Excitants contours II: jouissance sur la ligne

par Jean-Michel Salvador  -  24 Août 2021, 09:22

Etude pour la grande odalisque, Ingres, 1814

Etude pour la grande odalisque, Ingres, 1814

Alors bien sûr on éprouve du plaisir à… dessiner. La main s’emporte, une ligne enfle et s’élance… parfois pour mieux revenir… le crayon repasse alors fébrilement… les lignes et les traits se dédoublent… s’entremêlent. Il y a de l’excitation dans l’air… on peut même parler de jouissance.

 

Il faut regarder la ligne ininterrompue d’Ingres qui... enfle et prolonge sans cesse la chose.

 

Comme disait Valery le dessin enivre... devenant une action forcenée qui se dérobe d'elle même, s'alimente, s'accélère,  s'exaspère... un mouvement de fougue qui se hâte vers sa jouissance,  vers la possession de ce que l'on veut voir.

Etude pour une servante de l'Odalisque à l'esclave, Ingres, 1842

Etude pour une servante de l'Odalisque à l'esclave, Ingres, 1842

Selon une jolie formule de Jean Luc Nancy, le dessin se tire en avant de toute forme déposée... comme l’œil, il trace, tire et lance des traits à la recherche du monde. On peut aussi dire, en jouant avec les mots, qu’il se tire en avant de toute marque déposée car comme la main, il cherche à toucher la chose, y laisser… son empreinte ou tout du moins une trace.

 

Et voilà donc notre main lancée sur une trace qu’il faut suivre et toujours à nouveau ouvrir, frayer, inciser. Répétons le: il y a là indéniablement, dans la répétition de l’acte, de la jouissance. C’est que… ce qui passe et repasse devant nos yeux nous échappe encore et toujours. Le désir Lacanien qui se constitue dans l’au-delà de la demande est en fait déjà en partie là dans le désir de l’œil en quête de tracés et de constructions de lignes pour stabiliser ce qui se dérobe à sa vue. Les traits, en se renvoyant les uns aux autres creusent ou taillent une forme... plus qu’un jeu de cubes c’est comme un appel à la lune et à l’éclat de son… croissant !

Femme torero, Picasso, Eau-forte 1934

Femme torero, Picasso, Eau-forte 1934

Avant même d’être le lieu de tous les signifiants cher à Lacan, l’Autre serait donc aussi le lieu de tous les traits d’où s’originerait un jaillissement… un « entrelacs »... où quelque chose surgit, soit dans un mouvement insaisissable, soit dans la stupéfaction devant quelques lignes qui se détachent du reste (quand cela se camoufle dans l’environnement). Avec ce surgissement de la forme et de l’être dans leur éternel retour, il y a évidemment une idée d’élan. L’œil pousse. Le contour, lui, tend toujours à arrêter le mouvement en profondeur des plans. C’est le suspens de la prédation. Sachant qu’il faut aussi voir vite… comme l’esquisse qui se démarque d’une forme déjà constituée... en n’en conservant qu’une trace rapide et improvisée… où quelques lignes, encore une fois, suffisent pour reconnaître et cerner les choses… et les poursuivre du regard. Le mot esquisse vient de shizzare: jaillir, gicler... éclabousser.

Pour Picasso, cet énorme dessinateur (un véritable ogre !) le mot clé c’était la tension : où la ligne, claire, du dessin ne doit même plus pouvoir vibrer ! Une juste tension qui doit laisser cependant la ligne s’infléchir et onduler voluptueusement. Une ligne qui fouette l’air pour mieux le découper mon enfant. Le plein et le délié du pinceau ou de la plume permettent alors de donner du volume… comme si la ligne s’appuyait sur un corps et suivait la force qui le déforme… gonfle sa chair ou creuse ses plis.

Le bonheur de vivre, Matisse, 1905-06

Le bonheur de vivre, Matisse, 1905-06

Et puis il y a cette photo de Matisse sur son fauteuil roulant découpant des papiers… dont les retombées jonchent le parquet autour de lui… faisant naître de sa paire de ciseaux des silhouettes de femmes, de fleurs, d’oiseaux… son visage tout éclairé de bonheur et de malice. Visiblement ça fait jouir de dessiner. Matisse disait qu’il fallait suivre le désir de la ligne. « Je suis conduit… dirigé par un élan intérieur…  une tension qui pourrait devenir permanente et guider le crayon de ma main quand je le voudrais ». Où il s'agirait de marcher vers une lueur en inventant toujours son chemin pour y arriver. Matisse dessinait en touchant le genou de ses modèles. Dans le plaisir de désirer ce rapport à la chose même. La connaître… moins au sens de son contour arrêté que dans la limite extrême de sa courbure, dans son exubérance vitale, dans la tension de sa… pousse plus que dans son principe formateur.

 

Matise qui declarait que ses dessins... il les sentait jaillir de son être intérieur comme un grand éclat de rire!

 

Argh l’attrait du trait… le plaisir du désir. Un désir qui se plait à sa propre intensité. La tension se forme en oscillant, s’étend, se bande et s’élance. Une tension qui s’entretient… se promet une relance. L’élan est peut-être plus profond et secret que toute visée de forme. Où il s'agit de reculer et prendre du champ pour mieux… sauter ! Une ligne va droit au but sans qu’il n’y ait de but. A moins qu’elle ne fasse le tour de… quelque chose d’insaisissable… que pour la forme ! Argh La forme elle est en chacune de ses allures.

 

Où ce qui est visé c’est l’apparaître... non pas l’apparu ni l’apparence mais… la puissance d'apparaître qui les sous-tend. Il s’agit de laisser se chercher et se trouver une forme à venir. A la poursuite de la forme... serait la vérité du paraître.

 

Montrer ce qui ne se montre pas… dans un surgissement !

"Pink angels" de Willem de Kooning, 1945

"Pink angels" de Willem de Kooning, 1945

Le temps d’un clin d’œil. Avec cette peur de voir et de ne pas voir ce qu’il ne faut pas, donc cela même qu’il faut voir. Il y a comme un étrange rapport entre l’éclat et la ligne. La ligne comme l’éclat tient finalement toujours du scintillement, donc d’un vacillement incessant. L’inconsistance de la ligne est comme celle du reflet… ils sont menacés au moindre changement d’angle. L’inimaginable c’est alors l’aveuglant ou… ce que l’on ne peut délinéer.

 

Mais ce regard qu’on lance… il cherche à suivre imaginairement les traces d’un toucher, d’une palpation. En dessinant on n’imite pas tant un contour qu’on ne le suit, le repasse ou le décrit (au sens où l’on dit d’un mobile qu’il décrit une trajectoire) tel qu’il se découvre dans le mouvement par lequel la ligne s’invente. Le doigt suit et découvre le relief. Le dessin serait-il une possession par la caresse? Comme si le toucher était plus sollicité que la vision. C’est la délinéation pour le plaisir. Un toucher comme une caresse qui pourrait toutefois s’enrager. La pression pourrait-elle aller jusqu’à un début d’incision ? C’est que ce lasso que l’on lance… il découpe ! On dit que si le chinois prétend avec son pinceau restituer la forme et l’intensité d’une chose, le trait occidental lui, n’en retiendrait que le contour. L’idée de trait ou de ligne est alors associée non aux poils de pinceau ni même à sa pointe et à la trace plus ou moins appuyée ou diluée qu’il laisse mais au stylet qui entaille ou incise. Jusqu’au crayon de graphite inventé par Conté qui sera cher à David et Ingres. Où il s’agit peut-être de décortiquer… d’écorcher. Chez Leonard déjà la ligne pouvait devenir une véritable échancrure dans le papier…

 

Où il faut maintenant en revenir toujours et encore à la femme… Le contour nous parle-t-il d'Elle ou bien est-ce Elle qui nous parle du contour ?

 

Etude pour "Pink angels", de Kooning

Etude pour "Pink angels", de Kooning

Eve de Cranach, 1528

Eve de Cranach, 1528

Gainsbourg aimait regarder un nu de Cranach tout en suivant de sa main sa ligne « schleue » (forte mais bien tenue) comme il disait. Le geste venant coïncider avec sa propre description.

 

Comme le remarque Didi Huberman le nu Botticellien est avant tout un dessin. C’est une ligne ! Elle a un corps mais pas de chair, c’est une épure, une courbe aussi fluide qu’on voudra mais tout entière définie par le trait. La Venus est aussi reclose et impénétrable qu’elle est belle. Dure est sa nudité : ciselée, minérale. Le désir qui la contourne est d’une netteté tranchante. Serait-ce une isolation pour ne pas y toucher ? Attirante nudité… attrait du tranchant… mais bon sang faut-il l’ouvrir ?

 

La Venus de Botticelli, 1484-85

La Venus de Botticelli, 1484-85

Mais la forme ne peut se laisser contenir dans un strict contour sans … débords internes (sans que le relief comprimé au sein des lignes ne se boursoufle). C’est le retour du trait aux dépends de la ligne. Où l’on devine, lorsque le modèle est masculin, les contours noueux et interrompus des muscles, les saillies osseuses.

Torse d'homme, dessin perso

Torse d'homme, dessin perso

Nuit étoilée, dessin à la plume de Van Gogh, 1889

Nuit étoilée, dessin à la plume de Van Gogh, 1889

C’est le trait qui chez Van Gogh emplit les cyprès et les fait tourner en bourrasque. A la manière d’une pensée tellurique, la ligne nait alors d’une secousse… exit la concentration, la visée de l’élan… il faut libérer quelque chose. On assiste parfois à un véritable déchaînement du dessin. Le trait… on peut l’appuyer, le repasser, le doubler, le multiplier… le raturer. Dans le plaisir d’une répétition indéfiniment modulée. C’est apaisant et excitant à la fois. Où l’artiste se départit de l’imitation dans une reprise obsessionnelle. Les formes se désintègrent dans des tracés sinueux… tremblés… elles se résolvent dans l’énergie fébrile du trait. Furor de l’artiste ou tâche interminable ? Et Giacometti qui disait: « j’ai passé tout l’hiver dans une chambre d’hôtel à dessiner ce crâne ».

Esquisse pour "le baiser", Munch, 1895

Esquisse pour "le baiser", Munch, 1895

Et puis il y a ceux qui y fourragent avec leur crayon… on sent comme un affolement quand ils s’approchent des zones érogènes… ratures et hachures se succèdent alors dans le rythme d’une masturbation d’un intellectualisme douteux. De quels bois se chauffent les crayons dans ces allers retours incessants vers ces zones indistinctes où le visuel se rattache à l'inconnu.

Hercule et Cycnos, gouache perso

Hercule et Cycnos, gouache perso

Chez les grecs anciens le noble contour était le produit d’une culture « physique » du corps. Il fallait être grand, fort et viril si l’on voulait jouir d’une bonne image. Où il s’agit de prévenir tout empâtement ou mollesse afin de garder une « belle » ligne… pour un contour « phallique » qui a comme il se doit plus de tenue que de poids (n’en est-on toujours pas là aujourd’hui). Le nu n’a pas de poids. Le nu est lisse et fermé comme un bel objet glissant. Le muscle et la tension l’emportent sur la chair qui s’abandonne… qui se laisserait aller au gré de ce qui, à l’intérieur de son enveloppe, bouillonne et divague. La belle forme est un équilibre harmonieux des forces. La déformation ne sera belle qu’élancée et bien tendue. La beauté idéale s’affole pour que le nez et le front forment une parfaite ligne droite !

Détail du torse du Belvédère, période hellénistique

Détail du torse du Belvédère, période hellénistique

Et pourtant il faut aussi savoir laisser l’œil et la main errer… le long d’une peau onctueuse où les muscles sont gras mais sans excès. La chair doit pouvoir se manifester dans toute sa densité, voire sa lourdeur. Les contours s’écoulent alors les uns dans les autres comme les vagues de la mer. Des lignes courbes et sinueuses mais pas trop contorsionnées se succèdent. C’est le torse d’Apollon du Belvédère cher à Rilke, la statue mutilée et parfaite (parfaite parce que mutilée),… la statue obligée par le manque de sa tête et de ses membres, à proliférer en une multiplicité de lignes inédites. Où il faut admirer dans les contours de ce corps l’écoulement incessant d’une forme dans une autre et les mouvements oscillatoires qui, à la manière de la vague, se soulèvent, retombent et pénètrent les uns dans les autres. A Chauvet dans le fond du noir, dans tout l’ouragan des animaux, c’est un même cheval (ou un même rhinocéros... un même lion) démultiplié qui s’enroule… dans un nœud de tensions érotiques et brutales… vagues onduleuses sur lesquelles flotte l’écume des crinières frisées. Il faut… écouter Céline : « Les croupes, les ombres ça ressautait, reboumait terrible en rafales, des telles fougues, des telles hauteurs que ça défonçait tout… dans la broderie des poutrelles… A l’enfilade, au profil, c’est agité comme la mer, ça rebondit, une sarabande à la lanterne…"

 

Statue en marbre du Parthénon (Aphrodite), vers 447-433 av. JC

Statue en marbre du Parthénon (Aphrodite), vers 447-433 av. JC

Fresque de la grotte du pont d'Arc (Chauvet) datant de 36000 ans

Fresque de la grotte du pont d'Arc (Chauvet) datant de 36000 ans

"Ça ondule en folle farandole ! »

 

Une encolure qui rend fou ! C’est la ligne serpentine chère à Hogarth. Selon lui l’œil doit être encouragé à s’y promener (hum !) comme à la poursuite d’un gibier inconnu. Une ligne qui laisserait imaginer toutes les surprises. Où une simple ondulation de ligne devient une… ellipse majeure de l’art du dessin.

 

Un déhanchement, un roulement de fesses… Il suffit que cela se tende sur une hanche, une cuisse, une épaule, un sein... Argh cette ligne continue des épaules, des bras et de la chevelure de la Venus de Botticelli.

 

C'est la serpentine et flagellante danse... de la ligne de la femme.

 

On entend au loin comme des vagues qui se chevauchent.

 

Servante de la fresque "la naissance de Jean Baptiste"de Ghirlandaio, chapelle Tornabuoni à Florence, 1485-90

Servante de la fresque "la naissance de Jean Baptiste"de Ghirlandaio, chapelle Tornabuoni à Florence, 1485-90

L'historien de l'art Aby Warburg cherchait en 1893 à retrouver le mode de survivance des formules antiques de pathos dans les vêtements et les chevelures des personnages si étrangement impossibles et désaffectés de Botticelli. La Ninfa qui le poursuit, à  l'origine la porteuse empressée dans la maison Tornabuoni, va devenir l’héroïne impersonnelle de la pathosformeln dansante et féminine… les mouvements éphémères de sa chevelure et de son vêtement vont marquer à  jamais son atlas Mnémosyne. C'est l’héroïne de la rencontre mouvante-émouvante. D’un côté l’étoffe est plaquée contre la peau et fait surgir le modelé, la ligne du corps nu. De l’autre côté l’étoffe s’agite et se déplie… presque abstraitement… dans l’air. Où le vent et le désir font cause commune. Ce n’est pas vraiment un jeu de formes signifiantes. Warburg veut penser l’intensité dans les formes, l’intensité qui informe et déforme ces formes. Le trait lancé, le tourbillon griffonné, les remous d’une chevelure… ça pousse et s'élance en volutes. Où il s’agirait dans l’art de… se réapproprier l’origine pathique des formes et des images... de capter la charge affective angoissante ou érotique et surtout conflictuelle des pulsions.

 

Ce n’est plus une chose, une forme, qui se déplace mais la capacité même à se mouvoir. La ninfa Warburgienne est le nom d’une intensité. Une forme torturée dans une immobilité forcée... comme dirait Lacan.

 

Ménade dansante, bas relief grec du Vème siècle avant JC

Ménade dansante, bas relief grec du Vème siècle avant JC

Et lui, Aby Warburg, courant d'une nympha l’autre, ses paperolles à la main… « le plus beau papillon que j’aie jamais épinglé brise le verre brusquement et vient danser dans l’azur. » Une démarche flottante et pourtant ancrée. L’étrangeté et le charme d’un geste comme fixé sur le vif… à la fois symptôme et fétiche (où le temps se délivre… et se bloque selon Didi Huberman). Warburg a choisi dans son atlas une version où la jeune fille tout érotisée qu’elle soit, exhibe au-dessus de sa tête un coutelas. Elle est possédée et possédante, secrète et ouverte, chaste et provocante… douce mais ne cessant de vous hanter. Qu’elle apporte une offrande de fruits ou une tête coupée, la Ninfa de Warburg nous inquiète dans le mouvement même qui nous porte à la reconnaître comme un fantôme familier.

 

Quelque chose se dérobe à tout arrêt sur image… quelque chose qui entremêle l’éprouvé et le voir. Ce moment funambule, ce moment fil de l’épée où l’extase délicieuse se resserre sur une prodigieuse horreur. Il suffit de regarder Salomé danser non loin... de la tête tranchée de Jean Baptiste.

Détail du banquet d'Hérode, fresque de Filippo Lippi, cathédrale de Prato, 1452-64

Détail du banquet d'Hérode, fresque de Filippo Lippi, cathédrale de Prato, 1452-64

Pour Warburg cette ligne ondoie avec une excitation passionnée. Et l’historien de l’art André Jolles répond à ses lettres en parlant des épais coussins de mousse d’un ombreux sentier vert dans le bois (sic)… cette ligne lui évoque aussi les courbures du dos d’un dauphin et d’un navire aux voiles gonflées qui fendent rythmiquement les vagues impétueuses… diable ! Que se passe-t-il au fond de la grotte?

 

Warburg se demandera finalement si cette plante curieuse et délicate plonge vraiment ses racines dans l’austère terre florentine…

 

Derrière le masque empressé de la servante ne transparaît que trop le sourire de la ligne… qui date de l’aube de l’humanité…. Et que le dauphin si intelligent a peut-être lui aussi en tête !

 

Et je pense à une ligne sensuelle d’encre de Chine...

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