D'une gueule bordée de rose dans les bois
Je reviens encore sur le cheval, sa tête chercheuse, sa croupe rebondie et ses yeux qui roulent. Cette jument de la nuit, ce nightmare qui hante nos rêves.
« Le piétinement confus des fers sur le pavé de la cour, les bêtes fourbues, renâclant, la nuit bleuâtre, la lanterne que tient le portier accouru sculptant les muscles en ronde-bosse sur le poitrail rouge et fumant des chevaux. »
« Les chiens ont mangé la boue, je n’avais jamais entendu l’expression, il me semblait voir les chiens, des sortes de créatures infernales mythiques leurs gueules bordées de rose leurs dents froides et blanches de loup mâchant la boue noire dans les ténèbres de la nuit. » (Claude Simon)
La gueule du chien, la bouche du cheval. Du rose dans le noir.
Le petit Hans, célèbre cas de Freud, développe une phobie du cheval. Revenons donc vers les jeux troubles et terribles, non pas de notre enfance mais de notre toute petite enfance. Dans la frustration d’amour peut survenir une régression dans la satisfaction du besoin. L’enfant endort le « jeu » en s’écrasant sur le sein. Il ne sait plus ce qu’il demande vraiment. Il ne s’agit plus de faim. On est dans l’au-delà de la demande. Alors il s’écrase contre le sein dans un câlin pas toujours si tendre. Il s’écrase et vérifie que le mou est bien dur,… bien réel. Mais à l’inverse on peut « penser » que quand l’enfant ne se sent plus suffire (comme s’il frustrait l’autre) il ne craigne, dans un au-delà inversé de la demande, d’être… dévoré. Aurait-on là une des clés de la phobie ?
L’angoisse est liée à la sensation du désir de l’autre. C’est selon un fameux apologue de Lacan ce que l’on éprouverait face à une mante religieuse géante alors que l’on est revêtu d’un déguisement dont bien évidemment on ne connaît pas la teneur. Que me veut-elle ? Où l’interrogation sur la nature de l’Autre se transforme subtilement en inquiétante énigme quant à ce que l’Autre veut (serait-il lui aussi incomplet ?).
Il y a bien sûr d’autres jeux. Celui du « coucou me voila » par exemple, un jeu de cache-cache réduit à sa plus simple expression, où l’enfant sait très bien où est l’Autre et qui consiste à voir ce qui à la fois y est et n’y est pas (le regard de l’Autre bien sûr car peu importe qu’un… pied dépasse). Où il s’agit de soutenir le voile et le leurre ! Cette dialectique du « se faire voir » et du jouir d’un dévoilement tellement anticipé et voulu qu’il n’en est pas un, est une des clés qui permet de mieux comprendre le sens de l’acte de voir. Ce n’est évidemment pas qu’un simple jeu de cache-cache fétichiste. Se courber ou s’incliner devant l’autre c’est aussi ne pas y jeter un œil.
A toutes les images et significations confuses autour desquelles tourne l’angoisse, peut donc venir se substituer comme dans le cas deu petit Hans… un cheval qui mord mais qui aussi… tombe ou, laisse tomber (avec le vacarme, le kravall, comme il dit, qui va de pair).
Et le petit Hans dit : « Wegen dem pferd » : à cause du cheval. Avec un wegen qui fait… wagon.
Où il s’agit par ailleurs d’un attelage : « …. ist ein wagen mit einem weissen pferde vor ihrem hause gestanden, das das gepäck auf die bahn bringen sollte.” (…une voiture attelée d’un cheval blanc devant leur maison qui devait emporter les bagages à la gare).
Le petit Hans, célèbre cas de Freud, développe une phobie du cheval. Revenons donc vers les jeux troubles et terribles, non pas de notre enfance mais de notre toute petite enfance. Dans la frustration d’amour peut survenir une régression dans la satisfaction du besoin. L’enfant endort le « jeu » en s’écrasant sur le sein. Il ne sait plus ce qu’il demande vraiment. Il ne s’agit plus de faim. On est dans l’au-delà de la demande. Alors il s’écrase contre le sein dans un câlin pas toujours si tendre. Il s’écrase et vérifie que le mou est bien dur,… bien réel. Mais à l’inverse on peut « penser » que quand l’enfant ne se sent plus suffire (comme s’il frustrait l’autre) il ne craigne, dans un au-delà inversé de la demande, d’être… dévoré. Aurait-on là une des clés de la phobie ?
L’angoisse est liée à la sensation du désir de l’autre. C’est selon un fameux apologue de Lacan ce que l’on éprouverait face à une mante religieuse géante alors que l’on est revêtu d’un déguisement dont bien évidemment on ne connaît pas la teneur. Que me veut-elle ? Où l’interrogation sur la nature de l’Autre se transforme subtilement en inquiétante énigme quant à ce que l’Autre veut (serait-il lui aussi incomplet ?).
Il y a bien sûr d’autres jeux. Celui du « coucou me voila » par exemple, un jeu de cache-cache réduit à sa plus simple expression, où l’enfant sait très bien où est l’Autre et qui consiste à voir ce qui à la fois y est et n’y est pas (le regard de l’Autre bien sûr car peu importe qu’un… pied dépasse). Où il s’agit de soutenir le voile et le leurre ! Cette dialectique du « se faire voir » et du jouir d’un dévoilement tellement anticipé et voulu qu’il n’en est pas un, est une des clés qui permet de mieux comprendre le sens de l’acte de voir. Ce n’est évidemment pas qu’un simple jeu de cache-cache fétichiste. Se courber ou s’incliner devant l’autre c’est aussi ne pas y jeter un œil.
A toutes les images et significations confuses autour desquelles tourne l’angoisse, peut donc venir se substituer comme dans le cas deu petit Hans… un cheval qui mord mais qui aussi… tombe ou, laisse tomber (avec le vacarme, le kravall, comme il dit, qui va de pair).
Mais Freud écrit : « Wegen dem pferd » : à cause du cheval. Avec un wegen qui fait… wagon.
Où il s’agit par ailleurs d’un attelage : « …. ist ein wagen mit einem weissen pferde vor ihrem hause gestanden, das das gepäck auf die bahn bringen sollte.” (…une voiture attelée d’un cheval blanc devant leur maison qui devait emporter les bagages à la gare).
Et nous voilà déplacés vers les petits trains de notre enfance. Les circuits de chemin de fer du petit Hans (comme les lignes de bus de mon fils aîné quand il était tout petit) sont des boucles ambivalentes dont on ne peut s’échapper, où le désiré et le craint s’enchevêtrent dans des circuits fermés et des aiguillages sans fin. Et la répétition ne se limite pas aux tours de circuit qu’effectue la locomotive, elle est aussi présente dans la voie ferrée elle-même avec ses rails et ses… traverses.
Jouer au petit train. Encore un jeu d’enfance à la fois rassurant et angoissant !
Les rails de mon petit train électrique « Jouef » me fascinaient, ainsi que le tunnel dans lequel ces mêmes rails s’engouffraient. L’œil au ras du tapis dans l’écheveau des lignes ! Il y avait aussi les gros pneus arrières de mes petites formules 1 qui adhéraient et collaient parfaitement et souplement au plancher quand je les faisais rouler devant mon œil (au ras du sol bien entendu), tout le plaisir étant des les voir filer par l’arrière.
Freud avait quant à lui la phobie des… chemins de fer. Bahn (le train mais aussi la route comme… rail) était pourtant un mot qui lui était cher. C’est celui qu’il utilisait dans sa recherche pulsionnelle du chemin et de la voie à frayer (bahnen).
Les frayages cérébraux ! De l’un à l’Autre.
Pour Heidegerr, le monde de l’homme c’est le weg, le chemin qui s’y trace et s’y forme.
J’aime quant à moi imaginer que s’érigent entre le sujet et l’Autre (selon Lacan) des rails qui s’engouffrent dans un tunnel.
Et ces rails et ces perspectives fuyantes dans le noir, associés aux chiens qui ont mangé la boue de Claude Simon, me font penser au peintre Anselm Kiefer.
Des rails, des traverses de bois. Dirigeons nous vers le nord, l’Allemagne et sa forêt noire avec Kiefer et son souvenir d’adolescence : un poème de Rimbaud : « Marine » qu’il connaissait par cœur.
« Les chars d’argent et de cuivre,
Les proues d’acier et d’argent,
Battent l’écume,
Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l’est,
Vers les piliers de la forêt,
Vers les fûts de la jetée,
Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière. »
Kiefer et ses champs terreux pleins d’ornières (tellement épais de croûtes de peinture qu’on a l’impression qu’il laboure et sculpte ses toiles avec de la glaise).
Ses rails qui fuient au loin. Ses perspectives grises et boueuses.
Un point de fuite dans un océan boueux de gris.
Kiefer a grandi à Donaueshingen près de la forêt noire. Contrairement à Mondrian qui de l’arbre va aller vers l’abstraction, Kiefer lui s’est concentré un moment sur l’écorce et sa profondeur. Contre le pop art Warholien. On pense inévitablement au pin (kiefer en allemand) qui laisse superbement percer des tons roses derrière les bleu-gris et l’ocre rouge de son écorce.
Car il y a toujours quelque chose qui flamboie sous l’écorce. Et l’œil le repère.
Un jour lors d’une exposition, une peinture de Nicolas de Staël m’a fasciné. Une impression s’est gravée en moi : un orange clair entraperçu derrière des kilos de pâte épaisse étalés et maçonnés en gris-bleu. Un processus que de Staël a souvent répété, « exploitant » la chose comme une mine d’or.
« Et cette impression de scandaleux, d’interdit qui émane des choses dont la destination première n’était pas d’être exposées aux regards, qui étaient faites pour rester dans l’obscurité, les ténèbres. Ou plutôt choses qui sont elles mêmes les ténèbres, nous révélant que celles-ci ne sont pas noires, absence de couleurs comme on se le figure, mais… violence, éblouissement, éclat : pourpre, cinabre, soufre, corail, amarante, feu, cuivre, fauve, turquoise, jade, bronze : une somptuosité extraite, arrachée du cœur opaque des métaux, de la terre. » (Claude Simon)
Le tableau de Nicolas de Staël s’intitule « hommage à Piranèse ». Un graveur qui innerva et encagea les ténèbres d’hachures, de passerelles et d’escaliers sans fin. Des constructions au développement sauvage et anarchique, portées par la ruine… romaine, cette source inépuisable où il puisait aussi les outils qui allaient devenir instruments de torture. D’un enjambement l’autre dans des mathématiques infinies. Une toile tissée au poinçon qui nous amène à la fameuse toile noire de Kiefer.
Kiefer a voulu « graver » sur bois une galerie d’ancêtres où le génie et l’esprit allemand côtoient les militaires prussiens et… nazis. Le bois le plus noir de l’histoire qu’il va encrer d’une encre noire et poisseuse, comme faite de résine. Ça ne sèche jamais ! La contamination est tragique, personne n’en sort indemne. La légende de ce défilé de portraits, imprégné dans ses racines et ses races, évoque la bataille d’Herman, l’Ur de l’histoire allemande : le désastre romain de la teutoburger wald en 9 ap JC. Les germains d’Arminius (un chef de guerre qui avait servi comme auxiliaire romain) écrasent les légions romaines dans des forêts marécageuses et impénétrables. Le romain Varus, comme dit Schama, n’était qu’ « une plante de serre orientale condamnée à périr sous les cieux gris-acier du nord ».
Je tire juste un fil de cette grande toile tissée à même la forêt noire. Parmi les portraits on trouve une Annette von Droste-Hülshoff improbable. Avec ce qui ressemble à une perruque (du fait du blanc sur noir) elle nous fait penser à un homme du XVIIIème siècle. Pourtant elle n’avait pas l’air si laide. Mais cela nous permet de lier le siècle des lumières au début du roman… noir et gothique. Car Annette écrivit un des premiers romans policiers… gothiques où un crime sombre et mystérieux doit être… élucidé.
Du blanc derrière les troncs et les feuillages noirs.
Que la lumière sourde !
Dans la tradition mystique de l’occident chrétien il y a, quant à la forêt et ses fûts, deux visions: la luxuriance et le dépouillement.
D’un côté Altdorfer peint sur une feuille de parchemin collée à un panneau de tilleul… un feuillage luxuriant et étouffant qui finit par engloutir le personnage soi disant principal, Saint Georges. Affronterait-il un dragon de feuilles ? Ce, à une époque où l’intérieur des églises est couvert de charmilles animées de voûtes où poussent vrilles et feuillages. L’église est alors une châsse naturelle.
Et puis il ya le dépouillement cistercien où la structure et l’enveloppe s’affichent dans leur nudité, sans artifice ni… cosmétique. L’espace y est tendu par une géométrie implacable, musicale et pure.
Le peintre Soulages, connu pour son abstraction austère, a réalisé des vitraux pour conques.
Soulages dans cette odyssée du noir, c’est la chape de peinture noire étalée, lissée pour que la lumière…sourde.
Comme une histoire d’orange pressée.
« La buvant par là tout entière la faisant entrer en moi tout entière comme ces oranges où enfant malgré la défense que l’on m’en faisait disant que c’était sale mal élevé bruyant j’aimais percer un trou et presser, pressant buvant son ventre les boules de ses seins fuyant sous mes doigts. » (Claude Simon)
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