Le maître
D’un engrenage l’autre, parlons du discours du maître selon Lacan : une position subjective chère à l’homme, une posture langagière aux multiples implications et imbrications.
Où il s’agira du « savoir-faire-faire ». Car si le faire est travail, le faire-faire isole et caractérise une autorité.
Où le sujet nomme et somme l’autre de faire.
Il faut bien voir qu’en l’occurrence le maître ne désire rien savoir du tout, il désire que ça marche… au pas… de production. Le pas de… devant être ici entendu au sens d’un pas-de-vis, cette avancée hélicoïdale qui se fait… tour après tour. Et pour le maître la cadence importe plus que le résultat.
Le maître en fait ne sait rien ! Chacun sait d’ailleurs que c’est un con, même s’il vole son savoir-faire à l’esclave.
L’important pour le maître n’est donc pas de savoir comment ça marche mais de savoir-faire-faire.
Mais, comme Hegel très tôt l’a supposé, le maître a du renoncer en contrepartie à la jouissance (certes masochiste comme souvent chez l’homme) de l’esclave : le travail et son… savoir-faire. L’exemple de la nourrice est plus parlant que celui du forçat, car notre esclave est plus ici un exploité au service du maître qu’un moins que rien à fouetter sans fin.
Lui échapperait donc la jouissance du travail, le pas-de-sens (toujours au sens du pas-de-vis) du savoir du chercheur ou le plus-de-jouir de la nourrice.
Le maître est donc quelque part… châtré. Une castration qui lorsqu’elle est « royale » passe de père en fils, sous la forme d’un… numéro qui s’incrémente !
Où il s’agit également de disposer du corps de l’autre (et parfois du sien par la même occasion). De l’idéal d’un corps qui… obéit.
La prêcherie politique, haut lieu des maîtres, aime d’ailleurs voir la collectivité comme un corps avec organes.
Et si le maître peut être ventripotent et s’adonner aux plaisirs médiés (jusqu’à se servir de la queue de l’autre ?), il est aussi souvent droit dans ses bottes, appliquant à son propre corps esclave les sommations du maître. Il est alors l’esclave d’un maître plus absolu. Le cérémonial royal est là pour attester que le roi lui même doit se plier aux exigences de sa fonction et se laisser enfermer dans un carcan sur mesure.
En vérité il s’agit là du clivage entre le signifiant maître et le corps perdu avec l’esclave. Entre le trait unaire de pur prestige et le corps jouissant. C’est cette séparation-castration que le maître traîne tel un boulet.
Quant au petit moi de tout un chacun, il se veut maître de lui-même. M’être à moi-même.
Où l’on se penchera sur la notion de bêtise au travers de la tautologie. En rappelant une nouvelle fois cette superbe phrase de Derrida quant à l’essence de la bêtise : « Je chercherais du côté de l’essence même, de l’essence comme entêtement têtu à être (avec tous ces chapeaux circonflexes), de ce qui du côté de la tête, se met en tête de continuer à être, à être ce que cela est, identiquement à soi… »
Un entêtement bien entendu phallique : « Lactance raconte qu’on fit un concours pour savoir lequel des deux, Priape ou l’âne, avait le membre le plus grand. L’âne gagne, il a raison de Priape, mais pour se venger Priape le tue. On voit s’insinuer ici l’hypothèse qu’une marque de bêtise menace toujours la supériorité présumée d’une érection constante et imperturbable. La bêtise ithyphallique. »
Et comme disait Lacan la fille du maître du lopin d’à côté a toujours un côté un peu raide !
Quant à la maîtresse femme, elle sait faire bander. Peu importe comment ça marche (ce n’est pas une hystérique) ! L’important n’est-il pas plus que l’ouvrier la désire et bande sur commande plutôt qu’il ne la fasse jouir.
Mais il y a savoir-faire-faire et savoir-faire-savoir.
Où le philosophe peut aussi être vu comme un maître lorsqu’il joue des questions-réponses avec l’esclave (voir le fameux « Ménon » de Platon où l’esclave est illuminé de la racine carrée de 2). Il n’est pas alors celui qui se vide et s’hystérise en faisant l’esclave comme Socrate, lorsqu’il se définit comme une poupée russe, ou comme Descartes qui s’évide dans un je(u) qui doute ; il est celui qui abuse du savoir-faire-acquiescer. Rhétorique, sophisme et dialectique dévoyée sont les pièges retors dans lequel le philosophe doit éviter de tomber, pour ne pas se châtrer de la jouissance de la dialectique et de son pas-de-savoir, en devenant un maître… d’école. Car si le philosophe ne sait rien, c’est pour mieux dévoiler et lever les voiles et non commander et s’introduire de force dans les crânes.
Un savoir-faire-savoir qui a son côté moderne de… (télé)communication. On a là le maître des rumeurs et des opinions. Le maître des éléments qui brasse du vent. Un savoir-faire-opiner du chef !
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