Epure
Epure !
L’artiste Sol Lewitt l’affirme haut et fort: « l’exécution est une affaire de pure forme ». Où seule l’idée importe, une idée-machine qui produit de l’art.
Dans le livre de Kiefer, « Donald Judd cache Brunhilde », une structure minimaliste noire encage des jeunes femmes nues. De quoi faire apparaître l’art minimaliste sous un jour plus barbare. Comme si son épuration géométrique ne pouvait pas ne pas se teinter d’un moralisme un tantinet autoritaire. Cachez-moi donc dans des cubes ses belles formes qui ne sauraient avoir rapport au sexe ! Un cube qui à l’instar de la cage de La Balue force aux contorsions les plus inimaginables. Qu’à cela ne tienne !
C’est la révolution française qui a imposé au monde… le mètre, comme le quart du méridien terrestre partagé en dix millions de parties égales. L’araignée de la raison révolutionnaire qui ne va dès lors cesser de tisser sur la France sa toile de trapèzes. Comme dit Flaubert : « par la fenêtre à guillotine, on voyait un coin de ciel noir, entre des toits pentus. ». Et l’architecture rêvée de la révolution est… minimaliste avant l’heure. Un géométrisme inquiétant est alors prôné par Boullée l’obsédé de la boule comme mausolée et Ledoux avec ses rondes colonnades et ses lignes de refends impeccables. Mais j’avoue adorer ces lignes quand elles épousent des niches cintrées creusées en demi-cylindres (où il s’agit bien sûr de mettre le doigt) ou qu’elles rayonnent selon le nombre d’or autour de ronds oculus. En fait devant la façade du lycée Condorcet, je jouis.
En fait les minimalistes prônent la… tautologie. Ils ne parlent que de ce qui va de soi : « vous voyez ce que vous voyez » ! C'est-à-dire pour nombre de leurs œuvres, le simple volume d’un objet ou sa structure géométrique dans sa pureté même.
Mais qu’est ce qu’une tautologie ? « La guerre c’est la guerre ». On ne dit pas la même chose deux fois et donc on dit quelque chose. Et si selon Lacan un signifiant n’est pas ce que les autres signifiants sont…il ne saurait être également lui-même !
Parlons alors du maître et de la bêtise. Le « m’être » à moi-même comme disait Lacan.
Il y a, en grec, en allemand ou en anglais un rapport étroit entre le soi et l’identique (le self et l’autos). Le français y rajoute d’ailleurs sa touche : dans « même » on a un redoublement de consonance, comme si le « moi-même » y était déjà un peu présent.
Le grand linguiste Benveniste faisait la remarque qu’autant il est difficile de concevoir comment un mot désignant « le maître » a pu s’affaiblir jusqu’à signifier « lui-même », autant on comprend comment un adjectif marquant l’identité de la personne, signifiant « lui-même », a pu assumer le sens propre de « maître ». La racine -pet-, qui se présente sous les formes pot- (lat. potis, gr. posis, despotes, skr. patih) et –pt- (lat. –pte, i-pse ?) signifie originellement l’identité personnelle. L’idée est simple : un cercle de personnes subordonné à un personnage qui assume l’identité du groupe au point de la résumer en lui-même, à lui seul !
Chez Plaute, le maître est éminemment lui-même…. Ipsissimus !!!
Et Derrida déconstruit cette éminence en dévoilant l’essence de la bêtise : « Je chercherais du côté de l’essence même, de l’essence comme entêtement têtu à être (avec tous ces chapeaux circonflexes), de ce qui du côté de la tête, se met en tête de continuer à être, à être ce que cela est, identiquement à soi… »
« Lactance raconte qu’on fit un concours pour savoir lequel des deux, Priape ou l’âne, avait le membre le plus grand. L’âne gagne, il a raison de Priape, mais pour se venger Priape le tue. On voit s’insinuer ici l’hypothèse qu’une marque de bêtise menace toujours la supériorité présumée d’une érection constante et imperturbable. La bêtise ithyphallique. »
Et quand Giacometti s’entête à travailler une tête avec des polygones, il ajuste en fait les facettes d’un crâne. C’est alors une géométrie de la cruauté qui se révèle. Un des premiers dessins dont se souvient Giacometti, il n’avait pas dix ans, était une illustration pour le conte de Blanche-neige. « Dans un petit cercueil, avec les nains autour. » Cela laisse à penser quant à la cage qu’il affectionnait, celle dans laquelle s’affole un corps écartelé.
Au début des années 30 il réalisa un cube qui n’a de cube que le nom puisqu’il s’agit en fait d’une sorte de diamant noir mal taillé qui n’est pas sans nous rappeler un certain seigneur japonais engoncé dans son anguleux kimono noir.
C’est Malevitch qui, quant à son carré noir (de 1915 !) dira : « quand disparaîtra l’habitude de voir dans les tableaux la représentation de petits coins de nature, de madone ou de venus impudiques, alors seulement nous verrons l’œuvre picturale. »
Un carré noir plutôt qu’un carré moussu, un carré plutôt que le triangle d’une femme à poil, un carré pénitent et puritain.
Croire que l’illusion est illusion c’est l’illusion. Une tautologie qui s’entête.
Revenons donc à nos minimalistes. Un cube est un cube !
Le cube, le dé, toujours tombé mais aussi toujours érigé se prête sans fin au jeu de la déconstruction. Il a une vocation naturelle au structuralisme. Le jeu de cube de notre enfance est le lieu des premières métamorphoses ! Et le rubik’s cube cher à mon regretté ami Gilles Boizard est un formidable jeu de logique combinatoire, le lieu d’interminables déplacements obsessionnels selon des contraintes strictes.
Donner à voir un cube noir c’est en fait ouvrir les fondements de l’imaginaire. Le dedans obscur du cube. Quand ses faces s'effacent!
En 1965, l'artiste italien Michelangelo Pistoletto réalisa un mètre cube d'infini ("un metrocubo d'infinito"), reprenant à sa façon le principe d' "A bruit secret" de Duchamp (qui finalisa son oeuvre en chuchotant aux oreilles de tous: "avant que je le termine Arensberg a mis quelque chose à l'intérieur de la bobine de ficelle, il ne m'a jamais dit ce que c'était, et je ne voulais pas savoir"), à savoir de faire de l'impossibilité de voir l'intérieur d'une oeuvre... une oeuvre. Six miroirs aux faces tournées vers l'intérieur forment un parfait... mètre cube. Mais leurs réflexions infinies ne peuvent être pour nous spectateurs que... réflexions mentales. La vision restera à jamais énigmatique puisque pour peu que l'on tenterait d'en inspecter l'antre - par une fissure "entre" deux plaques - on briserait aussitôt la vue démultipliée par les surfaces (où l'on y ferait s'insérer un sujet dédoublé à l'infini!).
Tony Smith, le premier minimaliste au cube noir avec son "Die" de 1962 (même si Malevitch a ouvert le siècle avec un carré noir), aurait eu une révélation, une apocalypse du cube en quelque sorte, par une nuit sombre, sur une route en travaux, goudronnée de noir mais sans signalisation, « rien que l’asphalte qui traverse un paysages de plaines entourées de collines au loin, mais ponctuée des cheminées d’usine, des pylônes, des fumées et des lumières colorées. »
Enfant, atteint de tuberculose, il vivait dans une minuscule cabine préfabriquée – un cube – qu’on avait mis à l’écart derrière la maison familiale. Tout était dépouillé. Les médicaments arrivaient dans des petites boîtes. Avec elles il construisait des villages pueblos.
C’est le pharmakon comme remède, poison et couleur (teinture) comme a dit Derrida!
Un jardin mégalithique zen.
Un « calme bloc ici bas chu d’un désastre obscur » mallarméen.
Un emboîtement aux consonances basques de Chillida.
Un puzzle en 3D avec le bruit caractéristique que font les portes lourdes mais coulissantes depuis Ali Baba.
Le mur inca de Cuzco avec ses pierres à 12 angles.
Les plaques de plomb de Carl André (qui me ramènent près de 30 ans en arrière dans un appartement incroyable rue Raynouard avec une luge de Beuys dans l’escalier d’entrée et une pièce dédiée au minimalisme) ! Un escalier métallique pour une crypte à 4 dimensions (la lumière était tamisée, c’était le soir). Une passerelle pour l’outre monde. Des dalles de jeux vidéo qui ne cessent de bouger : attention au vide.
Tandis que Vermeer cadenasse ses femmes dans un carrelage orange et blanc.
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