D'une origine fantastique II: auras opalescentes

par Jean-Michel Salvador  -  12 Juin 2024, 15:00

Nous avons parlé la dernière fois de l'inquiétante étrangeté d'un noir « fantastique » et comme secrètement agité… qui participerait de l’éblouissement sombre de l’origine du monde.


Où il nous faut maintenant glisser avec Hugo sur les eaux du gouffre de Padirac pour mieux y découvrir… « dans leur splendide opalescence, un palais après l'autre ». La preuve selon lui que lumières inconnues et couleurs à venir travaillent la nuit de la terre jusqu’à y ouvrir les plus improbables espaces.
 

Gouffre de Padirac dns le Lot, France

Gouffre de Padirac dns le Lot, France

Opalescence… le mot est lâché… c'est que les apparitions imaginaires et fantastiques que féconde le néant noir originel sont bien souvent diaphanes… à la fois laiteuses et irisées.

Joseba Eskubi, 2012

Joseba Eskubi, 2012

Théophile Gautier, tout aussi féru d’occultisme que Hugo, expose dans ses récits « fantastiques » sa fascination pour une glace à biseau, encadrée d’ornements de cristal taillé et surmontée d'un fouillis de rinceaux et de fleurs : « au milieu du scintillement (de sa bordure) la glace paraissait d'un noir bleuâtre, indéfiniment profond… comme un vide rempli d’idéales ténèbres… fasciné… il ne distinguait rien que ce noir… à l’intensité mystérieuse… enfin il crut démêler dans cette ombre comme une vague blancheur laiteuse… comme une sorte de lueur lointaine et tremblotante qui semblait se rapprocher… il se retourna… il ne vit rien ». Une autre fois Théophile Gautier évoquera une… grande cheminée… ornée de deux cariatides aux longs cheveux échappés par nappes, et comme vivantes avec leurs gorges et leurs hanches ondulantes dans le clair-obscur émanant de la flambée de sa gueule. Et au-dessus du linteau couvert de feuillages d'un fini précieux… à nouveau une glace de Venise taillée à biseau - très-étroite ! - et qui scintille...

Encadrement d'une terre étoilée de Kiefer

Encadrement d'une terre étoilée de Kiefer

Où il faut des cadres suffisamment épais et remuants pour faire obstacle aux formes imaginaires qui bouillonnent en eux et qui ne demandent qu’à s’échapper. Des cadres d’or pleins d’ombres fantastiques…


Philippe Bonnefis a remarqué que Jules Verne avait fait plusieurs fois dans son œuvre un étrange lapsus… parlant « d’une obscurité alors assez profonde pour qu’il ne put rien voir à l’intérieur »… Diable ne serait ce pas l’inverse ? Façon de dire que l’obscurité n’était justement jamais assez profonde pour qu’il ne put quand même distinguer… la chose !
 

Le phare des Casquets, Victo Hugo, 1866

Le phare des Casquets, Victo Hugo, 1866

Dans cette course éperdue vers l’obscur ce serait dans le noir qu’on pourrait le mieux voir. Mais comment rien ou le noir pourraient-ils avoir une forme ?


Un Jules verne qui bascule dans le surnaturel dans son « Château des Carpathes »… perché sur les hauteurs et  que l’on regarde d’abord de loin avec une « lunette qui vous allonge joliment la vue » ! L’étroite percée qui y conduit est livrée depuis longtemps aux envahissements de la végétation. Obstruée par l'inextricable fouillis des broussailles, c'est en vain qu'on y cherche une sente ou une tortillère. Mais en s’approchant nous finissons par voir là haut des coruscations aveuglantes… des formes étranges qu’éclaire une lumière spectrale : dragons à queue de serpent, hippogriffes aux larges ailes, kraken gigantesques…
 

Détail de "The Raven" d'Adrian Ghenie, 2020

Détail de "The Raven" d'Adrian Ghenie, 2020

Des formes ectoplasmiques surgissent, éjaculatoires d'un désir de voir.  Où  il s’agit de s’électriser dans les profondeurs. Comme un coup de foudre et de foutre dans un mouvement qui trompe le regard et ne le trompe pas puisqu’il est impossible à… saisir.


Argh il faut penser à toutes les Dames blanches de notre folklore, insaisissables, obsédantes, désarmantes… évanescentes… ces fées Mélusine entraperçues sous l’eau comme poisson filant. 


Où nous restons fascinés par une ondulation blanche dans le noir. 
 

Montage perso

Montage perso

« Une bouteille abandonnée dans les ajoncs s’illumine des voies lactées qu’elle paraît contenir et ne contient pas car, bien bouchée, elle recèle en ses flancs la sirène masquée… celle qu’on nomme l’Inouïe… la fantômas de nos rêves ! (Desnos)

Francesca Woodman, Angel series, 1977-78

Francesca Woodman, Angel series, 1977-78

Chez Francesca Woodman qui se montre dans ses photos à la fois floue et nue, couverte d’une gaze transparente, la femme est un fantôme érotique. La revenante est un nu à peine voilé et la nudité est une… hantise. Francesca qui se photographiera plongeant nue dans un escalier face à un miroir… une image d’autant plus étrangement inquiétante que les miroirs doublent les distances.

Francesca Woodman, "Model upside down on the stairs"

Francesca Woodman, "Model upside down on the stairs"

Quant à Proust, son inconscient à fleur de peau nous révèle un autre… point de vue, que dis-je une autre couleur, avec "l’apparition" de son père qui surgit de la cage d’escalier la nuit… d’abord étrange reflet sur le mur… puis dans sa robe de nuit blanche… sous le cachemire de l'Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête… diable quelle coiffe ! 

Joseba Eskubi

Joseba Eskubi

Mais comment rendre en peinture ces ombres éblouissantes ? Dans le souper d’Emmaüs de Rembrandt la lumière provient de l’ombre elle-même…. le corps du ressuscité est un profil d’ombre pour nous qui regardons le tableau, mais c’est un éclat qui terrifie le pèlerin au fond de la pièce… leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il se déroba à leur vue.

Détail du souper d’Emmaüs de Rembrandt,  1648

Détail du souper d’Emmaüs de Rembrandt, 1648

Mythe de la caverne originelle… de l’émergence primordiale pour Jean-Loïc Le Quellec. Me fait penser aux théâtres d’ombres de Christian Boltanski. Incroyable manège fantasmagorique de petits démons faits de cartons découpés et pliés ou encore de fils de fer tordus et dont les ombres projetées, sous les courants d’air des ventilateurs, deviennent une affolante danse de Saint-Guy de monstres fantomatiques. Sarabande fantastique et démesurée pour une lanterne magique qui hante nos grottes depuis la nuit des temps.

Théâtre d’ombres de Boltanski, 1984

Théâtre d’ombres de Boltanski, 1984

Une ombre au pourtour luminescent ou qui change d’état… comme dans cette toile de Picasso où l’ombre du voyeur que nous sommes, en s’avançant au dessus du corps nu de la femme… l’embrase d’un rouge sombre incandescent.

Détail d' "Ombre tombant sur une femme" de Picasso, 1953

Détail d' "Ombre tombant sur une femme" de Picasso, 1953

L’inverse en quelque sorte de ce qui arrive à Psyché qui tend la main et monte la flamme de la lampe. Elle aurait mieux fait de s’abstenir…  il n’y a rien à voir… en tous cas nul terrible monstre. Où il s’agit de trouver une image à ce qui n’en a pas.


Chez Leonard de Vinci, une étrange lumière baigne ses esquisses. Quelque chose dans les dessous, quelque chose qui n’est pas là mais qui est deviné, leur donne une teinte particulière. L’effet de beauté produit est foncièrement attaché à leur incomplétude… riche de toutes les ombres et de toutes les lumières. Une coquille brillante de lumière… comme un voile soyeux… donne à deviner dans la profondeur cachée d’étranges choses. 
 

Détail du carton de "Ste Anne, la vierge, l'enfant Jésus et St Jean Baptiste enfant" de Léonard de Vinci, 1499-1501

Détail du carton de "Ste Anne, la vierge, l'enfant Jésus et St Jean Baptiste enfant" de Léonard de Vinci, 1499-1501

Une lumière brouillonne… qui monte du gribouillis des lignes comme vient de l'obscur ce qui fait briller les yeux des amants…

Détail de "Number 3" de Pollock, 1952

Détail de "Number 3" de Pollock, 1952

Ça  vacille à travers les lignes... ça virevolte... ça fait papillon... dans le vent et dans les plis de l'ombre.

François Rouan, Transimère 18, 2021

François Rouan, Transimère 18, 2021

Mais toutes ces ombres qui nous éblouissent ne sont-elles pas comme des halos auratiques? Selon Walter Benjamin, l’aura serait l’apparition étrange d’un lointain, si proche nous paraisse-t-elle être (au point qu’on en avance la main pour la toucher du bout des doigts)…. belle définition obstinément mystérieuse dans le processus qu’elle désigne. La luminescence qui nous intrigue et nous inquiète ici serait l'apparition lumineuse d’un noir, si brillante soit-elle (au point d’en cligner de l’œil). La fente qui nous aspire et nous fascine tant, serait l’apparition débordante d’une profondeur, si volumineux qu’en soient ses bords… écrins convexes de cette si fine concavité.

Un rai de lumière nous appelle… où il s'agirait dans un jeu de langue de lustrer un intervalle (selon la belle expression de Flaubert).

 

Mais tout à coup, le vent se lève… écoutez le vouloir… la robe de la demoiselle s’ouvre en corolle palpitante. Éole, le maître des vents,  est Aiolos chez les grecs : un mot qui au départ évoque tout ce qui s’agite et se meut sans cesse (comme un serpent qui se contorsionne vivement)… ce qui passe à toute vitesse devant nos yeux dans la pénombre et qui laisse la sensation d’un éclair. L’éclat des armes est dit aiolos… scintillant.


Le scintillement de l’origine…


Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet…
Un éclair… puis la nuit ! - Fugitive beauté (Baudelaire)

 

Une Dame soulève en dansant ses robes transparentes. Draperies de chairs… froissement des nymphes…

 

Entre les cuisses blanches entrouvertes, le pubis bombé, à peine ombré par les poils soyeux, s’ouvre en une ligne rose pâle.
 

Paul Armand Gette

Paul Armand Gette

Une fente affolante au milieu des voiles, où s’ouvre un abîme… à la fois limité par la délimitation de son ouverture et illimité par son fond insondable à notre œil… hors champ. Un sublime sans forme mais pas sans limite… une ligne de coupure… 


S'agirait-il donc d’ouvrir une ligne… de la refendre… comme dans ce fameux concours entre les peintres Apelle et Protogène… où le meilleur n’est-il pas celui qui réussit à inciser la ligne de l’autre? Ouvrir Venus… disséquer la figure la plus désirable afin de découvrir et révéler les méandres secrets qu’elle recèle en son creux. 

 

Mais la fente est en fait comme un voile… il n'y a rien au delà... ou simplement quelque chose au delà de quoi on demande à voir. Le seul objet qui soit au delà du visible c'est l'objet qu'on y suppose et qui soutient notre regard... 


Quelle intériorité recèle donc cette fente originelle et quel écho répercute-t-elle ? Qu’est ce qui là se replie, diminue, ou se déplie, ou s’épaissit, se cachant sous l’étoffe ? Qu’est ce qui là se plisse et se retient, se gonfle sous les plis ?

 

​​​​​Simplement notre désir de voir...

Joseba Eskubi... notre désir de voir

Joseba Eskubi... notre désir de voir

Alors si l’on reprend nos libertés sur la formule de Benjamin… les lèvres qui s'entrouvrent seraient à la démesure de l’infini de la fente originelle. D’autant plus volumineuses que celle-ci serait fine et profonde.

 

Çà déborde... bouillonnant et juponnant. Le baroque se fera une spécialité de projetter d'incroyables draperies froissées hors… du fond de l’unanime pli.

 

Où la chose, repliée sur elle même, s'enveloppe de méandres compliquées, comme une soie bouillonnée.

 

"Tissu blanc, soyeux… flaque de soie en plis languides liquides… elle l’avait fait glisser… la laissant dégringoler, ondulant comme un serpent d’un blanc pur, camélia… dégringolant sur ses hanches dans un sifflement. Chatoyant et ondulant…" (Joyce Carol Oates)


La robe convulsée en plis est comme une immense  et monstrueuse fleur chiffonnée.

 

Plis invaginés… orificialité involutée… circonvolutions obscures.

 

« Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour… » (Edgar Allan Poe)

 

Comme si pour définir ces espaces intérieurs, il était nécessaire qu'ils s'entourent et s'enveloppent pour mieux se rendre inaccessibles. Où il s’agit moins de chercher à rencontrer le monstre qu’à jouir des méandres de son labyrinthe.  L’espace intérieur est caché… il est à la fois conséquence et origine des volumes extérieurs. Enveloppement et déploiement... dns un jeu de va et vient. L'attrait suprême du pli est dans cette réponse offerte à notre désir de voir.

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