Effleurer de l'œil le chaos du cosmos

par Jean-Michel Salvador  -  15 Novembre 2022, 14:07

Détail de "Nymphéas, reflets de saule" de Claude Monet, 1916-19

Détail de "Nymphéas, reflets de saule" de Claude Monet, 1916-19

J’ai parlé dans mes derniers articles de cet éclat saisissant du paraître qui serait inséparable de l’origine de la beauté : comme un appel soudain et irrésistible… un appel qui rapidement intrigue… où l’on interroge des reflets et où s’indique une profondeur…

 

Un monde monte vers vous…. un monde de reflets infinis sur une belle étendue d’eau sombre. Une surface agitée de remous où viennent affleurer… le poli d’une chair, l’indécision d’une forme comme évanouie dans les profondeurs de l’eau derrière la fluidité d’un voile transparent et mobile.

La barque de Claude Monet, 1887

La barque de Claude Monet, 1887

Et nous pensons immanquablement à Narcisse… embrassant passionnément la surface de l’eau… se penchant sur elle et vers elle… son regard plongeant éperdument vers son reflet, dans la contemplation désespérée de l'objet de son amour gisant et fuyant au fond de l’eau. Où Narcisse se lance à la poursuite d'un fantôme. Pour Gérard Wajcman l’invention de Narcisse c’est l’invention de la peinture comme fantasme… où la quête de l’objet perdu chère à Freud devient quête du fantôme de l’objet.

Détail du Nœud Noir de Seurat, 1882

Détail du Nœud Noir de Seurat, 1882

C’est la chatoyance plus que le détail qui fascinait Signac. Une affaire de… parcelles de peinture… plutôt compréhensible pour celui qui, avec Seurat, allait fonder le… pointillisme. Mais si l’on s’approche de ses toiles… derrière la brillance de leurs reflets, on se retrouve face à des touches de peinture brutes! A s’approcher des dessins de son mentor Seurat… on n’y comprend rien… l’œil qui de loin se perdait dans la grisaille d’une brume de points avec comme un corps se laissant dessiner dans les dessous, se retrouve fasciné par le grain du papier dont les aspérités et les fines rainures sont plus ou moins noircies selon que le gras du crayon s’y est plus ou moins appuyé. Les frottages des cristaux de graphite font de la surface granuleuse et blanche de la feuille un voile argenté d’où semblent surgir des formes évanescentes. Dans la tourbillonnante cohue des menues macules (comme disait en son temps Félix Fénéon)… il y a plus qu’un simple fantôme derrière le voile. Le nœud noir devient un pan noir, un cosmos sidéral qu’éveillent alentour les réserves parcellaires du blanc du papier. Et au premier plan d’une peinture de Seurat, le chenal de Gravelines (version Petit-Fort-Philippe), le quai couleur sable se mue lorsqu’on s’approche, en un pan vibrionnant tout aussi étrange… un amas de grains hypnotisant… roses, jaunes ou orangés (voire bleutés). Avec en même temps une irrépressible envie d’effleurer le grain du papier ou de la toile.

Détail du Chenal de Gravelines (Petit Fort Philippe) de Seurat, 1890

Détail du Chenal de Gravelines (Petit Fort Philippe) de Seurat, 1890

Alors cet effet de pan du papier ou d’une couche de peinture où l’œil est en arrêt devant une pure surface vertigineuse… comme une profondeur absolue… serait-ce le fin mot du visible ?

 

Approchons-nous et penchons-nous à l’instar de Narcisse sur quelques belles étendues de peinture… où il faut s’absorber dans le silence de la chose et se tenir tout près de la racine de la beauté qui se cacherait derrière son premier abord éclatant. Où il s’agit selon Klee de brouter la surface… de se laisser aller à une intimité picturale… avec comme un désir de ne rien dire. Où l’œil amené au plus près de la surface est en quelque sorte quasiment invité à la… toucher. Où l’œil se libère d’un va et vient distancié… pour se réincarner en tant que membrane… copulative. C’est la palpation du regard chère à Merleau-Ponty.

 

Où il s’agit… happé par la toile… d’aller y voir... sans y mettre la main. Alors celle d’Olympia ne cacherait-elle pas son sexe afin que l’on puisse voir surgir le corps physique de la peinture ? Un corps blanc un peu sale, au verjus… un acide qui pénètre l’œil comme la scie du chirurgien selon un propos attribué à Delacroix. Mais Manet semble avoir voulu ce coloris qui tranchait. Une découpe à l'emporte pièce d'une grande crudité... cette tranche blanche, ce bel aplat blanc, vous fixe dans tous les sens du terme. Une chair crayeuse et lisse… à caresser du plat de la main... une douceur au toucher qui compenserait un zeste d’aigreur et d’acidité sur le bout de la langue.

La main regard d'Olympia, oeuvre perso

La main regard d'Olympia, oeuvre perso

La texture à caresser c’est en vérité la texture qui vous touche.

 

Où la main semble appelée en même temps que l’œil. Mais qu’est ce qui peut bien tirer l’œil irrésistiblement jusqu’à pousser la main à toucher la chose du bout des doigts ? Et ce avec une telle instillation de plaisir qu’elle ne peut s’arracher de ce contact… comme s’il s’agissait de jouir de l’incessante surprise du relief sous-jacent à la surface. La main posée là-dessus… engagée dans la recherche de ce qu’elle ignore et qui la séduit totalement.

 

Où il s’agit d’user d’un œil tactile ou d’une main voyante, à la recherche de configurations secrètes.

Détail du gobelet d'argent de Chardin, 1730

Détail du gobelet d'argent de Chardin, 1730

Faire surgir les dessous de la peinture au lieu de les cacher. Pourtant au vu de certaines toiles « léchées » du XIXème on aurait pu croire qu’il fallait que s’y efface la trace du pinceau. Diable, cherchait-on à oublier la vivacité allègre des coups de brosse rapides de Fragonard, les peaux incroyablement duveteuses des pêches de Chardin ou encore la croûte de ses pains !  C’eût été oublier que l’imitation à son comble fait souhaiter voir la présence de la peinture (de sa matière) en acte dans le tableau, alors même que cet acte s’efface trop souvent au profit de l’image globale. Qu’est ce qui importe le plus : l’effet de présence de l’agencement des objets représentés… ou l’effet de présence qui vous invite à toucher la chose… à malaxer et triturer la peinture! Delacroix, Géricault ont ainsi brouillé les choses. Leurs croupes de chevaux sont ces premiers mémoriaux d’une intuition d’un monde dépourvu de sens théologique et d’arrière monde. Le cul du cheval ! Un beau morceau de peinture. Déjà en son temps le Caravage avait su  nous en mettre plein la vue avec la croupe charnue, immense et renversante du cheval de saint Paul. Conversion de la peinture... chute du dire au profit de la simple et énorme présence d’une croupe de peinture soyeuse ! Avec Géricault et Delacroix les muscles tressaillent, les culs s’échauffent et la peinture tourbillonne... c’est que pour être bon peintre il faut savoir masser les croupes à la peau luisante. Mais Delacroix me sidère encore plus quand je m'aperçois, en m'approchant de certaines de ses toiles, que l'éclat qui a attiré mon œil de loin, qu'il soit le buste d'une danseuse ou l'évêque de Liège dans ses oripeaux, n'est au fond qu'un hallucinant magma d'or et de vermillon.

Croupe... fulminante d'un Chasseur à cheval de Géricault, vers 1810

Croupe... fulminante d'un Chasseur à cheval de Géricault, vers 1810

Le bustier tout d'or et de vermillon de la danseuse des Noces Juives de Delacroix, 1839

Le bustier tout d'or et de vermillon de la danseuse des Noces Juives de Delacroix, 1839

Où il va s’agir de laisser voir la trituration de la couleur et de laisser le chaos et le délire s’installer dans la peinture.

Gros plan sur l'évêque de Liège assassiné (esquisse de Delacroix, 1827)

Gros plan sur l'évêque de Liège assassiné (esquisse de Delacroix, 1827)

Détail du supplice de Marsyas du Titien (1570-76) où le peintre se fait écorcheur

Détail du supplice de Marsyas du Titien (1570-76) où le peintre se fait écorcheur

Ce sont les traînées de pâtes du Titien sur le corps de Marsyas dans son « ultima maniera ». Il achevait ses toiles en y mettant les doigts, … pour pouvoir les glisser sous la peau huileuse et grasse du satyre et mieux l’écorcher mon enfant… la rumeur allant jusqu’à insinuer qu’il aurait utilisé du vrai sang comme liant. Et quand on observe de près les tuniques de Tarquin et Lucrèce... on est comme plongé et scotché dans de l'or, de la boue et du sang...

Détail stupéfiant de la dernière version du Tarquin et Lucrèce du Titien, 1570

Détail stupéfiant de la dernière version du Tarquin et Lucrèce du Titien, 1570

Détail d'Actéon dévoré par ses chiens, le Titien, 1560-70

Détail d'Actéon dévoré par ses chiens, le Titien, 1560-70

C’est aussi la fascination pour un simple rehaut subtil et épais de peinture blanche qui… taille les ongles du Christ mort d’Holbein. Où finalement le plaisir de voir… la netteté d’un trait blanc… sa minutie… l’emporte sur tous les délires métaphysiques. Ce n’était donc que l’éclat d’un ongle ? Mais où diable va donc se nicher la beauté !

 

Ce sont bien sûr les traînées de pâtes de Fragonard dans les roseaux de ses baigneuses… ou leurs chignons virevoltant d’orange qui vous font tourner de l’œil !

Détail des Baigneuses de Fragonard, 1765-70

Détail des Baigneuses de Fragonard, 1765-70

C’est l’insoutenable délicatesse du fil de la dentellière de Vermeer… un filet rouge qui est peint comme rien… rien d’autre que de la peinture déposée toute liquide sur la surface du tableau... où il s’agit de se noyer dans le détail-pan selon la belle expression de Didi-Huberman! La matière si elle n'est pas travaillée afin de devenir transparente, comme au XIXème, est en fait terriblement imageante… Cette tache devant vos yeux qui n’est rien d’autre que ce qu’elle est… peut devenir un fascinant embryon d’image !!! Il suffit d’y mettre du sien… Pour Leonard de Vinci c’est d’une tache que nait l’œuvre mais cette tache est fantastique. Elle est le fait de la fantasia de l’imagination… qui continue à voir… à produire de la forme.

Le fil rouge de la dentellière de Vermeer, 1669-70

Le fil rouge de la dentellière de Vermeer, 1669-70

Une tache qui serait à l’épreuve de l’œil.

 

Mais qu’est-ce que ce délire : pour Daniel Arasse le détail pictural trouble dans le tableau la lisibilité de l’image par un excès de visibilité de la peinture. Le détail pictural fait disparaître l’iconique sous un effet de matière qui ne ressemble à rien.

 

« Le pinceau chargé… liquide… et lui allégeant les soies ou les couchant les écrasant… peinture qui déborde et glisse… les soies tournant sur elles-mêmes dessinant une sorte de boule de nœud de bourgeon enflammé »… comment ne pas associer la prose de Claude Simon à la peinture de Twombly… à ses folles pivoines !

Levée devant les pivoines, clin d'œil perso à Twombly

Levée devant les pivoines, clin d'œil perso à Twombly

Mais que va donc chercher l’œil dans cette galère ?

 

Cet œil qui, on l’a vu dans mes articles sur les excitants contours, est par ailleurs un grand adepte du lasso… pour mieux attraper les formes en mouvement mon enfant. Mais là le trait du dessin se prend dans la matière, s’empâte comme un sillon laborieux… la ligne échoue… la matière l'empêchant de se refermer sur une figure.

 

Mais penchons-nous quelques instants sur les fameuses natures mortes des maîtres hollandais du siècle d’or… En laissant leurs pinceaux parcourir la gamme des variations lumineuses sur les objets, les fleurs ou les aliments, c’est à jouer d’une partition du toucher qu’ils nous invitent… pour mieux nous convier à goûter aux plaisirs subtils de toutes ces nuances qui vont du rugueux au lisse, du soyeux au dur. Rendre l’intime infini. Cela capte le regard au plus près de la surface et aussi au-delà, l’œil approchant la matière, entrant dans sa substance, allant à sa nature intime. Un regard qui se porte au plus près de l’épiderme des objets comme le dit Gérard Wajcman.

 

Caresser la chose ! Comme disait Valery : ce qu’il y a de plus profond dans l’homme c’est la peau… et les bouts de nos doigts... susceptibles de prouesses sensorielles dignes de l’œil.

 

Les peintres de nature morte vont même faire effraction dans la chair même… pratiquant des ouvertures… montrant des complexions intimes. Le regard pénétrant là où il n’a pas l’habitude d’aller. Les citrons de Willem Kalf se laissent pénétrer. Ils sont disséqués comme matière aux plaisirs.

Nature morte aux citron et oranges, Willem Kalf, 1663-64

Nature morte aux citron et oranges, Willem Kalf, 1663-64

Détail d' "Anguille et rouget" de Manet, 1864

Détail d' "Anguille et rouget" de Manet, 1864

Et puis voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches… Devant l’étonnante crudité de certaines fleurs, l’offert de leurs pétales, on songe moins à une peau qu’à une sorte de muqueuse végétale, à l’intériorité d’une chair retournée, renversée et comme mise à jour. Ce qui occasionnera un malentendu quant aux « sujets » de Georgia O’Keefe… ce ne sont pas des sexes qu’elle peint mais des intérieurs très intimes… des muqueuses multicolores… comme si notre œil devenait celui d’un insecte en des lieux que seules les extrémités de nos doigts ont l’habitude de parcourir et de… voir.

Jack in the Pulpit, Georgia O'Keeffe, 1930

Jack in the Pulpit, Georgia O'Keeffe, 1930

Il y a aussi le plaisir de glisser ses doigts dans tous les plis de tous les drapés de l’histoire de la peinture. L’œil n’est pas complètement collé au tissu, il garde ses distances… prenant plaisir aux creux et bosses qui travaillent la toile. Exaspération de la surface qui se courbe et se recourbe comme si elle cherchait vainement à s’affecter d’une intériorité. On se déplace dans leurs méandres… glissement du regard endoscopique. Mais les couleurs et les traits se désubstantialisent, s’évanouissent dans l’évidence projective du mirage qu’ils suscitent. C’est un toucher de loin, mais qui possède l'intelligence des surfaces.

Alison Watt

Alison Watt

Phantom d'Alison Watt, 2008

Phantom d'Alison Watt, 2008

Il y a donc toute une sensualité du toucher dans la… touche de peinture. Le regard caressant et pénétrant est à la recherche de la matière dans sa matérialité sensible… sensuelle. La valeur tactile de la peinture serait peut être comme l’essence de cet art. Non la ligne et le contour de la forme que l’on suit comme dans un dessin… mais la matière que l’on palpe. Non plus une question de perspective mais d'épaisseur.

Vulve de la grotte de Gargas dans les Hautes Pyrénées

Vulve de la grotte de Gargas dans les Hautes Pyrénées

La dimension du toucher a sans doute préexisté aux images. Dans la grotte de Gargas (celle dite des mains… mutilées), des béances lentement modelées dans des stalactites furent badigeonnées d’ocre rouge et devinrent les vulves que les peintres avaient cru voir en elles. L’une des actions préalable aux peintures pariétales dans les grottes du paléolithique aurait été d’en toucher, tâter, palper la paroi, de la scruter non seulement du regard mais aussi du toucher pour en considérer les moindres protubérances et les plus infimes fissures. Les tracés digités qu’on y trouve, des enchevêtrements inextricables, auraient été comme un accès au monde d’avant le monde… où les formes sont en formation… avant que n'y jaillissent des créatures animales… une ligne dorsale qui ondule, un œil qui se dissimule (rappelons que la capacité à reconnaître un animal à  partir d’un contour partiel apparaît dès l’âge de deux ans). Et c’est bien ce fait de voir jaillir des formes qui caractérise l'œil des prédateurs et chez l’homme s’y ajoute le fait d’y voir des signes et, comme il n'est guère nyctalope, de toucher pour mieux y voir dans le noir…

Corbeille de prunes, Chardin, 1765

Corbeille de prunes, Chardin, 1765

Mais si ces toutes ces subtilités de grain de matière et de peau attisent tant notre œil c'est bien parce qu'elles font frémir notre corps. C'est lui qui prend plaisir à la chose et qui en jouit "imaginairement". Et ces valeur visuelles ne sont pas que tactiles comme nous avons pu le voir, elles donnent en fait aussi accès aux saveurs de la pâte. Il y a là un côté gustatif… d’ailleurs les lèvres ne sont-elles pas après le bout de nos doigts de grands récepteurs tactiles… quant à notre langue elle apporte de nouvelles sensations quant aux nuances du fondant et du craquant. On peut même dire que nos lèvres, notre langue et... nos muqueuses sont comme une extension de la peau, à la sensibilité plus intense et aux pouvoirs autres.

 

C’est le fameux petit pan de mur jaune cher à Proust. « Une sorte de douceur surabondante et de densité mystérieuse »… où la possession est clairement à la fois orale et tactile. Et ce même si c’est le regard qui se perd dans ce petit pan précieux de lumière gelée en matière. Avec ses remous onctueux et dorés, l’étendue d’eau chère à Narcisse s’est comme qui dirait solidifiée… argh les jaunes ont été montés en neige.

 

« Le jaune de sa robe s’étalant si onctueusement »… où il y aurait toute une analyse à faire sur la consistance du jaune chez Proust.

 

Une matière jaune qui obsédait aussi Vang Gogh... lui qui saura transformer sa touche si caractéristique - une écriture en bâtonnets sur ses dessins - et la sublimer afin qu'elle ne soit pas dure comme paille... métamorphosant ses champs de blé en des mers agitées absolument incroyables... et ses tournesols en d'improbables brasiers achevant de se consumer.

Champ de blé au faucheur, Van Gogh, 1889

Champ de blé au faucheur, Van Gogh, 1889

Mais revenons à Proust chez qui selon Jean-Pierre richard… l’onction lubrifie la matière… la rendant plus souple, glissante, prête à toutes les explorations rêvées de la gourmandise ou du désir… en la traversant de sa nappe invisible et unanime. Exposées au risque voluptueux de l’écoulement… les couleurs fondantes vont au-delà de leur enveloppe... « un peu de rose flottant (à ses lèvres) au-delà du dessin de leur contour ».

 

Où Proust nous invite à une dégustation de la profondeur en son bord. « Nous sentons qu’il ne faut pas nous arrêter au satin blanc de la fleur blanche, au vernis vert de la feuille verte ; qu’il y a comme quelque chose dessous, notre plaisir est comme profond, nous sentons quelque chose qui s’agite au-dedans, que nous voudrions saisir et qui est bien doux. »

 

Comme un velours dont le rose atténue l’ardeur du rouge profond.

 

Argh ces grosses et magnifiques roses dont « l’onctueux écarlate et la blancheur fouettée s’enlevaient avec un relief un peu trop crémeux… »… des roses comme des corps… des lieux de jouissance. Embrasser les joues d'Albertine dont le rose atteint « le rose violacé du cyclamen… et parfois même quand elle était congestionnée… la sombre pourpre de certaines roses, d’un rouge presque noir ».

Détail d'une rose du photographe Nick Knight

Détail d'une rose du photographe Nick Knight

Et je pense maintenant à une magnifique phrase de Quignard qui va me permettre d’enchaîner du grain de matière au grain de l'univers… où il parle du plaisir incroyable qu'il prend à... « dévisser, en les tournant un peu sur elles-mêmes, sans peser sur les grains noirs qui les grumellent, les mûres des buissons ».

Raisins, Tim Maguire

Raisins, Tim Maguire

Où il s'agit de saisir un grain de raisin et de le tenir à  bout de bras. "...Ainsi quand des raisins j'ai sucé la clarté, d'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers." (Mallarmé)

 

Tenir une aiguille à bout de bras et regarder au travers de son chas... avec le télescope spatial James Webb. Le grain de l’univers nous remplit alors les yeux d'étoiles… on a même en fait des galaxies plein la vue... image ahurissante... absurde lorsque l'on sait que chaque galaxie comprend 100 milliards d'étoiles !

Deep sky vu par le télescope spatial James Webb

Deep sky vu par le télescope spatial James Webb

Où l’œil devient cosmogonique… 


D’une origine du monde visuel ! Le deep sky remontant à 13 milliards d'années lumière, notre œil plus proche qu'il ne l'a jamais été du... big bang.

Deep sky vu par le télescope spatial James Webb

Deep sky vu par le télescope spatial James Webb

Les chinois associent le chaos originel au noir de l’encre… le mot français chaos vient d'un verbe grec qui signifie entrouvrir, ouvrir la gueule, en particulier pour la bête féroce. C’est du noir du chaos que s’exhalent l’éclat et  la lumière.

 

C’est la cosmogonie sidérale d’un petit morceau de goudron… une texturologie de Dubuffet. Comme une mire grossissante… une variation de focale qui vous envoie dans la profondeur des… espaces moléculaires ou interstellaires. Où le poudroiement des étoiles et des atomes devient l’horizon de nos désirs.

L'âme des sous-sols, texturologie de Dubuffet, 1959

L'âme des sous-sols, texturologie de Dubuffet, 1959

La peintre Anna Eva Bergman aimait féconder des firmaments abstraits. Ces œuvres sont travaillées en dessous par des pigments à l’huile et des glacis de fines pellicules cristallines. Comme des trésors enterrés qui se réverbèrent… des voûtes à comètes.

 

Argh susciter des apparitions... assister à leur précipice... c'est parfois vertigineux.

Mur doré d'Anna Eva Bergman, 1963

Mur doré d'Anna Eva Bergman, 1963

C’est aussi comme un bain originel… une matrice qui laisse s’arracher du fond et se développer une puissance de forme élémentaire. Où l'on devine leur imminence. Où il s'agit de lisser des étangs d’eaux dormantes où la lumière affamée pêche des choses étranges… comme gonflés et tendus d’une vie intime, liés par le fond à l’abîme dont elles viennent tout juste de s’extraire et dont elles semblent ruisseler encore.

 

C'est le monde à travers la flaque des origines.

 

Comme une épaisseur particulière faite de plusieurs couches de verre qui finissent par déformer toute lumière, toute image provenant du dessous… une atmosphère de bocal... quelque chose d’irisé et d’opaque à la fois.

 

"Elles grumelaient le verre comme un verre de Venise, et lui donnaient une extrême délicatesse en brodant de mille points délicats sa surface que le cidre rosait. » (Proust)

Détail d'une nature morte de Pieter Claesz, 1630

Détail d'une nature morte de Pieter Claesz, 1630

Détail d'une nature morte de Boelema de Stomme (1611-44)

Détail d'une nature morte de Boelema de Stomme (1611-44)

Essayer de retrouver l’espace d’avant son occupation et encombrement par les noms. Où l’œil et l’esprit s’enivrent de pâte, de grain, de texture, de lumière, de viscosités et de fluidités. Un monde antérieur aux choses... dans son origine défouie comme le dit Claude Louis-Combet. C'est que le peintre tend à enfouir tout autant qu’à montrer.

 

Un état originaire du réel où les choses basculent de l’indistinction première à la distinction. "On songe aussi, au delà des formes élémentaires qui remontent à la surface, à des traces archaïques de coutures, de scarifications, de cicatrices, occultant et révélant à la fois le travail d’une écriture de fond. La vibration de la lumière du jour, courant à la surface de ce mutique palimpseste, et la sensation de grain, de bourrelet sous la pression des doigts génèrent un frisson, de vague réminiscence entre enchantement et nostalgie du langage perdu." (Claude Louis-Combet)

 

La matière, informe, innommable, qu’on peut contempler et cadrer comme on veut… elle est le fantasme originaire de notre culture. C’est la fantasia de Leonard de Vinci… qui continue à voir… à produire de la forme et des signes.

Détail d'une peinture de la vie secrète des plantes pour Robert Fludd d'Anselm Kiefer, 1987-2014

Détail d'une peinture de la vie secrète des plantes pour Robert Fludd d'Anselm Kiefer, 1987-2014

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