ciel opiacé, ne peut que suffoquer le spectateur: seul un fumeur d'opium peut y voir une vision voluptueuse. Cézanne était d'ailleurs un grand amateur de cigares, pouvant écrire à Zola "... c'est elle, comme elle glisse, elle voltige... comme elle rit de moi, elle vole dans les tourbillons de la fumée... elle monte, elle descend, elle folâtre, se roule, mais elle rit de moi... enfin la voila qui s'évanouit".

 

"Qu'importe injures un jour se dissiperont comme volutes gitane."

 

"Dans son regard absent et son iris absinthe, tandis que Marilou s'évertue à faire des volutes de sèches au menthol... tout en jouant avec son zip à entrebailler...." (Gainsbourg)

 

Pour Michel thévoz, ce qui gêne Cézanne chez les modèles c'est moins leur nudité que le fait qu'elles le regardent, ou plutôt qu'elles le voient les regarder, et qu'il doive donc se garder de leur laisser voir quelque chose dans son propre regard qu'elles tiendraient pour une victoire. 

 

Cachez-moi cela ou alors tournons nous vers un cruchon, vert, léger et frais. Où il s’agit depuis le départ de se faire une cruche… comme une croupe. Ou encore une pomme trou du cul ! Il s’agit de boucher le trou avec son regard.

 

« Voila la jeune femme aux fesses rebondies ! Comme elle étale bien au milieu des prairies son corps souple, splendide épanouissement. La couleuvre n’a pas de souplesse plus grande, et le soleil qui luit, darde complaisamment quelques rayons dorés sur cette belle viande. »

 

Les baigneuses (qui, au début, se battent entre elles plutôt que de s'ébattre dans l'eau) vont s’étaler comme de beaux morceaux de viande ficelés de lignes (suppliciant le corps à la Degas) avant de s’alléger en entrelacs d’ocres de bleus et de verts légers et frais…! Où il s'agira à la fin de tout aquareller afin de laisser transparaître les dessous.

 

Les modèles lui font donc peur. La chair nue lui donne des vertiges. Que la brougresse remue et le motif lui échappe. Une pomme ça ne remue pas! Cézanne a noté cette phrase de Balzac : « la pudeur est un doute peut être ?». Il a développé une phobie du toucher. « Châtré » et « Jean-foutre » sont ses deux jurons préférés.

Cruches qui font tourner la tête

Cruches qui font tourner la tête

Il faut à tout prix atténuer le pouvoir médusant de celle-qui-me-voit-voir-qu'elle-voit-que-je-la-mate. Alors il se focalise sur la sphère ! « Dans une pomme, une boule, une tête, il y a un point culminant. Le plus rapproché de notre œil. » Car les bords des objets fuient…

 

 « Le contour me fuit ! » ne cessera-t-il de répéter.

 

Un jour il maudit un peintre en disant qu’il met les luisants sur le bout du nez, comme sur un bâton de chaise. Cézanne aurait-il en horreur le luisant du barreau de chaise? Ce luisant, ce « glanz auf der nase » cher à Freud, hante en fait notre peintre ! C’est le glanz par lequel Freud introduisit le concept de fétiche et qui entrecroise la dimension du regard (a glance en anglais) et l’aspect miroitant du brillant. Le point culminant et fulminant, le substitut qui masque le trou insupportable !

 

Mais chez lui tous les éléments veulent venir au premier plan pour mieux se désister dès lors qu'on les fixera. Où l'oeil furête en quête du fuyant.

 

On notera la torsade de la chevelure de la femme qui exhibe, que dis-je qui décalotte sa croupe aux yeux de tous. C’est la torsade du petit amour en plâtre qu’il aimera faire… monter. « Prologue vert, frais, rond, torsadé » comme dit Sollers. Où il s’agit de faire monter la chose, le motif. Tournoiement des couleurs, mais « cousus les tons ! », car il ne faut pas trouer la toile, comme Delacroix. Il n’y a que Courbet qui sache pratiquer un noir sans trouer la toile (mais c’est un maçon qui ne fait pas tourner les tables comme Delacroix).

 

« Les tons entrent les uns dans les autres, comme des soies: tout est cousu et c’est pour ça que ça tourne. »

 

Pas impressionniste pour un sou le bonhomme. C’est un balayage tissage qu’il vous concocte ! 

La pomme trou du cul (pastel gras)

La pomme trou du cul (pastel gras)

« Que mes propos décousus ne vous surprennent pas,… j’ai des vides ». Le fond de son affaire : une réserve blanche. Mallarméenne. Etrangement inquiétante ! Un point blanc qui se déplace avec le regard. Comme le dit Didi-Huberman, il y a quelque chose d'évid(a)nt dans la peinture!

 

« Je vous dois la vérité en peinture » quant à la connaissance du monde qui s’offrirait à nous naturellement. « La nature comporte une suite de rondeurs qui s’enveloppent les unes les autres. »

 

« Les corps sont tous convexes… La nature est plus en profondeur qu’en surface. L’ombre sur la sainte victoire est convexe renflée… Incroyable. Où l'ombre du trou culmine. J’ai besoin de connaître la géologie, comment la sainte victoire s’enracine, la couleur géologique des terres ».

 

Où il s’agit encore et toujours de prévenir la dissolution des corps.

 

Les assises géologiques ! Le plus fort est celui qui aura vu le plus à fond.

 

« Au fond j’en suis sûr, ce sont les dessous, l’âme secrète des dessous qui, tenant tout lié, donnent cette force et cette légèreté à l’ensemble. On a perdu cette vigueur fluide que donnent les dessous ».

 

Comme dans les poupées russes la plus petite forme a la valeur d’un trésor. Le toit comme un as de carreau. Le petit pan de toit vermillon au milieu des bleus et des vert Véronèse. L’orange qui sourd du vert frais.

Montée des roses en Sainte Victoire (pastel gras et impression à l'encre)

Montée des roses en Sainte Victoire (pastel gras et impression à l'encre)

Sensations colorées. Touches… concaves ou convexes. Croisements, dessus dessous. Trame. Il écartait ses mains, les dix doigts ouverts, les rapprochait lentement, lentement, puis les joignait, les serrait, les crispait, les faisait pénétrer l’une dans l’autre, déclarant alors : « Voilà ce qu’il faut atteindre… Il ne faut pas qu’il y ait une maille trop lâche… Je rapproche tout ce qui s’éparpille… Tout ce que nous voyons, n’est-ce pas, se disperse, s’en va ».

 

Ces feuillets en bleus qui font lever le fantôme évanescent d’une montagne Sainte Victoire dans une tâche rose et flottante. Toujours une question de montage. Château de petites cartes colorées.

 

« Tous les volumes tournent en s’emboîtant !»

 

Où le modelé (quand on ombre d’un coup de pouce) doit rejoindre son antipode (un chapeau de paille multicolore tressée). Modèle les formes sans modeler ! Ne touche pas ! Et exit le modèle.

 

Mais il dira encore et encore : « Elle fuit de son centre ! »

Crâne Cézanien (huile sur carton perso)

Crâne Cézanien (huile sur carton perso)

A la fin de sa vie il ne cessera de multiplier les études de… crânes. La cruche croupe n’était donc que vanité. L’art de Cézanne serait-il plus os que chair ? Des crânes qui trônent sur un tapis oriental car il s’agit encore et toujours de… tisser.

 

Entassement de boîtes osseuses où le trou des yeux met une pensée bleuâtre. Un phénoménal rien à voir. Absence de perspective. La vérité de la peinture est ramenée à la modulation d’un crâne en couleurs. Une fleur d’os !

 

Une croute épaisse cerne les crânes.

 

Cézanne, mais quel démon féminin a démonté ton crâne ? 

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