Le poil de pinceau de Van Eyck

par jms  -  24 Mars 2013, 15:13  -  #Van Eyck

Allons en Flandres et attardons nous quelques instants sur un tableau de Van Eyck archi-connu : les époux Arnolfini. Un tableau qui est pour moi plus impressionnant et fascinant de par sa facture et sa place au sein de l’histoire de la peinture à l’huile que véritablement "beau".

 

Mais je veux évoquer ce personnage étonnant pour nous aujourd’hui, ce marchand lucquois coiffé d’un large chapeau noir. Un haut chapeau bourguignon en castor qui rappelle les bourrelets étoffés des coiffes florentines des batailles Uccelliennes (les mazzocchios).

 

Dans ce tableau une rondeur gloutonne et plutonienne s'allie à une mise au net inquiétante de finesse et de précision pour former une scène étrangement dérangeante. Flotte dans les airs comme... une bouche carnassière enveloppée de son parapluie Baconien. La minutie impressionnante de la facture, l’intérieur épuré et bien carré, un lustre bien cruel, des lettres gothiques hérissées d’angles et de pointes: tout cela est comme perturbé et troué par le jeu optique d’un miroir qui bombe et distord l’espace intérieur et par ce chapeau, ombre démesurée, qui engloutit notre marchand. Le miroir, convexe et rond, mais au cadre dentelé, est comme un engrenage qui nous ouvrirait les portes d'un pays aux merveilleuses contorsions.

 

Notre marchand ne porte pas un tablier ciré (comme les mères et madonnes d'Hantaï) mais une pelisse de martre dont on peut distinguer les poils… au poil près. On imagine les poils du pinceau de Van Eyck parcourant sans cesse la toile, minutieusement et obsessionnellement. C’est aussi au poil près qu'il a peint la magnifique chatte d’Eve dans le retable de l’agneau mystique (ce n’est qu’avec Prud'hon que je retrouverai ce plaisant culte de la belle chatte brossée au poil près par un pinceau, voire un crayon, habile).

 

Me fait penser à ce passage de Claude Louis-Combet : « l’église d’Epinoy possédait une très ancienne et très honorée vierge noire, installée dans une niche que l’on avait creusé dans l’un de ses gros piliers qui délimitent le chœur. Cette vierge que l’on honorait sous le nom de Notre dame de la Pile… »,  c'est à dire tout simplement du Poil ! Un poil du pubis de la Mère de Dieu, unique et conservée précieusement dans un reliquaire.

Le fameux Arnolfini de Van Eyck

Le fameux Arnolfini de Van Eyck

Mais ne nous lassons pas, avec Grainville, de regarder ce « cosmonaute gothique, ce mutant venu des Flandres prendre femme » avec son visage triangulaire, ses yeux de saurien, sa bouche mince aux lèvres pincées, ses narines ouvertes, … son visage imberbe et de nulle part, insolite.

 

Arnolfini n’a pas de corps, n’a pas de sexe.

 

L’époux insolite et cruel règne au centre de l’horlogerie du monde, axe du cosmos avec son excentricité à la fois cosmogonique et microcosmique.

 

Homme de calcul. Astronome.

Soleil noir.

Banquier vénal et sidéral.

 

Mais après cela on n’oubliera pas le tuyauté de la robe de madame. Prête à déployer ses pans bombés et offrir le plumage proustien d’un océan vert comme la queue d‘un paon.

Arnolfini, huile sur carton

Arnolfini, huile sur carton

Mais de toutes les vierges gothiques et bulbeuses de l'art flamand j’avoue un certain faible pour la Marie-Madeleine du triptyque Portinari d’Hugo van der Goes (celle avec son pot d'onguent, celle qui aurait oint la chose, celle qui se tient aux côtés de Marguerite quant à elle hissée sur son... petit dragon). Oh, ces fronts bombés, ces épaules étroites aux petits seins hauts et rapprochés. Ces madones anguleuses. Brancusiennes ! "Des fées de cire aux clavicules d’ascèses".

 

Un léger double menton et... l’océan noir et orange d’une faille.

 

Une image un zeste aristocratique pour une fée de cire qui va fondre au pied du Christ pour l'oindre de son chrême onctueux. A charge pour elle, comme dit Derrida, de faire reluire ce corps qui déjà se raidit, de l'entourer et l'enserrer de bandelettes,... de bandes d'étoffes de langage et d'écriture pour le maintenir dans une surrection vivante, monumentale... interminable. Afin d'ériger sa sépulture, dresser la stèle et élever... l'esprit à... l'universalité. 

 

Notre dame de la Pile.

 

Il fallait bien que je découvre la touffe mystique en fourrure de castor sur son ventre bulbeux. Sans oublier l'incroyable fuselage de la cuisse, longiligne et digne d'une grande Dame, et cette délicieuse ombre sur le côté extérieur au genou. 

Montage Portinari-Eve de Van Eyck

Montage Portinari-Eve de Van Eyck

Et pour finir agrémentons cela de souvenirs de touffes.

 

"Elle entrelaçait les doigts de ses mains..., comme si la sainte touffe de la vierge la concernait personnellement dans son souvenir ou son désir, ou, peut être, dans le souvenir de son désir." Claude Louis-Combet.

 

« La serviette que j’avais prise pour m’essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle avec laquelle… et maintenant… elle déployait, réparti dans ses pans et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon. »Marcel Proust

 

Et pour le plaisir je ne résiste pas à terminer ce passage sur le poil de cul en peinture par une phrase provenant de "The broom of the system" de David Foster Wallace, une phrase qui m'a littéralement scotché le jour ou je l'ai lue : "I watch Rex on his knees in the trampled, sprinkled, misted lawn, straightening each precious bent blade with tweezers."

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