Une glissade éperdue

par Jean-Michel Salvador  -  2 Décembre 2021, 15:19

February 1957, Willem de Kooning

February 1957, Willem de Kooning

Willem de Kooning avait l’habitude de rouler des heures durant sur l’autoroute le long de… Long Island… prenant "visiblement" plaisir à... voir son chauffeur négocier les grandes courbes des échangeurs. Histoire que son œil y perde un peu le nord. Comme Proust, monsieur se faisait conduire pour mieux laisser aller son regard où il l’entendait sur le pare-brise.

 

Il était peut-être à la recherche d'un… paysage perdu.

 

Il faut insister ici sur le côté « smoothy » de la chose: une route lisse, douce et souple vous emporte... comme un ruban de peinture. Où il s’agit de jouir d’une bande d’asphalte, large et sinueuse, qui vous entraîne au loin… tout en regardant défiler et se briser sur les côtés le paysage.

 

Il faut imaginer le ruban de la route glissant selon une pente régulière vers une étendue immense qui… miroite ! L'autoroute et ses connexions le fascinaient avec leurs côtes et leurs descentes… leurs larges virages et cette impression qu'au loin… ça s’étire... que ça se dresse en l’air. Mais c’est à double sens bien sûr ! On y plonge, on y monte… on y glisse. Comme sur un roller coaster… mais plus dans la « lentor »… dans son sens latin de flexibilité, souplesse… viscosité.

Palissade, Willem de Kooning, 1957

Palissade, Willem de Kooning, 1957

Détail d'Interchanged de Willem de Kooning, 1955

Détail d'Interchanged de Willem de Kooning, 1955

Il travaillait avec des brosses très chargées, le genre de pinceau qui, quand on peint un plafond, dégouline de partout…  Comme le dit Rosalind Krauss, à une certaine époque: “to move a brush like De Kooning seemed to represent the epitome of grace under pressure”. C’est qu’il donnait l’impression de manier ses brosses, pourtant si lourdes de peinture, avec une telle légèreté... un balayage élégant et parfaitement appuyé... une danse où il virevoltait « lentement » tout en maintenant et en pressant juste comme il fallait le pinceau contre la toile. Il commandait des brosses spéciales, certaines en fibres épaisses avec très peu de poils et les laissait tremper dans l’eau bouillante jusqu’à ce qu’elles soient parfaitement souples et qu’elles deviennent même un peu grasses. Alors d’un geste appuyé et déterminé  il balayait la toile… en laissant bien la trace des fibres... histoire de voir leurs marques bouger la surface…

 

… et lui tournant et retournant son instrument... pour mieux faire tournoyer la chair... que dis je la peinture, mon enfant...

Pastorale, Willem de Kooning, 1963

Pastorale, Willem de Kooning, 1963

Détail de Tree in Naples de Willem de Kooning, 1960

Détail de Tree in Naples de Willem de Kooning, 1960

Alors il y a ses séries abstraites des "highway", des "Parkway" et des "Pastorales" landscapes des années cinquante et soixante… comme un essuie-glace qui en rajouterait dans la dilution de ce paysage qu'il fait défiler en larges traits de pinceau… tout en l’entrelaçant avec le  gris de la route et ses marques blanches qui se précipitent sur lui! Peignant à bâtons rompus dans le chevauchement des chevrons en V... passant de la ville chahutée à la campagne... aux dunes... à la mer.

 

Prenant l’autoroute vers les Hampton dans le défilé des plans et des bandes. Dans le tournis des boucles des échangeurs. Les yeux filent avec les néons dans les tunnels… une bretelle d’accès ondule sur ses piliers de béton lisse… la jante se plie et le pneu se déforme dessinant la forme d’un huit ou plutôt de… l’infini. Le pneu adhère parfaitement au revêtement comme la brosse chargé de peinture grasse à la toile... avec comme un bruit caoutchouteux de succion.

 

Les rassurantes glissières de sécurité en bordure des accotements forment des courbes « flawless » comme il disait… c’est-à-dire impeccables… lisses et sans failles. « I’m crazy about week-end drives…” On imagine le sourire de notre peintre dans la métamorphose des choses qui… passent en coup de vent et foncent sur le pare-brise! Ça bande de partout… dans un voyage sans fin sur un terrain… glissant.

Détail d'Easter Monday de Willem de Kooning, 1955-56

Détail d'Easter Monday de Willem de Kooning, 1955-56

« Peut-être que je peins vite pour retenir cet éclair »… où la vie s’agite comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer.

Rosy fingered dawn at Louise Point, Willem de Kooning, 1963

Rosy fingered dawn at Louise Point, Willem de Kooning, 1963

Il peignait majestueusement... avec « lentor »... mais voulait donner l’impression que la peinture était appliquée avec une vitesse fulgurante. « So fast you could not think » comme il disait… où l’on en arrive comme toujours à ce qu’il ne faut pas regarder... et qui doit juste traverser notre esprit.

Détail de Rosy fingered dawn...

Détail de Rosy fingered dawn...

« Je peins vite peut être pour retenir cette vision fugitive… comme quand on veut traverser rapidement la rue… on court et hop juste un coup d’œil en passant »… avant de s’échapper. Il dira : « I’m a slipping glimpser », expression fabuleuse… intraduisible… quoique… un voyeur en passant… un qui glisse un coup d’œil plutôt que de le jeter… sachant garder son équilibre… comme si de rien n’était. Un acrobate du coup d’œil... le surfeur du vague à l’œil. Où il s’agit d’entrevoir quelque chose non en un éclair mais juste le temps d’une glissade appuyée avant de passer à autre chose… ailleurs. L’important, plus que le coup d’œil… c’est la glissade de l’œil.

Door to the river, Willem de Kooning, 1960

Door to the river, Willem de Kooning, 1960

« Vous glissez et… à ce moment-là, vous êtes dans le coup. »

 

Comme si un toboggan vous entraînait… entre les cuisses d’une femme peut-être… dans une glissade éperdue.

 

En juin 1950 il commence la première de ses fameuses  Women… deux ans seront nécessaires à son achèvement… c’est qu’il ne pouvait s’arrêter : cela devenait compulsif… il était incapable de s’en… détacher… « getting stuck with a woman’s knees for instance »… et là il riait… n’était-ce pas ridicule, absurde, trop Freudien! « Comme si en une fraction de seconde, vision fugitive, je voyais une femme assise… ses genoux… »

De Kooning travaillant sur ses Women

De Kooning travaillant sur ses Women

Woman II, Willem de Kooning, 1952

Woman II, Willem de Kooning, 1952

Détail du toboggan affolant de la Woman II

Détail du toboggan affolant de la Woman II

Argh… drôle de chose que de se retrouver coincé à cause des genoux d’une femme.

 

Ces genoux qui, sur la toile, pour de Kooning, doivent et ne doivent pas se projeter vers le spectateur ! On y reviendra mais il fallait éviter les « hot spots » qui arrêtent le regard. Il le disait : il avait des problèmes avec... “the projective thighs of a full face seated figure”. Ce n’était pas que la gêne de se retrouver seul face au modèle… comme Cézanne… peut-être que cela avait quelque chose à voir avec sa mère… « je l’ai revue… elle tremble comme un oiseau… elle a 92 ans ». C’est un peu elle… l’américaine assise sur une fesse qui hantera ses toiles.

 

Argh... ces envoutantes surfaces lisses et larges qui vous emportent. Mais qu’est ce qui peut bien faire que nous soyons scotchés par les fuseaux des jambes des femmes dans leur legging et par ce trop fameux triangle lisse en leur jonction… qui se laisse à peine incurver par sa fente centrale. Bon sang comme si l’on ne savait toujours pas… qu’on ne voulait rien en savoir ! Faire glisser ses joues sur l’intérieur de ses cuisses…

 

S’acharnant donc sur ses Women… et comme Pénélope, grattant, raclant et ponçant chaque soir sa toile en y laissant une moire iridescente… pour mieux en remettre une couche le lendemain... submergeant alors la toile dans un bain de peinture blanche. Comme obligé de revenir chaque fois à cette surface blanc cassé et irisée pour mieux repartir de l’avant.

Détail d'Excavation de Willem de Kooning, 1950

Détail d'Excavation de Willem de Kooning, 1950

Peignant « wet into wet », pour mieux dérouler ses longs rubans de peinture… leurs surfaces semblant non seulement comme peignées et agitées par les fibres du pinceau, mais paraissant aussi se tordre et s’enrouler selon la pression du geste, ou selon les inégalités de saturation et de luminosité de la peinture préalablement accrochée à la brosse. Comme si ces rubans voulaient se dérober dans les dessous… comme si de Kooning modelait non un volume mais la touche elle-même… façonnant et tramant l’espace en de véritables tresses coulées… balayant ses bandes en pressant bien sa brosse sur les bords à chaque virage. Dérapages contrôlés dans la « lentor ».

Détail de Whose name was writ in water, Willem de Kooning, 1975

Détail de Whose name was writ in water, Willem de Kooning, 1975

Comme disait Cézanne : chaque coup de pinceau doit avoir  sa propre perspective et son propre point de vue.

 

…et comme lui, de Kooning essayait de ne rien laisser traîner entre les traits épais… les blancs crémeux participant à la cohésion de la chose.

Détail de Whose name was writ in water, Willem de Kooning, 1975

Détail de Whose name was writ in water, Willem de Kooning, 1975

Toujours inquiet… cherchant désespérément à « animer » la toile avec un travail suffisamment riche pour apparaître toujours détaillé vu de près… une surface qui devait rester paradoxalement homogène et sans faille… il ne devait pas y avoir de hot spots comme il disait… des points chauds qui attirent et stoppent le regard. Les parties inadéquates, les motifs mal fichus, tout ce qui ressortait trop… ça le troublait.

 

Il cherchait désespérément la continuité entre la figure et le fond… « it had to resonate with the underneath ». Il ne s’agissait pas d’être dans ou en dehors de la toile mais de sentir ce qui tenait le tout dans les dessous... la pression du fond. Il s’agissait de savoir comment peindre entre les lignes avec, derrière, ce qu’il appelait the negative space. La chose interdite dans les dessous… une lacune invisible mais essentielle que les traits de pinceau devaient voiler à défaut de combler.

Détail de la Fête de Venus de Rubens, 1632-35

Détail de la Fête de Venus de Rubens, 1632-35

Réussir à faire tourner les choses comme son idole Picasso le faisait. Ou comme Rubens, avec ses trois gra(ss)es vues sous tous leurs angles: « the ultimate capture in oil of women’s flesh » selon de Kooning.

Les sirènes de Rubens (Débarquement de la reine à Marseille, 1622-25)

Les sirènes de Rubens (Débarquement de la reine à Marseille, 1622-25)

Et si rien ne doit ressortir des cuisses de la mère… on ne doit pas non plus plonger inconsidérément dans le noir… il faut éviter le vortex qui pourrait vous engloutir.… et donc bien habiller la chose… de rubans tressés de peinture.

 

Où la bande rubanée… comme un beau toboggan lisse… serait assimilable à un fétiche.

 

Coincé sur les genoux de la mère. On pense inévitablement à cette comptine que nos parents nous racontaient petits lorsque nous étions sur leurs genoux : « les hommes vont au pas, au pas / les femmes vont au trot, au trot / et les enfants au… galop, au galop / mauvais chemin – ça zigzague - et plouuuuf ! »… et nous qui tombions alors entre ses jambes écartées… retenus seulement par une de ses mains… pour que ça ne choit pas !

 

Dans un surgissement frontal et en même temps zigzagué de partout. Argh… toboggan de la prime enfance !

Détail des mains entremêlées au dessus des cuisses de la Woman I

Détail des mains entremêlées au dessus des cuisses de la Woman I

Détail des pieds de la Woman I

Détail des pieds de la Woman I

En anglais il y a la version « I had a horse, his name was Jack / I rode his tail to save his back / His tail fell off and I fell back… Whoooooa Jack ». Sa queue est tombée… trop beau pour être vrai !

 

Alors de Kooning va peindre dans les années cinquante d’incroyables poupées gonflées et criardes, de drôles de Dames, monstrueuses et titanesques… des « Women », comme il les appelait. Comme outrageusement maquillées au départ elles vont voir petit à petit, dans les années soixante, leur chair éclater… gicler et dégouliner de partout.

Woman Ochre, Willem de Kooning, 1955

Woman Ochre, Willem de Kooning, 1955

Dessin d'une Woman, Willem de Kooning, 1952

Dessin d'une Woman, Willem de Kooning, 1952

Elles sont larges d’épaules… ventrues, fessues et ont bien sûr de gros seins qui ressortent d’autant plus qu’ils semblent souvent comme sanglés. Comme si elles dégrafaient brusquement le haut, ouvraient d’un seul coup tous les boutons de leur corsage pour faire jaillir leurs seins comme une explosion d’étoiles et de chairs… des leurres brillants de toutes leurs couleurs. Leur bassin est en fait plus étroit qu’il n’y parait au premier abord : les jambes sont affûtées, tubulaires et… enfoncées, rivées au sol, comme des poteaux de bois. Elles sont indéboulonnables ! Elles n’ont qu’un semblant de sexe… très Picassien. Mais elles sont surtout peinturlurées… délurées et délirantes… désopilantes et en même temps féroces. Elles vous regardent fixement d’un air exacerbé, exorbité… le prisme déformé des yeux paraît être sous loupe. Et ces femmes exubérantes au regard fixe sont souvent dotées d’un double rictus, le second ornant leur poitrine à la façon d’un collier primitif… denté. Les tétons se transforment parfois en pupilles… et ces incroyables gorges qui, selon les versions, peuvent être perçues comme des cuisses avec un triangle sombre en leur… sein, voire comme un phallus avec ses bourses… deviennent alors de troublantes paires d'yeux.

Détail d'une ancienne version de Woman 1

Détail d'une ancienne version de Woman 1

Woman, Willem de Kooning, 1953

Woman, Willem de Kooning, 1953

« Elles ont des seins énormes, vraiment gigantesques… ils me faisaient peur ». Il disait qu’il avait été fasciné par le rictus des idoles mésopotamiennes…. Mais finalement quand on regarde d’un peu plus près ces figures du 2ème millénaire av. JC on se demande s’il n’oubliait pas inconsciemment, au passage, leurs yeux… énormes et ronds.

Orant sumérien vers 2600 av. JC

Orant sumérien vers 2600 av. JC

Si les orbites géantes et les dents cannibales des Women de Kooning ne sont pas sans nous rappeler l’art premier et les idoles antiques, leur bouche rutilante semble nous venir de la pin-up américaine.

 

« J’ai découpé beaucoup de bouches dans les magazines et les publicités ! » Il les appliquait sur la toile, les mettait plus ou moins à leur place et il peignait par dessus. « Je commence toujours par la bouche ». On croirait entendre un serial killer. Il découpait et plaquait ses bouches… en cherchant la meilleure ouverture… focale. Faisant varier l’ouverture au gré de ses désirs et angoisses.

Two women, Willem de Kooning, 1952

Two women, Willem de Kooning, 1952

Etude pour une Marilyn Monroe, Willem de Kooning, 1951

Etude pour une Marilyn Monroe, Willem de Kooning, 1951

« Tout ce qui vit a une bouche… elle est vociférante. »

 

Une bouche ouverte moulée comme d’une large trace épaisse de couleur... leur donnant la forme d’une ventouse dentée.

Détail d'une Woman de 1965

Détail d'une Woman de 1965

Une bouche comme une sorte de nœud coulant, une spirale qui déchaîne un « all over » comme pour conjurer le gouffre des hauts fonds. Les lèvres, le rouge du maquillage, la moue entrouverte, l’appel du trou… l’appareil digestif béant. C’est le rêve de Mme Irma… où la bouche s’invagine. Il regarde ces bouches, s’excite et y va à fond. « Ce sont les gestes fervents pour une icône sacrée, dans une danse rituelle autour de l’idole, la bocca rouge ! Antifellation ! Fellaction, le pinceau dans la gorge » (j'aime quand Philippe Sollers se laisse aller).

 

Mais le temps passant c’est Willem de Kooning qui va complètement se lâcher…

 

Elles seront parfois deux sur la toile. Et au-delà des figures, on aura compris qu’à force d’entrelacer ses traits de brosse au-dessus de ce « negative space » qui le hante… il cherche non plus à tourner autour d’une figure centrale mais à faire des incursions dans l’espace entre - entre là ! - dans une orgie de chairs et de volumes.

Two women in a country, Willem de Kooning, 1954

Two women in a country, Willem de Kooning, 1954

Ses Women ne sont pas que des prostituées outrageusement peinturlurées, ce sont aussi des mères et des sorcières. Ses toiles deviennent de terribles scènes de gestation. La peinture déborde de partout, elle vous engloutit tout en se laissant pénétrer. La pâte est comme une énergie en perpétuel devenir… geyser, lave… où il va s’agir de les travailler de l’intérieur pour mieux les exp(l)oser.

 

En 1950 Il a été voir la rétrospective Soutine au MoMA. Ravi par la « lushness »… l’opulence, la luxuriance de sa peinture. Fasciné par ses empâtements riches et charnus... par sa "fleshiness". Mais la chair de Chaïm Soutine, à qui on le compare, était gourmande,  meringuée… solide. Le rose et les orange crus de Kooning offre plutôt la pulpe que la peau. Il ne cherche pas l’os comme Francis Bacon… ni la chair nerveuse et tendineuse… non c’est clairement le plus « juicy » de tous. Dans la famille des équarisseurs qui jouent du pinceau… je cherche le plus… chaud bouillant, le plus juteux... le "swipe" plus « juicif » !

Le boeuf écorché de Soutine, 1925

Le boeuf écorché de Soutine, 1925

Détail du boeuf écorché

Détail du boeuf écorché

De la leçon d’anatomie classique qui dissèque et découpe… en toute connaissance de cause… on est passé au plaisir orgiaque du tripatouillement… où ne restent plus que le moelleux de la chair palpée… la sensualité fluide du pigment… le ruban de la main qui caresse l’intérieur des cuisses...

 

La chair est certes fouillée et fouaillée, mais les coups de pinceaux ne sont pas si rageurs… ralentis et amortis par le milieu aqueux et plus ou moins onctueux de la toile… toujours une histoire de majestueuse lentor avec de Kooning.

 

Alors dans les années soixante la couleur malléable et moelleuse s’épanche et s’étale ! Faces, seins, ventres, culs et fentes perlent de suées.. les substances sur la toile se liquéfient et se répandent afin de mieux délayer le tableau. Dans sa prédilection pour les « nice juicy greasy surfaces », le juteux finit par l’emporter sur le gras. Ça dégouline alors pour la plus grande joie du peintre. La mise en avant du chaos intérieur qu’il recherche ne va plus sans que la circulation sanguine ne s’effuse à tout le tableau. Dilatée dans des formes serpentines elle finit par inonder la toile. Les méandres de chairs s’écarquillent et ondulent. Tout un art de la convulsion onctueuse.

Woman, Willem de Kooning, 1964-65

Woman, Willem de Kooning, 1964-65

Sous le trop plein, les Women finissent par voler en éclat. Et la chair criante d’obscénité répand sans retenue ses généreuses couleurs. Le tableau exhibe alors une chair de couleur rose, comme pressée hors de son tube, qui devient la chair d’un corps dévasté, un monstre qui conserve sa bouche carnassière, un monstre par ce qu’il montre, un monstre de peinture.

 

De Kooning intitulera même une de ses Women, « lobster » : le homard. Un mot trop beau pour être vrai comme le dit Florence de Mèredieu : la chair du crustacé ne conserve-t-elle pas en effet dans sa pâte comme l’empreinte de sa carapace ? C’est la chair sortie de son enveloppe!

 

Un retournement en doigt de gant !... si cher aux fétichistes. Inutile donc de le préciser... pour un spécialiste des rubans de peinture… qui taille sa route dans les corps et qui tisse des bords dans un océan de chair ! Ses tressages chahutés lui permettent d’être au-dedans dans l’espace d’un dehors... d'alterner sans arrêt les opérations de négation et d’affirmation.

 

Bras et jambes glissent vers le tentacule… les chairs fondent et s’effilochent en filaments... coulant littéralement sur la toile. Des flaques se forment. La dissolution n’épargne plus que quelques éléments… comme un œil à l’intérieur d’un sein proéminent qui flotte. Le peintre cherche à mieux jouir de l’empâtement des chairs en les diluant. Bon sang... il faut que ça mouille et que ça jute.. que ça glisse impeccablement !

Woman in a garden, Willem de Kooning, 1967

Woman in a garden, Willem de Kooning, 1967

Une chair rose faisant magma... tous ces roses, rouges, ocres, blancs et oranges sont fondants et sensuels. Les couleurs liquides et malléables forment des pétales… sanguins… qui s’entrecroisent et s’entremêlent.

 

La femme devient une gigantesque fleur de peinture. Rosée, lait, crème... Miel… douces sécrétions… sperme. Où il s’agit de gouter, sucer, butiner toutes ces substances glissantes, humides et fluides… onctueuses et mouvantes. Argh tous ces débordements de peinture. Où il s’agit de jouir de cette peinture en baisant dedans. « Je suis toujours dans le tableau… I seem to move around it.” Si le tableau moderne est selon Rosenberg une arène dans laquelle agir (Pollock dans son action painting)... il est pour de Kooning un lac de lave à brasser et embraser!

Détail de Woman in a garden

Détail de Woman in a garden

Détail de Sag Harbor, Willem de Kooning, 1964

Détail de Sag Harbor, Willem de Kooning, 1964

Dans ses dessins (lui qui, précisons le, dessinait à 20 ans des natures mortes hyper réalistes), le gras du crayon ne peut couler comme l'huile sur le papier, le jus passe alors en lui : il n’est plus qu’électricité et tourbillon. On y voit des géantes écartelées qui se débattent et des hommes vrillant sous l’électrochoc. Sollers y voit "des christ mal cloués, le sexe à  l’air, entourés de putes dansant le charleston". Comme assises sur des chaises électriques, ses figures sont secouées jusqu’au tréfonds !

Dessin de Willem de Kooning, 1966

Dessin de Willem de Kooning, 1966

Dessin de Willem de Kooning

Dessin de Willem de Kooning

Dessin de Willem de Kooning

Dessin de Willem de Kooning

Dessin de Willem de Kooning, 1952

Dessin de Willem de Kooning, 1952

Et tout va finir par se mélanger dans un véritable délire de peinture à la recherche d’un paysage perdu.

 

Sur ses toiles c’est la dissolution finale dans la fluidité ondoyante ! C’est l’océan de chair fraiche chère au Titien et à… Rubens. « Je peux farfouiller dedans » dit de Kooning. Peignant tous avec leurs doigts… leur langue. S’y jetant à corps perdu… brasses crawlées et tresses coulées… sans dessus dessous.

 

En 1964 il se construisit un atelier en forme de bateau à Long Island. De Kooning se baladait beaucoup à vélo face à l’océan… le long des Hampton jusqu'au au bout du bout… le phare de Montauk. « Cela me rappelait beaucoup mon enfance en Hollande avec toute cette eau… les réflexions de l’eau… comme du Rubens avec toutes ses ondulations. »

Montauk 1, Willem de Kooning, 1960

Montauk 1, Willem de Kooning, 1960

« Quand je vais au bord de l’eau, je vois les pêcheurs de palourdes penchés, courbés… avec leur ombre irréelle comme flottante… et leurs chevilles dans l’écume ! ». De Kooning a toujours été obsédé par l’eau... par toutes les matières fluides et liquides qui s’épanchent et s’épandent. « Je travaille à une série sur l’eau… les figures flottent comme des reflets dans l’eau." Et ça le fait penser encore et toujours à Rubens... avec toutes ses ondulations où déjà la chair se mêle au paysage et à l'eau. "Je dois prendre garde à ne pas trop les noyer d’eau"… histoire tout de même de sentir son corps travailler le magma ambiant!

 

Il a bien remarqué que dans l'eau un bâton apparaît comme cassé par la diffraction. Mais selon lui l’ important c'est que l' image tremble... c'est cela qu'il retient et qui le retient... un ruban de peinture onctueux qui ondule ou un trait de graphite gras qui zigzague. Ce qu'il recherche c'est... "a lot of trembling": une vision troublante et troublée.

Untitled I 1976, Willem de Kooning

Untitled I 1976, Willem de Kooning

Untitled XIV 1976, Willem de Kooning

Untitled XIV 1976, Willem de Kooning

Ses femmes deviennent des paysages marins. Ses tableaux deviennent de plus en plus abstraits… brouillant les choses avec cette peinture à l’huile dont il a raconté comment il en ralentissait indéfiniment le séchage en y ajoutant de l’eau.  Il aura su finalement joindre la peau flamande et les flux marins dans une mise à flot des corps… entre une mise à nu de Rubens et un coup de vent de Ruysdael.

 

Il faut que ça coule, mais pas trop, comme une crème épaisse qui s’attarde un peu sur les sommets avant de glisser dans les vallons… un magma inexorable. Comme une étoffe opaque sous le vent des hauts fonds… sans oublier l’écume dans les virages de la brosse…

Untitled IX 1975, Willem de Kooning

Untitled IX 1975, Willem de Kooning

Untitled I 1977, Willem de Kooning

Untitled I 1977, Willem de Kooning

Les longues touches tourbillonnantes évoquent des ciels ouverts, des marées balayées par les vents, et les profondeurs houleuses de la mer. Dans ses magnifiques toiles abstraites des années soixante dix, le tumulte du vent se mêle au fracas des vagues. La peinture est impétueuse… les cieux d’en dessus s’affaissent sur les cieux d’en dessous comme dirait Ponge…

 

Comme d'étranges coquillages marins au milieu de lumineux coraux.

 

Les traits se brouillent…. les touches larges de couleurs dissolvent les formes avec un effet de turbulence.

 

Leurs lacis tumultueux nous emporte dans un « paysage mouillé dès le matin qu’enflamment les rayons tombant d’un ciel brouillé »... argh ce sont les soleils mouillés si chers à Baudelaire.

East Hampton VI, Willem de Kooning

East Hampton VI, Willem de Kooning

Détail de "Flowers, Mary's table" de Willem de Kooning, 1971

Détail de "Flowers, Mary's table" de Willem de Kooning, 1971

La mer se mêle à la femme et la femme se fond dans le sable humide. Une grande fluidité liquide entraîne tout dans la marée des pigments, pâtes, suints et humeurs.

 

Où il s'agit de se vautrer dans l'empâtement des chairs qu’il a fallu diluer, pour mieux y glisser… déraper. Le sable humide élastique et ferme sous les semelles est frais… à peine juteux. Le limon remonte entre les doigts de pieds. Malaxation… on s’enfonce… c’est doux et humide.

Détail des pieds de la Woman Accabonac de 1966

Détail des pieds de la Woman Accabonac de 1966

Argh les tresses de blanc rose onctueux et de sang…

 

Les accords magiques des couleurs ondoyantes de rouge de bleu et de blanc de l'incroyable « Screams of children come from seagulls »….

Screams of children come from seagulls, Willem de Kooning, 1975

Screams of children come from seagulls, Willem de Kooning, 1975

Ralentissant indéfiniment le séchage... pour mieux voir les coulures comme si elles étaient en train de se produire...

Où il s'agit d'écrire le nom d'une couleur dans l'eau... argh c'est le bouleversant « whose name was writ in water ».

Whose name was writ in water, Willem de Kooning, 1975

Whose name was writ in water, Willem de Kooning, 1975

Détail de Whose name was writ in water

Détail de Whose name was writ in water

Dans la démesure de ses rubans et la torsion de ses nœuds, dans la texture épaisse et crémeuse de ses couleurs se donne à voir le problème de la peinture en son débordement.

 

Le paysage a versé dans la femme et vice versa... tout s’interpénètre… depuis le début. Comme si les doigts que Cézanne aimait à entrecroiser pour montrer ce qu’il cherchait à faire étaient vus sous l’eau… formant des tresses ondulantes. "La nature comporte une suite de rondeurs qui s’enveloppent les unes dans les autres" disait Cézanne. Pour de Kooning c'est une suite de bandes colorées qui s'enroulent les unes dans les autres... une eau courante de flux aquatiques.  

 

La femme comme un paysage brouillée et mouillée. "I can’t get away from the woman. Wherever I look I find her".

 

Un pied surnage du chaos des rubans... "Il y a une femme là dessous dans... la finesse des superpositions de couleurs"!

 

"Quant à ses cheveux… tant de blondeur inutile… à qui ça peut servir ? Sinon à un homme pour s’y noyer !"

Etudes pour untitled XXI de Willem de Kooning, 1982

Etudes pour untitled XXI de Willem de Kooning, 1982

Et puis il y a ses dernières toiles, celles des années 80. Comme l'évocation visuelle d'une expérience tactile…. haptique. Une hystérisation plastique du corps et de ses mouvements. Où l’on retrouve le pouvoir chamanique de la peinture onctueuse de Willem de Kooning. Gesticulation des traits du pinceau qui tente de retracer une danse vide. "Survolté, les mains dessinant dans l’air, évoquant Tintoret et ses anges, leurs drapés l’eau ondoyant comme un lambeau d’étoffe".

 

Comme s’il voulait à la fois nouer, détacher et trancher  quelque chose… d’un coup… d’un glissement.

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