Du labyrinthe II : de quel nœud est-il l'enceinte?
Nous en étions restés à cet étrange jeu se déroulant au sein d'un labyrinthe où le prétendant enroule et déroule alternativement une corde selon que les circonvolutions dédaléennes le rapprochent ou l'éloignent de sa promise. Une corde qu’il ne doit en aucun cas laisser choir…
Nous cherchons tous un objet qui s’absente et revient: peut être nous inventons nous grâce à lui un désir.
… Un fil à suivre tout en maintenant fermement le lien. Comme ce droit de suite, ces formes du je suis ou du je suis suivi, que Derrida dépista en son temps…
A l’instar du prédateur et de sa proie, il s’agirait de tourner autour de l’autre… un droit de suite dans un labyrinthe pour se prendre l’un l’autre par surprise dans une feinte de feinte. Un jeu de monstration, simulation, dissimulation dans les phénomènes du suivre.
Les stratégies du droit de suite sont celles de la chasse et de l’amour, que l’animal y suive son désir, le désirable de son désir (ou de son besoin) ou que, tout en suivant sa pulsion, l’animal soit aussi suivi, traqué par celle de l’autre, et il ne faut pas exclure que le même vivant soit à la fois suivant et suivi, chasseur se sachant chassé, séducteur et séduit, persécuteur et traqué…. Deux forces se conjuguent s’attirent et se repoussent.
L’animal, selon Derrida, a sa « dansité », c’est à dire la capacité de feindre dans la danse, le leurre, dans la chorégraphie de la chasse ou de la séduction, dans la parade qui se fait montre avant de faire l’amour ou fait se protéger avant de faire la guerre.
Dans le droit de suite du chasseur et du chassé (qui peut être une parade lorsque la proie se montre trop vive pour être attrapé comme lorsqu’une gazelle saute exprès bien haut devant un félin ou lorsqu’un corbeau bien perché joue avec un chat) le s’approcher lentement doit se doubler d’un surprendre. Il faut dans un jeu d’approche et de recul… surprendre pour mieux prendre ou se déprendre dans une étrange surenchère. Surprendre en s’approchant ou en s’éloignant trop… trop vite… c’est avoir barre sur l’autre dès lors qu’il se comprend… pris au piège… à la merci de l’autre. Cette violence prédatrice est également l’impureté constitutive de l’approche sexuelle…. dans sa parade. La jouissance féminine est un vrai-faux effroi (là où le désir et l’angoisse s’entremêle) qui jouit de ce qui va faire intrusion. Sa surprise est la surprise. La jouissance masculine tourne quant à elle autour de l’effeuillage de l’autre (sachant que chez l’être humain le mélange des genres est plus que courant surtout lorsqu’on est déshabillé du regard). Le plaisir qui y est pris dans tous les cas est proportionné à la surprise causée. Emprise de la surprise dans le dédale du droit de suite.
Dans le terrier de Kafka, le narrateur creuse, fore et tasse… ne cessant de ménager de nouvelles galeries. La construction de ce labyrinthe semble motivée par la phobie de l’intrusion… de la pénétration. Où l’angoisse s’accroît proportionnellement à la multiplication des méandres destinés à perdre l’intrus.
Alors on l’a vu il faut surtout ne pas débander. Où l’on reste suspendu à un fil qui ne doit pas choir. Voilà notre regard éperdu dans une attente folle et tourbillonne… dans le labyrinthe du sursis et du suspens… où l’on jouit de désirer et d’angoisser. Ce qui nous rend ivre d’incertitude infinie dans l’imminence d’une révélation qui ne se fait pas.
Pour mieux jouir de sa propre tension… pour la faire durer… on courbe le temps … on imprime une forme à la durée. Où il s’agirait de se détourner de la Chose, de différer les occurrences, de repousser les rencontres… un art de retarder, de suspendre le temps. Le cheminement étrange du labyrinthe est… un temps enroulé. On enchaîne l’espace… entre des portes, des couloirs… comme pour mieux ronger ou déchaîner le temps.
Où l’on se perd à suivre patiemment le fil, l’écheveau qui ne mène nulle part. Où l’on retourne ou s’en retourne dans le même mouvement… on entre et on sort. Avec un point de rebroussement et non un point de fuite en jouant avec les mots ! Un coït de l’œil !
Le labyrinthe est alors le lieu d’une danse. Un rock’n roll au ralenti… une toupie qui fait tourner de l’œil. Où une perspective désorientée vous aspire… où un abime, un vortex au centre du système vous fait orbiter de l’œil.
Alors le dessin que va déplier et déployer le fil d’Ariane va révéler l'infinie figurabilité de la géométrie du labyrinthe. C’est une envolée, une sortie par le haut, qui va permettre de basculer dans une autre dimension. L’œil inspecteur va pouvoir prendre les choses de haut et remettre en perspective le réseau labyrinthique de façon plus… cavalière.
Dans les dessins à plat des labyrinthes la transformation graphique tend vers l’abstraction et les décors géométriques. Où il s’agit d’attirer et de fasciner par le motif, d’engluer l’œil qui tente de suivre et de comprendre. La surface n’en est plus une… les lignes deviennent des fils qui piègent. On a l’habitude de dire que les surfaces décorées de motifs répétitifs sont comme animées. Labyrinthe mouvant dans lequel notre regard se perd…. Nous sommes captivés, enchaînés dans une sorte de casse tête… un piège topologique danse dans notre tête.
Alors intéressons nous à ceux qui sont ivres d’énigmes et de casse têtes… à ceux qui par des flûtes sont vers tous labyrinthes entraînés.
Dans la kabbale la rose du Zohar est entourée de treize pétales. Que reste-t-il si on l’effeuille ? N’est-elle pas justement ces treize pétales ? Le symbole sensuel de l’inaccessible est donc un labyrinthe de pétales. Le Zohar dit aussi qu’il existe un lieu, une forteresse où réside la clé… des secrets les plus obscurs de la… création. Mais ce lieu même en porte l’empreinte et nous ne pouvons le connaître si ce n’est par la clé. Faut-il donc le voir de haut ?
Comme on le voit l’interprétation, la séduction et le labyrinthe en lui-même (ses treize corridors pourrait on dire) partagent la même fascination pour l’exploration. C’est là que la satisfaction a lieu… peu importe au bout du compte le trésor ou le monstre…
Dédale se confectionna des ailes de cire pour quitter le labyrinthe qu’il avait lui même conçu. En Mésopotamie la sortie par le haut donnait accès au palais des Dieux. Vu de dessus le labyrinthe est comme une clef… au dessin inextricable mais que l’homme va essayer de… lire.
On connait la divination à partir des craquelures des carapaces de tortue. Mais celui qui, en Mésopotamie, lit les entrailles des bêtes… c’est l’haruspice. Gilgamesh le grand héros de la mythologie mésopotamienne affronta le géant Humbaba dont le visage était composé de bourrelets de viscères intestinaux formant d’épaisses circonvolutions : une face littéralement bardée de tripes… où la figure du monstre est elle-même le labyrinthe. Une configuration d’entrailles que seuls les devins haruspices étaient capables de lire. L’observation sacrée des viscères étalées est né à Sumer… c’est là que les conformations fantastiques de leurs spires devinrent présages. Dans les sillons du foie, dans les plis et replis du tractus intestinal, le devin traquait les occlusions, les fissures et les nodosités avant de dévoiler son présage.
La civilisation mésopotamienne exposera ses palais de viscères comme le lieu d’une vérité révélée à ventre ouvert… dans une cartographie dédaléenne.
Où il s’agit aussi depuis l’aube de l’humanité d’accoucher… du monde.
Les grottes préhistoriques sont ornées d’animaux déformés amorçant des métamorphoses… où l’on suit le déroulement hasardeux, invisible en son tout, de corps symboliques ramifiés, allongés, repliés comme des enroulements de viscères. Mythe d’origine du monde ? C’est le mythe de l’émergence primordiale qui selon Jean-Loïc Le Quellec semble aujourd’hui le mieux répondre à nos interrogations sur l’art pariétal : à l’origine humains et animaux vivaient sous terre et un jour ils sont sortis à l’air libre en passant par… l’ouverture d’une grotte.
Où il s’agit de déployer, déplier, étaler ce qui est ordinairement secret, lové dans les replis de la chair ou l’anfractuosité de la vulve.
Triangulaires, ovalaires, échancrées, munies d’un point central, ou fendues d’un sillon médian cerné de plusieurs traits de contour, les représentations vulvaires et pubiennes peintes, gravées ou sculptées de l’art pariétal apparaissent selon Malek Abbou comme l’étape première d’un graphe labyrinthique qui ne cessera de hanter les êtres humains.
Et l’on pense aussi à toutes ces Venus pourvues sur tout le corps, et ce jusqu’à saturation, de chevrons qui font méandres sans fin.
Le bâton de Lortet est tout aussi révélateur…. comme un démoulage…. Où l’artiste réussit la prouesse d’enrouler autour d’un petit cylindre une image follement complexe… il faut la dérouler pour véritablement la voir… l’artiste s’est enveloppé mentalement autour de son bâton pour peut-être s’imprégner de l’intérieur d’une grotte labyrinthique à l’entrée pleine de méandres.
Le sexe de la femme est la porte d’un labyrinthe. Où nos mains pénètrent un monde exaltant qui ressemble à un souvenir plein de détours, de coudes, de chicanes tortueuses ou mystérieuses, de… déroutes.
Cordon ombilical ou fil d’Ariane. Viscères énamourées.
Contours et viscères amalgamées en un seul bloc… tant sont sinueuses les lignes du corps féminin, courbes et curvilignes les concavités qu’il recèle.
La beauté du labyrinthe comme barrière interdisant l’accès à une horreur fondamentale.
Et à l’entrée nous voilà pris dans une toison, dans l’immense énigme touffue du poil, du pelage, de la peau… dans la petite forêt pubienne qui semble entourer ou protéger, mais de quoi, la nudité d’une zone intensément désirable.
Le lierre qui courait sur les murs la fascinait… elle reproduisait indéfiniment les courbes de ses tiges… des enchevêtrements de branches, du végétal sinueux, invasif, oppressant.
Alors il nous faut revenir une dernière fois vers le centre du labyrinthe. Celui-ci entretient en son cœur le mœbius du désir et de l’angoisse. Et comme toujours avec une surface fermée sur elle-même qui n’a qu’une seule face (où l’intérieur et l’extérieur sont les mêmes) le point de retournement peut rester inassignable ou se fixer en un point de rebroussement plus tangible. Alors, comme on le sait avec la légende du Minotaure… les bouches d’ombres peuvent conduire à une grande gueule dévorante. C’est l’aspect oral du labyrinthe : une terrible angoisse de dévoration et d’engloutissement.
Que me veut le labyrinthe de Cnossos? En son centre se loge un monstre légendaire. Il a été caché au fond du labyrinthe… sans doute parce qu’on ne pouvait le tuer. Comme s’il s’agissait d’une pulsion, d’un désir infernal et incontrôlable. On a vu qu’une violence prédatrice est peut-être l’impureté constitutive de l’approche sexuelle…. Ce serait le mœbius du fantasme d’être dévoré par l’Autre. Et périodiquement on doit y sacrifier une livre de chair…
Le monstre du labyrinthe est la bête qui naît du fond ténébreux du désir… un fond obscur qui fait pression de toute part
Le Minotaure… c’est une gueule dévorante! Dans Alien le monstre est surtout la répétition infinie d’une gueule… une dentition de dentitions sans fond. Lorsque sa langue apparait comme un appendice extérieur, elle apparaît également trouée, puisqu’une petite bouche dentée termine son extrémité. Une bouche dont on peut imaginer qu’elle possède à son tour une langue, elle-même trouée, comme la mise en abyme d’un corps piégé dans un espace fractal.
Avec Alien on ne sait jamais ce qui est dedans et dehors. Ce qui confirme qu’on a bien à faire à un mœbius de la dévoration. Dans Alien quelque soit le boyau… on finira bien par y passer… dans un sens comme dans l’autre.
Cette bouche dilatée donnera accès dans la peinture moderne à un puits infini de couleurs. Bacon et Ghenie adorent ça… les dehors dedans, les bouches d’ombre, les tuyaux, les siphons… les camaïeux de rose et d’écarlate dans des dentelles d’ivoires tortueuses avec le fond noir de l’orifice… de la gueule. Le trou par lequel le corps tout entier s’échappe et par le quel descend la chair.
Alors je finirai par un petit aparté personnel. Le minotaure me fait toujours penser à un film que j’ai vu petit et dont j’ai complètement oublié le nom où un homme à tête de taureau (c’est une fête déguisée) descend un escalier (comme le capitaine Haddock dans le secret de la licorne)… un collier à engrenage et dents est enclenché… qui va conduire à la strangulation du convive… argh la castration quand elle imprègne nos souvenirs écran !
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