Dans les pans de sa cellule

par Jean-Michel Salvador  -  14 Avril 2020, 10:03

Alors que je passe quelques jours à Florence, je décide d’aller visiter le couvent San Marco… c’est que je n’ai encore jamais vu les fresques des cellules de ses moines peintes par Fra Angelico au XVème siècle.

 

Comme un doux choc… quelque chose - un sentiment de manque - résonne en moi,  lorsque je me penche à la porte de la 3ème cellule, celle où se trouve une annonciation. Un vide m’aspire à travers un jeu de croisées d’ogives, entre des voiles roses : un petit pan de mur blanc dans un pan de mur blanc.

L'Annonciation de Fra Angelico de la troisième cellule du couvent de San Marco à Florence

L'Annonciation de Fra Angelico de la troisième cellule du couvent de San Marco à Florence

La fresque se situe sur le même mur que la petite fenêtre qui donne sur le cloitre. Peinte dans un contre-jour volontaire et jouant des blancs du mur elle s’obscurcit d’abord… dans l’aveuglement du jour. C’est que le volet dans le volet de bois de la fenêtre est ouvert et un rectangle cintré de lumière vous en met plein la vue. On cligne des yeux et on a comme l’impression vague qu’il n’y a pas grand-chose à voir. Notre œil s’habituant au contre-jour, la fresque finit tout de même par s’éclaircir… mais comme le dit si bien Georges Didi-Huberman c'est pour que son fond retourne mieux au blanc du mur. Sous les croisées d’ogives de la galerie de cette annonciation, le sol peint en larges coups de brosse remonte vers la butée de chaux de son fond… un vide crayeux qui vous fait alors face dans un poudroiement de particules calcaires… entre l’ange Gabriel et Marie, dont les robes sont peintes dans des roses de fou, légers et joyeux… presque impudiques.

 

Un petit pan minéral de blanc cassé qui vous sidère et vous emporte au loin.

 

Un abandon qui ne m’abandonne pas remonte à la surface… Je suis ému et je pense alors à la photo que j’ai prise pendant l’été d’une niche blanche cintrée de fines pierres de lauze. A dessiner méticuleusement, pierre après pierre… ma grande tante me disait pourtant qu’il ne fallait pas toutes les délinéer si l’on voulait bien rendre un mur cévenol… mais bon parfois il faut bien combler comme on peut… le vide… cerner la chose.

Photo perso d'une niche dans un mur corse

Photo perso d'une niche dans un mur corse

Alors à San Marco, au fond de la cellule, entre les voiles roses baignées de lumière, il y a ce mur dans toute sa… blancheur un peu cassée… un pan de craie bien réel… dans toute son aridité. Un blanc comme un silence insoutenable… à se taper la tête contre le mur.

 

Mais quel trou nous dissimule-t-il ? Toute œuvre d’art qui « creuse » l’idée d’une surface au-delà de laquelle nous ne pouvons pas voir ne peut que… capter notre désir. Comme si la peinture avait pour objet de montrer justement ce qu’elle cache… le trou qui, derrière, l’institue et qu’elle dissimule.

 

Une Annonciation...

 

Un cintre de fines pierres… formant une niche… qui serait comme l’alcôve absente d’une série de portraits. Non pas l'esquisse d'un portrait ou son idée mais comme un calice à sa beauté. Où il s’agirait d'y dessiner la forme, aussitôt dissipée, d'un sourire de fou qui vous aveugle. Argh… des portraits qui ne seraient que les diffractions et les reflets d’un… manque profond. Où il s’agirait, en jouant de mots Mallarméens, de peindre l'absente de tous bouquets de portraits. 

Dans les pans de sa cellule

Pas de tableau qui ne soit sur fond d’absence. C’est la fameuse histoire de l’origine du dessin selon Pline… où une femme amoureuse dessine le profil de l’ombre de son amant avant de la confier à son père, potier de son état ! Comme une absence à modeler et à faire surgir entre les mains, une fois son contour… bien délimité.... 

 

... au crayon noir… avant de le modeler au pastel… ou… terrain plus glissant… laisser une montée d’aquarelle s’épandre et pénétrer le papier.

Dans l’annonciation de Fra Angelico… le fond qui s’offre à nous est presque l’objet central du tableau. Comme si l’art ne servait à rien sauf au désir. Où il s’agirait de fourrer l’œuvre de vide… de transformer l’absence d’objet en objet absence. Pour mieux le cerner mon enfant ! Pour donner ce qu’on n’a pas…

 

Ce pan de mur cacherait-il un... abîme de réflexion? Ressasser le silence et l’absence ! Mais pourquoi faut-il parfois que ce qui n’est pas dit fonctionne comme quelque chose à taire ?

 

Comment ne pas s’abîmer alors dans le fascinant carré de Malevitch… de 1915… noir sur fond blanc. « Y a rien à voir » comme on dit… c’est un tableau dénué, nu presque. Un carré noir plutôt qu’une femme à poil. Le « rien à voir » à voir c’est ce carré noir selon Gérard Wajcman. Il en est même devenu une icône du « rien à voir ».  

Carré noir sur fond blanc, huile sur toile de Malevitch, 1915

Carré noir sur fond blanc, huile sur toile de Malevitch, 1915

S’agirait-il, mur blanc ou carré noir, de peindre le rien ? Enfin bon… le carré noir étant sur fond blanc comme son titre l’indique… cela laisse supposer qu’il y a des dessous. Ce noir serait comme l’écran d’un vide, d’un trou. Mais un tableau qui montre le tableau comme un écran qui cache et sur lequel il se peint quelque chose, cela rappelle l’histoire du voile de Zeuxis (que l’on trouve également dans Pline). Où, lors d’un duel pictural, le peintre Parrhasios peint un rideau qui trompe son confrère Zeuxis, celui-ci lui demandant en effet à ce qu’on le tire pour voir le tableau. Reconnaissant dans l’instant son erreur et sa défaite. Un voile donc tombe… et il ne reste qu’un mur. 

 

L’homme demande à voiler la chose. Couvrez-moi ce sein que je ne saurais voir comme disait Molière ! Le mot apocalypse en grec renvoie au voile qu'un homme soulève. En latin la révélation dit la même chose. Selon Pascal Quignard, le geste qui fait la plupart des scènes peintes dans la Rome ancienne c’est celui d’un homme soulevant le voile qui cache le sexe d'une femme endormie. Tel est le premier sens du mot latin objectus d'où dérive le mot français objet. Mais le voile ou le mur qui retranche à la vision n’est pas l"objet jeté devant, c'est ce qui fait voir la tension du désir de voir. C'est le rideau qui ne prend sa valeur et sa consistance que d'être ce sur quoi se projette et s'imagine l'absence: l'idole de l'absence pour Lacan.

 

L'impossible qui commande à la peinture c'est de peindre l'objet. L'image ne peut jamais que le voiler. Par définition elle n'est que ce qui le voile.

 

Ce qui se dérobe à la vue retient l'attention et mobilise les yeux dans le vide. Un vide, comme un trou, qui appelle un plein d’attention... pour mieux s’oublier!

Les liaisons dangereuses de Magritte, 1936

Les liaisons dangereuses de Magritte, 1936

On pourrait penser que c’est avec l’invisible et l’ineffable que Fran Angelico était à son affaire… désincarnant la peinture... en la diluant sur les murs dans des voiles roses indécents. Revenant avec elle à l’origine étymologique de l’esprit saint… le spiritus sanctus… le pneuma hagion… un souffle de nature pneumatique, une montée de… lait qui enflait et gonflait la soie de son pinceau. En fait ce fut finalement pour mieux la coaguler et la solidifier et en faire un mur intraitable !

 

Ce pan de mur blanc dans un pan de mur blanc est comme une fin du regard qui serait une… faim du regard. Un acte pigmentaire d’exégèse… une ouverture à tous les vents du sens.

 

Pour Baudelaire il y a dans la peinture "un mystère singulier qui ne se touche pas avec les doigts". C'est quand la sensualité de la surface est capable de susciter le désir d'une tactilité tout en imposant sa relève dans une sublimation... optique.

 

A s’ouvrir la tête, la nuit, dans le noir!

 

Ce blanc frontal n’est rien de plus qu’une surface de contemplation, un écran de rêve… propre à jeter le regard du dominicain vers des régions intégralement fantasmatiques. Une surface uniformément blanche qui se module des couleurs qui la bordent… une surface de réception idéale aux effets cinétiques produits par les jeux d’ombre et de lumière environnants. Un écran de projection.

Carré blanc sur fond blanc, huile sur toile de Malevitch, 1918

Carré blanc sur fond blanc, huile sur toile de Malevitch, 1918

Un collier de pierres de lauzes… comme un coquillage qu’un enfant tend à sa mère… non pas en vue d’obtenir quelque chose en échange mais dans l’ostension d'un manque qui ne cesse de s’épuiser dans la fonction d’être donné. On y entend la mer et son incessant ressac…

 

Argh ! Et cette falaise de craie léchée par les vagues.

Photo perso d'une falaise de craie à Bonifacio

Photo perso d'une falaise de craie à Bonifacio

Comment en même temps ne pas penser aux dernières grandes toiles de Soulages... il ne les peint plus... il les peigne. De longs cheveux parfaitement lissés... combien de fois le peigne y-a-t-il glissé...

 

Il faut passer et repasser doucement sans tirer trop fort.

 

A force... poli comme un galet...

Peinture de Soulages, 28 juillet 2015

Peinture de Soulages, 28 juillet 2015

Disque rayé du désir et du fantasme… où l’on prend la place d’une… langue… entre des voiles roses. Lentement… doucement… sûrement… surtout ne pas rayer la chose. Même si l’on finit par être rayé de ses pensées.

 

Argh s’en aller courir dans le paradis blanc… retrouver les baleines…. à jouer avec le vent.

 

Guetter avec Georges Perec « l'immaculation du grand Cachalot blanc, ainsi qu’un volcan lilial ». Poursuivre sans fin "l’animal abyssal… dans son canyon colossal… ravin blanc, sillon fulgurant d’un courroux virginal… avant sa disparition dans son noyau blanc, puits vacant, profond, lacunal, huis blanc, blank aspirant, tourbillon profond du malström »… tourbillon blanc dont la succion aspira un à un nos harpons vains… 

 

Absence « intrigante » du e... toujours ce manque... Incompréhension. Tentant de recoller les morceaux. Comme face au mur inca de Cuzco… un mur puzzle… un crime à élucider...

 

... de bleu...

Mur inca à Cuzco (et sa pierre à 12 angles)

Mur inca à Cuzco (et sa pierre à 12 angles)

Et je pense à Francis Bacon… à ces fonds si lisses d’être saturés de couleurs. Leur éclairage vif, leur densité, sans la moindre ondulation ni variation de teinte résonnent comme un silence pesant et lourd. Même si, loin des blancs du couvent San Marco, les oranges et les vermillons qu’il utilise pour certains de ses fonds sont des couleurs chaudes et chaleureuses, ses pans sont comme des déserts aveuglants et imbuvables. Des déserts qui ont soif ! Une avidité sans fin… intense étouffante. Serait-ce le vide désirant (de) la mère ? Un monde sans générosité, sans écho, mat. Ce sont comme les parois lisses de la cellule d’un condamné à mort… ou à vivre éternellement seul. Il nous prend alors l’envie, à l'instar des figures qui se contorsionnent à se déchirer dans ses toiles, de crier... pour tenter de faire onduler l’orange.

 

N’est pas moine qui veut ! 

Détail du panneau gauche de la crucifixion de 1965 de Francis Bacon

Détail du panneau gauche de la crucifixion de 1965 de Francis Bacon

Il y a en fait un vide qui n’est pas celui de l’absence qui mène au désir mais qui est comme une absence dont l’objet se serait retiré… un lieu où l’absence d’objet, plus présente que sa présence aboutirait à une terrible avidité sans faim… sans fin et sans merci.

 

C'est que des absences de regard peuvent avoir blanchi les miroirs de notre enfance. Sans un regard qui fasse reflet, une écoute qui fasse écho, face à celle qui voit tout mais ne touche pas, ne paye pas de mots et de caresses… qui prends mais ne donne rien en retour, on se retrouve avec une faim de non-recevoir qui n'est qu'une énorme excitation et avidité qui se rassasie de son manque. Un manque autour duquel on peut se construire, jusqu’à manquer, plus tard, de ce manque. C’est l’attente non de celui qui n’a plus rien à attendre mais de celui qui n’a rien à attendre.

 

... vidée de toute substance, froide et inaccessible.

 

Où l’on cherche plus à être perçu qu’aimé…

 

"Quelque chose était en train d’arriver quelque chose allait arriver c’est sûr je l’attendais je me préparais il se passait déjà dans cette attente et dans cette préparation des choses en moi et il n’arrivait pas et en même temps ça n’arrêtait pas de vouloir arriver…" (Beckett bien sûr)!

 

Une solitude qui ne vous lâche pas mais qu’on n’est pas prêt de lâcher non plus. Où l’on aime et est aimé de tout son vide.

 

Si au moins j'avais su à quoi m'en tenir. C'est de ne pas savoir qui est insupportable, c'est le temps sans butoir. Je ne sais même plus de quoi je parle, ce que j'éprouve, ce que je sens, ce que je pense, je ne sais plus qui elle est, si elle existe encore ou si elle n'est plus que des phrases dans mon cerveau, des images dans ma tête, quelque chose que j'invente. 

 

Rothko, 1954

Rothko, 1954

Je pense à Rothko avec ces couleurs qu’il fabriquait lui-même, les malaxant, les juxtaposant et les superposant tout en les frottant et les grattant. Il les diluait, les mélangeait et les dispersait comme pour en tirer leur intimité, leur suc. Pour aboutir à une muraille impalpable…  un lavis, un simple frottis... presque pas d'épaisseur... qui refuse la consistance.  L'opacité de ses toiles semble toujours sur le point de céder… la transparence n’est pas loin… la couleur pourrait s’évanouir. Un mur qui laisse deviner la splendeur de ce qui reste invisible. Le tableau est un seuil !

 

Le flou contracte et dilate les pans de couleur … qui palpitent comme un cœur qui bat !

 

Et lui, seul, parfois des jours entiers, à regarder ses œuvres, à s’y perdre, à s’y dissoudre. Seul à attendre un geste de bienveillance, à se perdre et se dissoudre dans le passé : c’était tellement bien !

Le noctambule de Magritte, 1928

Le noctambule de Magritte, 1928

Et ce noctambule de Magritte qui n'arrive pas à trouver le sommeil... qui reste fasciné  devant un pan de mur tapissé de chair rose. C'est l'éternelle absente à la peau si rose... sans oublier le rideau rouge et cet étrange tableau dans le tableau... sombre... comme un orage dans l'œil!

 

Bon sang c'est évid(a)nt !

 

Et puis il y a aussi le peintre Roman Opalka dont parle si bien Claudie Gallay, qui décida en 1965 de ne plus peindre sur ses toiles que l’interminable succession des chiffres de 1 à l’infini. En blanc sur fond noir au départ, comme sur un tableau d’école, mais pour aller toile après toile vers le blanc sur fond blanc ! Eclaircissant chaque nouvelle toile avec 1% de blanc. S’éloignant du noir pour atteindre le blanc éblouissant. A la fin de sa vie, les nombres blancs se sont fondus dans le fond devenu blanc de la toile pour mieux s’y dissoudre. On ne peut rien voir, rien lire…. Il est arrivé là où il voulait. La disparition dans la lumière… inévitable.

Détail d'une toile d'Opalka

Détail d'une toile d'Opalka

Tout est noyé... la lumière anime la surface... on dirait la mer en mouvement, des vagues éblouissantes, langues d’écume, broderies d’anciens corsages. Tout s’estompe... ça ressemble à un mur de hiéroglyphes.

 

"Il peint sur fond blanc des nombres blancs qu’il ne voit qu’au moment où il les trace et quelques secondes encore, le temps qu’il faut à la peinture pour sécher."

 

La toile est devenue un espace intérieur. Une finalité blanche…

 

Blanc vestige, symptôme du mystère.

 

Je pense à Twombly... un blanc, riche, profond et dense, travaillé par couches et sous couches… un blanc sali de blancs… comme une surface ancienne, érodée par le temps, usée et patinée, un peu… décrépite…. un lieu de souvenirs et de graffitis… un vieux mur méditerranéen, chaud et lumineux… romantique et obscène. On pourrait dire que c’est de s’évider que l’espace se remplit… laissant surnager à sa surface, ici et là, comme des restes. Quelque chose y est passée laissant des traces aussi ténues que disséminées....

 

... quelque écume... une crue d'émois....

 

Argh qu'un même sourire se mette à passer de ses lèvres aux miennes et c'était comme un.... baiser

Une niche avec quelques graffitis de Twombly

Une niche avec quelques graffitis de Twombly

Annonciation (pastel gras sur toile)

Annonciation (pastel gras sur toile)

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