De sa représentation
Fin 2013 les corps masculins se sont mis à nu au Musée d’Orsay pour une exposition... « osée », certaines des œuvres présentées étant susceptibles de heurter la sensibilité des visiteurs et tout particulièrement du jeune public: « Masculin/Masculin l’homme nu dans l’art de 1800 à nos jours ». Cet évènement culturel fut l’occasion d’une petite flânerie voyeuriste.
Une exposition sur le nu masculin… ? Une première selon les organisateurs ! Hum… Oui, non mais bon, des héros aux corps polis et aux muscles bien délinéés, on en a déjà vu un paquet. Alors ne nous voilons pas la face, si nous sommes allés de ce pas… la voir… c’est bien pour la voir et, en même temps, comme de bien entendu, ne pas la voir. Toujours la même histoire d’un déni, d’un pas de… vieux comme le monde.
La peinture du XIXème siècle (l’exposition n’allant pas plus avant dans le temps) ne déroge pas à sa réputation puritaine. Les pinceaux se doivent d’être parfaitement nettoyés après usage. La peinture y est poncée, léchée, glacée pour bien maintenir à sa place la platitude toujours menacée du spectacle. Non pas que le tableau comme scène théâtrale, avec sa perspective tirée au cordeau, n’ait pas quelque profondeur, mais ce qui doit être évité par dessus tout c’est ce levain (pensons aux empâtements de Rembrandt ou de Lucian Freud) qui en peinture boursouffle les matières. C’est que les tableaux « académiques » doivent pouvoir être observés à la loupe, pour qu’on puisse voir si tout y est et, si le « glanz » (l’éclat) des boutons brille comme il sied aux uniformes. Et quant à la chose, elle reste mesurée et petite dans les représentations de nus… sinon elle risquerait fort dans sa réelle mise en avant d’aveugler par son grossissement le pauvre œil du bourgeois derrière son monocle.
Alors s’agite devant nos yeux, à partir d’une improbable accroche, tout un jeu d’enveloppements et de développements de drapés. Quel joli et ample drapeau sans sa hampe ! Simple support, elle y est hors jeu. Où le bien-faire académique caractéristique de l’époque amène à… bien dérouler la chose. A défaut de la montrer on l’emmaillote… avec panache…
Détail d’une peinture Louis Vincent Léon Pallière, « Ulysse et Télémaque massacrent les prétendants de Pénélope », 1812
… ou on la barre. Etranges paradoxes ! Si on peut se demander où diable David est allé chercher que Leonidas et ses spartiates combattaient nus, pourquoi faut-il alors que les fourreaux des glaives soient toujours si judicieusement placés. N’oublions pas, anecdote symptomatique, que David aimait justement à signer ses toiles sur les bandes de cuir de ces fourreaux.
Une peinture bien léchée qui nous cache pourtant ses dessous. Car à l’instar d’Ingres ou de David, nombreux sont les peintres qui l’ont dessinée avec précision (au crayon Conté) avant de la recouvrir des somptueux atours de la peinture. Mais rien de tout cela ne nous est montré dans cette exposition. On eût aimé que nous soit proposé un choix d’esquisses des grands maîtres du XIXème plus libidinales (où le crayon s’égare… avant que le pinceau n’efface toute trace d’agitation). On se contentera donc de la peinture « parfaite » de l’éternel jeune homme assis d’Hyppolite Flandrin, recroquevillé sur lui-même, sans qu’elle ne dépasse (pas plus que le moindre poil d’ailleurs).
Et pourtant Dieu sait que la peinture de l’époque prend soin des extrémités. L’abondance des pieds nus nous laisse rêveur. C’est le détail qui tue ! Pourquoi sont-ils nus ? Pour mieux vous montrer leur pied noueux mon enfant !
On ne s’étendra pas sur le… dos et les fesses qui restent les grands représentants de l’érotique masculine dans la peinture de cette période. De beaux culs pommelés, des muscles dorsaux bien agencés et bien tendus. Quoi de plus normal me direz-vous pour des… chasseurs à l’arc ! Mais où diable sont-ils encore allés chercher cela ? L’antique a bon dos pour cette pléthore de nus héroïques : le pas-de-sexe s’allie au pas-de-face pour se livrer à une tension du corps sans équivoque.
Ah heureusement me direz-vous Füssli et le romantisme noir issu des lumières sauvent le siècle en se démarquant par de… grands écarts ! Des hommes aux jambes écartées, attachés ou endormis (!), dans l’attente sadomasochiste d’un… bec d’oiseau prédateur. On est en plein rêve ou en plein délire ! Mais comme c’est étrange on n’y distingue rien. Mais alors rien du tout ! Serait-ce trop tard ? C’est le grossissement du manque cher à Füssli : dans ses œuvres, des parties de corps (l’abdomen ou la face intérieure d’une cuisse cachée et repliée derrière un mollet) enflent et débordent de façon étrange autour d’un entrejambe lisse et sans la moindre bosse. Un jeu d’illusion ! Qui rappelle la peinture byzantine tardive et ces « phallophanies » sur le corps du Christ crucifié où les barres abdominales dessinent souvent un étrange fantôme phallique (il faut le voir pour le croire…).
Bon mais tout ça n’était qu’un hors d’œuvre, le XXème siècle n’a-t-il pas révolutionné les choses en offrant aux regards l’objet de tous les désirs ?
Dans cette exposition le couple d’artistes contemporains Pierre&Gilles est omniprésent. Avec un art qui allie le léché XIXème à l’homosexualité la plus kitch. Mais le musée se garde de nous montrer les œuvres les plus crues, en particulier celles où elle apparaît dans cet état de force tranquille, semi-bandante, où son pesant de courbe lui tient lieu de valeur. Non là on a surtout à faire avec l’habituelle compensation kitshissime des beaux muscles bien épilés. Où un body builder (pas un poil ne dépasse : on se croirait revenu au XIXème) aux cuisses un peu débordantes (c’est le grossissement du manque, le détail à ne pas manquer qui fait… toute la différence !), se débat avec une hydre de Lerne vert tendre !
Les héros modernes de Pierre&Gilles ne chassent plus : ils courent après le ballon rond. Nus, ils se tournent vers nous, avec leur sourire aux dents blanches. Black, Blanc, Beur. Inévitables comparaisons ? Elles ont été bien choisies pour qu’il n’y ait guère de disputes. Repos ! Au moins elles ne sont plus petites et grecques. Chassériau et le début XIXème avec leurs étonnants éphèbes à peine pubères semblent loin. C’est plutôt le bling bling m’as-tu-vu dans l’entrechoquement des ballons.
En tous les cas chaque salle a droit à sa poupée Barbie masculine et homosexuelle. Un canon plus classique qu’il n’y paraît avec le polissage comme éternelle censure de l’aveu. C’est l’artiste sur sa pelouse redressant obsessionnellement chaque brin d’herbe avec sa pince à épiler (“Straightening each bent blade with tweezers”).
Mais qu’elle est rare ! Même là en plein XXème! Et surtout pourquoi ne se montre t’elle donc pas au garde à vous dans toute sa crudité ! Pas une seule érection dans toute l’exposition ? Inimaginable ? Incroyable !
On a tout de même la superbe ombre noire « portée » de Mapplethorpe. Un esthète dans le grossissement d’une… ombre chinoise. Où le jeune homme qui se recroqueville (la fameuse position du jeune homme devant la mer d’Hyppolite Flandrin) laisse dépasser un beau morceau. Un fantasme « un brin » raciste.
Toute tordue chez Cocteau, elle se tortille à l’instar de son trait. Se dresse (enfin !) mais… en faisant d’improbables angles droits. Où la ligne claire de Cocteau, celle de ses profils aux moues boudeuses et aux nez délicieusement camus, s’avère symptomatique ! D’ailleurs un joli dessin la montre épousant la ligne sinueuse et envoutante d’un visage pâmé. Qu’on attrape l’angelot bouclé et qu’on… ! Un Genet gentillet ce Cocteau dans ses dessins, mais au moins elle est là !
Grande déception pour Egon Schiele. Ils n’ont pas osé ! Je cherche du regard la célèbre hostie rouge (de 1911 !). Mais elle n’est pas là et on se contentera de quelques superbes autoportraits en tronc (oui oui avec leurs incroyables moignons de membres, si chers au peintre). Des écorchés vifs où de superbes tons rouge et vert rehaussent l’écorce des ocres dans la métaphore d’une masturbation déchaînée et douloureuse.
Bon au moins avec Lucian Freud il y a de la matière. Toujours pas de tension mais un poids de chair pour le moins boursouflant. Une exhibition de pâte ! Quant à Francis Bacon il sait d’un coup de brosse l’effacer pour mieux la saisir, non pas sur le vif, mais dans son insaisissable mouvement.
Au détour d’un couloir, une sculpture du XIXème accroche mon regard. Une feuille de vigne vierge ouvre son méat ! Le satyre te regarde. « C’est assez dire : abîme et satire de l’abîme. » (Jacques Derrida)
Car une petite plongée dans l’abîme pourrait nous expliquer pourquoi l’art la cache comme pour mieux la montrer. C’est une magnifique photo centrée sur le bas de la paroi abdominale et cadrée serrée afin que l’on ne puisse que deviner, ou plutôt imaginer la chose. Produit et production du cadre dans un génitif ambigu. Comme disait Derrida, elle doit s’ériger dans le mouvement excessif de sa propre disparition, de son imprésentable présentation. L’obscénité de son abîme. Presque trop grande elle s’annonce et se dérobe à la présentation sur scène. On la dirait en raison de sa taille presque excessive, obscène !
Selon Kant… « Nous nommons sublime ce qui est purement et simplement grand ». Comme le point de vue de l’à perte de vue ! Et quand il s’agit d’esthétique, Kant nous surveille toujours. Avec son plaisir sans intérêt, sa finalité sans fin, bref son travail de deuil !! « C’est donc le sans qui compte pour la beauté, ni la finalité ni la fin, ni le but qui manque ni le manque de but mais la bordure en sans de la coupure pure le sans de la finalité sans fin. » (Jacques Derrida).
« Entre le sans fond et le fond du fond l’opération de la mise en abyme s’occupe toujours à faire le plein d’abîme. » (Derrida)
J’eusse aimé que des pornographes s’occupent un peu plus de la chose. Des collectionneurs d’arrêt sur image! Des qui savent la décliner sous tous ses aspects. Les affiches de l’exposition sont éloquentes dans un rapprochement (le XIXème et le kitch homo de Pierre&Gilles) qui finalement rate l’essentiel, nous montrant seulement que le bel homo contemporain n’est qu’un éternel retour de l’éphèbe ou du héros XIXème. Une impression de déjà vu qui est loin de lever le voile sur la représentation pornographique dans l’art! Mais on peut se consoler, comme le dit Alain Fleischer « c’est pour ces images la confirmation de leur prestige, de leur radicale insoumission aux règles, aux bonnes manières et surtout au marché de la… culture ! »
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