L'élévation des corps du Greco
On les dirait comme déformés par un grand angle optique. Comme si… à s’approcher trop près de ce qui s’élève, là devant lui, l’œil ne savait plus où donner de la tête. Comme si… à vouloir toucher et suivre des doigts la chose... le peintre tournait de l’œil… à perte de vue. C’est que la chose s’érige et s’allonge! Il y a d’ailleurs un jeu de mots que j’aime beaucoup, c’est celui du « point de vue de… l’à perte de vue » qui résume pour moi très élégamment cette notion de « Sublime » que Kant hissa au niveau du Beau dans son « Jugement esthétique »… là où l’imagination défaille devant ce qui est purement et simplement grand.
Regardez donc ce soldat bouleversé devant la révélation de la gloire du Christ… complètement renversé au sens propre du terme… la tête en bas… les jambes écartées… le sexe à l’air et à peine voilé par une des bandelettes jaunes de son justaucorps (avouez que celui-ci ne ressemble guère à un plastron tellement il lui colle à la peau et puis il y a aussi sa couleur, qui n’en détonne pas moins,… un jaune crépitant digne des roses les plus acidulés du Pontormo). Et les autres soldats, à côté et… par derrière (!?), qui se tordent et se pâment dans une étrange extase qui semble mêler l’effroi à l’enthousiasme. Sans parler de celui qui semble, au sens propre, prendre son pied… dans l’inimaginable. Une orgie de grand corps souples et musclés aux cuirasses-maillots-de-corps moulants au possible… qui sont comme traversés de part en part d’un désir de métamorphose. Un étirement irrépressible les agite… les arc-boute et les renverse. Veulent-ils sortir de leurs corps… en se dénudant, jusque de leur peau? Pour qu’il soit nu comme un ver mon enfant… dans toute sa gloire! Mais est-ce donc bien un tableau religieux ? On ne sait ce qui traversait l’esprit du Greco lorsqu’il peignit ces étranges mêlées mais, ce qui est sûr c’est que de terribles et splendides allongements semblaient indéniablement l’obnubiler.
Et ce qui l’attire visiblement ce ne sont pas les muscles boursouflés de Michel Ange, trop pleins et trop lourds… dénués de toute immatérialité… mais bien ceux que l’on imagine à un grand nageur de l’irréel, se dilatant et s’étirant dans l’onde qui se creuse et l’aspire… et dont les lignes seraient troublées par la diffraction de l’espace dans lequel il se baigne.
Leonor de Recondo, dans sa « Leçon de ténèbres », passe une nuit avec le Greco dans son musée à Tolède. A un moment elle sort son violon… et écoute la résonance longue qui galope sur les voûtes. Où il s’agit de faire vibrer l’espace comme le Greco brouille et affole les reliefs de ses torses et les plis de ses drapés. Remplir l’espace d’ondes… suivre leurs courants ascendants et descendants… pour mieux se laisser emporter. Se retrouver comme dans un bocal plein d’eau. « Me déshabiller et sentir sur mon corps ces fluctuations » et… ces marées.
Ne surtout pas lutter… il faut céder à la puissance du mouvement… du pinceau.
Trente-cinq ans séparent le Saint Sébastien de la cathédrale de Palencia de celui du Prado. Le premier est encore terriblement imposant, un colosse incroyable, un peu lourd, même si les muscles restent… fluides. C’est surtout, malgré son épaisseur, un corps jeune, vert et tendre, aux lignes souples, qui n’attend plus que de s’affiner en… s’étirant. Le second est typique de la dernière période Tolédane du peintre… maintenant les muscles ondulent… faisant du buste une mer déchaînée de gris brossés impétueusement. Un inachevé fascinant embrouille les lignes… les trapèzes des épaules s’écartent vers le haut pour mieux laisser le cou se rehausser, s’allonger et… et puis il y a cette aine étrange… une érection courre sous la peau… comme la signature du peintre de l’élévation sublime des corps.
Leonor dit qu’en se recroquevillant elle pourrait entrer tout entière en eux, dans leur cage thoracique, y plonger et disparaître dans leur immensité. Argh… quand l'amant plein d’étoiles vous enveloppe.
C’est comme si l’objet de la peinture du Greco n’était pas la religion mais la figuration charnelle de l’élévation des corps, leur ascension, leur... transfiguration ! L’anamorphose de ce qui vient là devant… s’élever vers des hauteurs infinies… vers sa propre disparition. Où ce ne sont plus les justes proportions de l’idéal antique qui comptent mais bien l’aspiration de notre corps et sa natation obscure dans les éléments premiers. Comme une seconde… Renaissance.
Il allonge les corps qui deviennent pareils à des flammes que les ténèbres grandissent encore. L’art du Greco est une sorte d’hallucinante peinture rupestre : il nous plonge dans une caverne où des torches projettent sur les murs des formes aberrantes et fantastiques… des formes indécises pour des êtres comme protoplasmiques.
Les torches résineuses forment aussi d’épaisses volutes. Ce sont tous ces ciels orageux qui lui sont chers, mêlant les marrons sombres aux gris foncés... et d’où sourd toujours comme une exaltation de l’obscur, un rayonnement nocturne. Le chaos de nuages s’allume sur ses bords d’ourlets de lumière, donnant à la scène… une clarté spectrale et lunaire. La nasse fuligineuse des cieux est toute innervée d’argent, de bronze, de bleus aveuglants et de verts inouïs… toute irriguée de blancheurs.
Une atmosphère surréelle ! Il faut voir « « La vue de Tolède »… cette fantastique citadelle d’opale laiteux... enfermée dans ses remparts de verre qui donnent sur une hallucinante prairie d’un vert acidulé. Le Greco se plait aux lumières pâles et froides… bien loin des ors de la Venise de ses vingt ans. Tolède et l’aridité de son paysage au crépuscule lui rappellent-elles la Crète de son enfance ?
Le haut de ses œuvres religieuses s’ouvre en fait sur un monde extraterrestre. Quel étrange royaume des cieux ! Gris, comme pleins d’humeurs et de glaires, mais aussi électrique et crépitant des couleurs des robes des anges… qui vrille-voltent dans les airs plus qu’ils ne volent. Un vortex aux tourbillons insidieux qui nous enivre. Mais où diable nous trouvons nous donc ? N’est-ce pas là plutôt le lieu d’origine du monde… un utérus céleste... pleins de bruit et de fureur et qui ne signifie rien.
Une consolation de couleurs attend les bienheureux… Argh tous ces anges qui s’élèvent de concert avec vous avant de s’égayer dans tous les sens dans un feu d’artifice de couleurs… toutes ces robes aux drapés, épaissis et raidis... étranges et pénétrantes… aux formes si ambiguës. Une véritable montée en jouissance dans des étirements de bleu… des éclairs de blanc… des percées de vert … des étincelles de rouge… des chevauchées de brun… des dentelles de gris.
Leonor de Recondo évoque la tunique rouge du Christ… comme un cri au cœur de la toile. « C’est tout l’intérieur de mon corps qui maintenant se dénude, se défait en lambeaux longs, en bribes carmin, en hardes jetées »…
Elle qui dit plus loin : « le violon c’est mon intérieur à la vue de tous ». Comme au diapason d’une couleur crue vibrant dans ses moindres fibres.
Et je pense à la robe de la vierge… celle que, lors de l’annonciation, la lumière viendra visiter dans ses moindres replis ! Pour mieux te faire vibrer et vaciller mon enfant!
Il faut donc à la nuit du Greco un feu de joie pour que les formes sans corps qu’il peint accomplissent ce désir qui l’agite. Regardez cette incroyable adoration des bergers ! Est-ce Jésus qui les illumine et les met en extase ou bien ce bœuf dont le mufle, étrange, semble prendre la forme du gland d’une verge…
Un drapé jaune s’érige contre un ventre bleu. Les mains s’approchent de la chose… comme pour mieux s’écarter tout en la touchant. Tandis qu’au ciel un ange étrange fait tourner sa jupe dans un fascinant tourbillon de rouge ! Qu’il est beau le maelström qui vous attend là-haut !
Et partout ces jambes qui se tortillent à la folie ! Souplesse des lignes qui ondulent dans une tension grandissante. Elongation et secousses. Stridence dingue ! Comme un coup de fouet… pour une œuvre fiévreuse, sauvage et dansante… espagnole en diable !
Ces corps terriblement allongés sont comme faits d’une matière mobile et fluide. Cierges incandescents, ils sont peints d’une couleur grisâtre, troublée de bleu et de rose pâle. Les ombres mangent les muscles... leur substance nous échappe… Le Greco traite la couleur comme un élément organique, vivant, quelque chose qui respire et glisse sous les doigts... Cocteau verra ces jambes tortueuses comme des cierges sur lesquels la cire coule avant de s'arrêter en de lourdes larmes aux mollets.
Les corps sont pincés à la taille, comme… des sexes pressés qui commencent à gonfler et se durcir. Des corps tordus, fondus, volatilisés par le plus prodigieux des émois.
Gonflements aériens de muscles. Le modelage l’emporte sur le dessin dans des formes capricieuses.
Turgescence… effets de marée. Il inondera ses œuvres de gris cendré... d’éclaboussures blanches! Toujours à la recherche d’une intensité froide et lumineuse.
La chair est prise dans un derme encore rosé mais des touches nacrées rendent les corps opalescents… comme s’ils étaient traversés de fluides électriques. Une des signatures du Greco c’est cette pâte qui sinue à travers toutes les formes et rend les corps étrangement ductiles. On dirait une pâte étirée au feu. Ces corps ont comme la malléabilité du verre en fusion. Mais quelle étrange pâte lactescente ! D’étranges courants travaillent la couleur comme une substance et une densité. La masse de crème grisée est rebordée de blancs aveuglants... comme repeints à la salive… au foutre ! On a l’impression en fait qu’un sperme incandescent courre sous la peau fine. Avec le Greco nous n’avons pas affaire comme chez le Pontormo à une digestion divine de corps entremêlés mais plutôt à une extase divine… un orgasme phosphorescent.
Une couche nictescente, à fleur de peau, tend les muscles, allonge les paumes vers leur évaporation électrique… tout au bout les doigts changent d’état… se liquéfiant avant de se dégager en gaz bleu dans les nuages.
C’est que les plus nobles désirs d’ascension de ces corps qui fondent… s’étirent vers le ciel. Ils cherchent à l’instar de l’âme du comte d’Orgaz à le pénétrer dans l’étrécissement des nuages pour rejoindre ces drapés angéliques éclatant de couleurs… pour plonger et louvoyer avec eux dans la lumière avachie qui les baigne.
Les personnages du Greco ont bien souvent le visage tourné vers le haut… vers quelque chose de très grand dont la taille et la proportion échappent au cadre, même dilaté.
Une eau ombreuse voile les regards. Les yeux se mouillent… étincellent… luisent
Regardez comme la chose s’érige et s’étire dans l’œil de Madeleine ! Les larmes sont des coups de pinceau sur la pupille… des lentilles liquides qui, dans la transparence de la peinture blanche, déforment la vision.
Les yeux s’envoient en l’air.
Regardez ses yeux à lui... dans les frisottis de sa fraise blanche, comme une tête mécanique à ressort qui serait animée de mouvements d’oiseaux… pour mieux tourner de l’œil mon enfant… à perte de vue.
Incroyable subversion du Greco !
J’imagine alors sa main virevoltante et papillonnante dans sa collerette de dentelle… à faire bander la peinture. Ce n'est pas pour rien qu' Ortega Y Gasset le surnomma... le frénétique du spasme.
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