Les dessous d'Ingres
« Les membres doivent êtres comme des fûts de colonnes (si je puis m’exprimer ainsi). » Ingres.
A la fois proche par le rendu, mais éloignée dans le temps de la "nouvelle façon" à l'huile de Van Eyck, la peinture de la première moitié du XIXème se laisse aller à de doux délires. Un délire "photographique" avant l'heure. Et tout cela, comme on le sait bien, ne va pas tarder d’ailleurs, à… voler en éclats. Car la peinture porte alors à son comble sa propre disparition, en visant à son… imperceptibilité. Le spectateur se doit, happé par une surface bien lisse et propre (une véritable vitre), d’aller vérifier l’exactitude photographique du moindre détail. Le travail de la pâte est rejeté… refoulé. Serait-il devenu... obscène ? Rembrandt peut se retourner dans sa tombe.
Et en la matière, le maître incontesté du détail "poli", c'est... Ingres.
Mais, avec Régis Michel, posons nous donc la question: que fait Ingres de son désir dans cette brillante galère ?
Du sexe des anges. Ange dénudé en contre plongée, au sexe… féminin clairement ébauché. Cathédrale de Montauban, reprise d’une esquisse d’Ingres par Ernest Pignon Ernest.
Regardons de plus près sa peinture.
Que laisse-t-il transparaître de lui derrière la vitre ? Baudelaire, déjà, parlait d’«un air raréfié par l’atmosphère d’un laboratoire de chimie… un milieu fantasmatique. »
Le désir serait-il conjuré par la pétrification de ces femmes comme… statufiées? Ou bien un nettoyant encore plus puissant et plus subtil serait-il à l’œuvre ?
Le nu est incroyablement lisse (le poil obscène on l'a dit) et toutes ces femmes sont "épilées par son pinceau vorace avec une minutie panique". C’est la censure de l’aveu comme dirait Foucault.
Si le nu s’exhibe, le sexe s’élide.
Des crinières diluviennes et des tresses nattées sans fin corrigent et compensent la toison absente. Et le turban cher à l’orientalisme prend et confine la chevelure dans ses tours et détours. Fétichisme classique me direz vous. Mais un serpent semble envahir les formes de l'intérieur.
Le confinement (en particulier du tondo voyeur du bain turc) est essentiel à l’expansion des chairs. Dans le harem, non seulement ça grouille, mais ça enfle aussi sous les contraintes de la ligne.
Car il y a la ligne Ingresque ! Il faut lire son trait ininterrompu comme conducteur d’une chaleur et d’une énergie organique. Plantureuse! Elle enfle et prolonge ! Jamais un cou de femme n’est trop long. Ni trop… : Ingres se permet de peindre de véritables goitres renflés comme des gorges de colombes qui en choquent plus d’un.
Comme on le sait après les moults analyses de dos de ses odalisques, les femmes sont re-ossées. Excès de vertèbres. Inflation… lombaire. On sent comme une désarticulation dans l'air. Le corps se démet et se laisse enfler.
« Jamais assez souple et longue l’échine, l’odalisque tient du plésiosaure et donne à rêver ce qu’une sélection bien dirigée eut fait d’une race de femmes spécialisées depuis des siècles dans le plaisir. » dixit Paul Valery.
Partout des bras d'invertébrés (qui ne sont d'ailleurs pas réservés aux femmes à en voir le portrait du duc d’Orléans), ou des mains mi-pieuvres mi-fleurs tropicales.
De grasses mains pendantes, aux doigts écartés et pleins de gouttes de sève que les bagues pressent au bout.
Sous le poli sans poil rôde un serpent souple et retors qui transforme les femmes en plantes sous-marines.
Mais il n'y a pas que le nu dans la vie. M. Ingres s'investit aussi dans le costume qu'il étudie avec une attention de géologue, examinant au mieux sa résistance à la pression des bourrelets de chair. Ça boudine encore et toujours.
Mais il faut se pencher également sur ses dessins. Révélateurs, car la censure y est moins forte.
Toutes ses comtesses camouflées derrière leurs robes amples: il les a d’abord dessinées nues.
D’où le titre d'un petit tableau que j'ai réalisé : « les dessous d’Ingres ».
Dans ses esquisses Ingres se lâche complètement dans une compulsion du trait bien éloignée du polissage maniaque de son pinceau.
Il faut voir comment rôde le crayon (non plus le conté épuré de ses dessins de familles, à la Holbein, mais bien le crayon gras) aux abords et à l’entour des zones génitales.
Repassages incessants. Il y fourrage avec son crayon ! Il y a même comme un affolement. Lapsus, ratures, hachures, accents et rehauts.
Il passe et repasse dans une jouissance autoérotique.
Et les extrémités : il les doublonne pour mieux les détailler. Loupe de la pulsion, répétition libidinale. Effet de grossissement… copulatoire. Les mains s’agitent ! Où il s’agit bien de muer l’organe ou l’extrémité en fétiche.
C'est en 1991 que l'on retrouva dans les tiroirs de son secrétaire 4 daguerréotypes inédits dont celui d'un tableau surprenant de sa première femme Madeleine Chapelle. Un nu qu'il aurait lui même détruit plus tard. Une pose "photographique" et érotique dans un rapprochement étonnant pour l'époque. Elle se colle à la vitre! Cette Madeleine d'Ingres, à l'instar d'Olympia, sur-expose son ventre et, les yeux fermés, s'offre et s'enfle jusqu'à envahir l'écran!
Quant aux seins d’Ingres étrangement situés sous les bras c’est encore une histoire d’œil mal placé et de gonflements étrangement forcés.
Mais je ne veux pas en finir avec Ingres sans évoquer le fabuleux « made in Japan » consacré au bain turc de Martial Raysse. Au-delà du Japon, ses couleurs acidulées et ses motifs psychédéliques me transportent dans les sixties californiennes. Des couleurs et des motifs qui introduisent un décalage finalement similaire à celui que fomentent plus secrètement les doigts pieuvres, les turbans lovés ou encore les goitres tentateurs du Maître. Une mollesse élastique et dynamique,... psychédélique!
Et cela me fait bander… comme ce petit bout de femme sur la gauche.
Mais place à Pynchon et à la Californie :
« Ils furent accueillis par une personne à la tête rasée, portant des lunettes de soleil à monture d’acier et un kimono vert et magenta décoré d’une sorte de motif d’oiseau.»
« Les serveuses en kipao de soie noire imprimée de fleurs tropicales rouges glissaient sur leurs talons hauts, portant de grands drinks fins décorés d’orchidées véritables, de mangues en tranches et de pailles en plastique bleu turquoise moulées pour ressembler à du bambou. Les clients aux tables se penchaient les uns vers les autres puis s’écartaient, en rythmes lents, telles des plantes sous marines. »
Me fait penser à un bar similaire chez Blaise Cendrars où des personnages s’agitent dans le lointain pour se rapprocher soudainement et apparaître déformés comme dans un aquarium. "D’étranges poissons des tropiques montent des profondeurs, grimpent le long des murs pour aller s’iriser sous la rampe vitrifiée du plafond… une petite ampoule électrique nage au fond de chaque verre sur une bouée de citron… il y a des femmes dont la bouche, quand c’est la bouche qu’on voit, est comme un fruit confis, violacé… les plateaux tournent, apportant encore des verres et des bouteilles ondulées. Les serveuses qui se meuvent comme des algues silencieuses sont habillées de petites culottes de soie vert. Chacune porte une perruque vert Véronèse ou encore… bleu perroquet."
Cela rappelle également Proust et le grand hôtel de Balbec. « Je remarquai un de ces servants, très grand, emplumé de superbes cheveux noirs, la figure fardée d’un teint qui rappelait davantage certaines espèces d’oiseau rare que l’espèce humaine et qui… faisait penser à quelqu’un de ces aras qui remplissent les grandes volières des jardins zoologiques de leur ardent coloris et de leur incompréhensible agitation. ».
" …des charmilles dont la glauque verdure… apparaissait comme les végétations d’un pâle et vert aquarium géant à la lumière surnaturelle."
Où le spectateur se retrouve dans le cocon de son nautilus au coeur d'un océan fantasmatique aux belles plantes ondulantes.
Et j'aime à imaginer à la fin du XIXième, quelques années après la mort d'Ingres, la venue de Dora chez Freud ! Fleur tropicale, nue sous sa robe, ses froncés, ses froissés, ses ruchés et ses crevés, prisonnière qui se présente à Vienne pour desserrer son corset et ouvrir les cuisses.
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