Le chaos de Soulages (appendice à l'effleurement du cosmos)

par Jean-Michel Salvador  -  19 Novembre 2022, 11:57  -  #Soulages

Il me faut terminer cet effleurement du chaos du cosmos par un hommage à Soulages qui nous a quittés il y a peu de temps... il allait avoir 103 ans.

 

Avec Soulages, je ne sais pourquoi, mais je pense à Manet qui joua lui aussi des noirs de façon époustouflante. Il faut en particulier se laisser envoûter par la ceinture en écharpe, claire, soyeuse et... très légèrement rosée de son torero mort, une bande crème... blanc rose comme tracée d'un coup de brosse large et qui donne au noir de son habit son inépuisable éclat. C'est que la vérité du noir est dans son... rayonnement !

 

Détail du torrero mort de Manet, 1864

Détail du torrero mort de Manet, 1864

Toute une histoire donc de noir profond… et éclatant avec Soulages.

 

Au commencement fut le chaos pour la Grèce antique... c'est à dire la béance, la faille qui s'ouvre... et c'est de son noir que s'exhalent l'éclat et la lumière.

Brou de noix sur papier 1947 - 9, Soulages

Brou de noix sur papier 1947 - 9, Soulages

Les brous de noix d’après guerre de Soulages sont déjà bien ténébreux mais ils offrent encore de magnifiques transparences de bruns. Comme ses peintures des années cinquante où  la superposition enchevêtrée des barres de peinture brunes et noires, qu'elles soient parfaitement bien laquées ou au contraire rapidement brossées, voire raclées et comme dénudées en leur centre, laisse transparaître des couleurs mordorées, dédorées ou rouillées qui rehaussent les noirs profonds. Un palimpseste de noirs, de bruns bitumeux, de gris zinc, d'orange rouille et de jaunes cuivrés… comme si le noir était le gîte intime de couleurs chaudes et rayonnantes... qui explosent dans les dessous.

 

"Et cette impression de scandaleux, d'interdit, qui émane des choses dont la destination première n'était pas d'être exposées aux regards, qui étaient faites pour rester dans l'obscurité, les ténèbres. Ou plutôt choses qui sont elles-mêmes les ténèbres, nous révélant que celles-ci ne sont pas noires, absence de couleurs comme on se le figure, mais (comme lorsque l'on ferme les yeux et qu'on presse fortement sur les paupières) violence, éblouissement,  éclat: pourpre, cinabre, soufre, corail, amarante, feu, cuivre, fauve, turquoise, jade, bronze: une somptuosité extraite, arrachée du cœur opaque des métaux, de la terre." (Claude Simon)

Détail d'une peinture de Soulages, 14/3/1960

Détail d'une peinture de Soulages, 14/3/1960

Soulages, peinture du 28/11/1955

Soulages, peinture du 28/11/1955

Il y a dans la dernière partie de l’œuvre de Soulages (celle des outrenoirs) comme une constance absolue de sa pâte noire. Ce n'est pas le noir absolu du Vantablack fait de nanotube de carbone et qui réfléchit moins d'un demi millième de la lumière visible, c'est une matière noire entièrement de ténèbre mais d’une ténèbre hantée jusqu’à sa surface de sa propre lumière noire immanente. Comme si celle ci était concentrée à l’intérieur et qu'il suffisait d'un micro sillon, d'un pore minuscule, d'une petite bulle pour la révéler. C’est à partir d'un foyer du dedans que rayonne la sombre lumière de l’œuvre. Le noir de Soulages émet comme une lumière secrète.

Détail d'une peinture de Soulages du 17/7/2017

Détail d'une peinture de Soulages du 17/7/2017

Une des interrogations du grand écrivain japonais Tanizaki était de savoir si l'homme avait jamais vu la couleur des ténèbres à la lueur d’une flamme. Il était fasciné par les chignons savamment lissés et lustrés des geishas japonaises, avec leurs courbes parfaites... des coiffures d'un noir lumineux... sans qu'un seul cheveu fou ne vienne bien sûr perturber la chose. Certains outrenoirs de Soulages sont ainsi. La chape de peinture noire étalée au pinceau ou écrasée et lissée au couteau et au racloir, de façon homogène, laisse transparaître une lumière incroyable! Comme une laisse argentée sur le sable… une ardoise mouillée après la pluie... une brillance de peau de phoque.… ou encore un miel noir, une mer huilée de nuit. Comme une onction du noir, ou la laque d’un deuil précieux. 

 

Des fois les textures semblent plus sèches... douces comme une gomme,  un velours lustré.

 

D'autres fois on est face à la noirceur sans lune d’un étang la nuit.

Soulages, 24/12/1990

Soulages, 24/12/1990

On a parfois l'impression de pénétrer dans un couvent pour les yeux... de se soumettre à une ascèse japonaise... un zen, toujours ambigu, entre paix intérieure et discipline guerrière.

 

Comme si de grands samouraïs abstraits aux armures laquées de nuit se dressaient devant vous au milieu d'un jardin zen au gravier soigneusement ratissé... que dis-je délicatement peigné.

Détail d'une peinture de Soulages, 1986

Détail d'une peinture de Soulages, 1986

Mais surtout Soulages sait faire sortir la lumière recluse en la délivrant d’une lente incision ! C’est l’éclat du fendu décisif. Il ouvre dans l’obscur des tranchées comme coupées au diamant… pour nous offrir comme la proue sillonnée d’un navire noir fendant la nuit. 

Polyptique J, Soulages, 1987

Polyptique J, Soulages, 1987

Stries, fronces et plissures d’une nuit minérale... noire et cristalline.

 

Un univers comme non fait par l’homme… rayé et usé régulièrement de façon lancinante. Comme les falaises de Bonifacio dont on aurait remplacé le calcaire par du basalte noir. Ces ténèbres lacérées de rais lumineux seraient le résultat d’une énergie vigoureuse… une force véhémente, presque sauvage, endiablée… pleine de fougue… mais au travail lancinant et régulier. Où le haillon de pierre usé de mer finit par devenir galet de plage arrondi du frottement des vagues.

 

Comme disait Mallarmé en roulant les galets de ses O: "Le noir roc courroucé que la bise le roule" 

Falaises autour de Bonifacio

Falaises autour de Bonifacio

Parfois cela finit par ressembler à un vieux bois calciné, ciré et… raviné, oublié sur une plage de sable noir... la mer venant à peine de se retirer.

Soulages, 19/6/1963

Soulages, 19/6/1963

Une toile de Soulage ! Se présentant nue avec sa densité de chose ! Nudité de la matière. Bloc pictural, qu’aucun signe ne vient déposséder de sa plénitude de présence… mais qui fait sens. Même si c'est « une chose sur laquelle viennent se faire et se défaire les sens qu’on lui prête. »

 

Avec Soulages le noir est sans pourquoi… à l’image de rien… image de rien. Ne donne rien à voir… attente de celui qui n’a rien à attendre. Rien n’est encore à voir…. Excitation et avidité qui se rassasie de son manque… faim de non recevoir. A l’image de rien mais en rien insensible au monde sensible.

Soulages, 28/7/2015

Soulages, 28/7/2015

"Basse de basalte et de lave"...

 

"Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur..."

(Mallarmé)

Soulages, 22/09/2018

Soulages, 22/09/2018

Et voici surgir dans la nuit, filetés de lumière, les sillages croisés de grands charrois. Labourant le noir... leurs roues comme des rasoirs…

 

Vaisseaux fantômes à la coque noire et aux hautes voiles de nuit énervées et mouillées de lumière électrique. Leurs étraves sont les pressoirs de la nuit. Des sillons, luisant dans l'obscur, nous guident et nous montrent le chemin dans le noir. Les replis resserrés angoissants de la mer vont-ils nous entraîner dans la volute sombre de quelque maelström. Proue qui s’enfonce jusqu’à la profondeur cachée, là vers ce qu’on ne voit pas, obscur et disparu avant de se relever en direction du ciel qui est alors comme une sorte de paravent déplié et cosmique tissé de nuit.

 

"Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx" (Mallarmé)

 

"Volupté grave d’un accord du noir sur noir passé au violoncelle"

 

"Aboli bibelot d’inanité sonore" (Mallarmé)

Soulages, 9/3/2014

Soulages, 9/3/2014

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