Portrait de Dame

par jms  -  7 Février 2013, 13:49

PPhotocopie retravaillée du portrait de Dame de van der Weyden

PPhotocopie retravaillée du portrait de Dame de van der Weyden

Il y a bien des années, dans un laboratoire de traitement de l’image au sein d’une grande école d’ingénieur parisienne, je planchais sur une étude des craquelures sur les tableaux anciens, en collaboration avec le musée du Louvre.

 

Epoque antédiluvienne quant à l’imagerie numérique. Oh l’indicible coup de foudre que provoqua alors en moi une simple photocopie en noir et blanc, très… encrée. Si, rapidement, j’ai pu avoir accès à une reproduction en couleur de l’œuvre, j’ai malheureusement du déchanter quant à l’idée d’aller me recueillir devant elle, en apprenant que l’original n’était pas au Louvre mais à… Washington.

 

« Portrait de Dame », tel est le titre donné à ce tableau de van der Weyden, peint aux alentours de 1460.

 

Portrait de Dame de Rogier van der Weyden, 1460

Portrait de Dame de Rogier van der Weyden, 1460

Ma Dame spectrale

Ma Dame spectrale

Une Dame encrée sous une mantille de craquelures

 

Une Dame quadrillée et spectrale qui me hante

 

Une Dame à lèvres d’orange qui tournoie dans ma tête.

Détail de la... Dame

Détail de la... Dame

Comme le dit si bien Didi-Huberman, c’est le tableau comme… filet, c’est à dire comme… pan de rets (un vieux terme de chasse). C’est donc une histoire de pan, soit une étendue verticale. Et parce qu’on dit dans le pan de sa robe, le mot signifie à la fois ce devant quoi nous restons fascinés, en arrêt et ce dans quoi quelque chose a été pris au piège.

 

Simon Hantaï (quel nom !) est un peintre français d’origine hongroise qui durant une partie de sa vie n’a cessé de nouer, peindre et dénouer des toiles : des tabliers qui ont eux aussi… leur souvenir d’enfance.

Tabula de Simon Hantaï, 1974

Tabula de Simon Hantaï, 1974

Ayant dès 1948 enté son regard dans les plis des madones primitives (de Giotto à Piero della Francesca), Hantaï a compris selon Didi-Huberman que l’histoire de la peinture racontée comme une conquête de l’espace… perspectif n’était que l’endroit d’une histoire à l’envers somptueux. Les problèmes de plans se doublent de problèmes de pa(o)ns. Une queue se déploie.

 

Des manteaux aux larges plis.

 

Et ce qui se passe sous le manteau crève les yeux… s’ouvre à perte de vue. Spatium sans fond. C'est le manteau de la Vierge, le voilement du corps virginal derrière une surface souple, ocellée, poudrée d'éclats d'étoiles arrachés en secret à la nuit.

La mère de Simon Hantaï...

La mère de Simon Hantaï...

C’est Hélène Cixous qui parle merveilleusement du tablier d’enfance d’Hantaï (celui de sa mère bien entendu).

 

« Un jour il me montre le tablier… il faut imaginer la pièce monacale.

Noir qui n’est pas noir. Indigo. Ciré.

Le tablier régulier, net, propre, plus que propre, inaltérable, brille mat.

Lune violette.

Une surface quadrillée de carreaux qui fait jouer le luisant de la lumière du violet sombre. »

 

Une nappe mille fois lissée. Tellement repassée et cirée qu’elle semble comme un matériau du futur.

 

Voila, c’est ma sainte au tablier indigo peinte par un Nerval hongrois.

 

Montage pour une Dame hongroise des... Flandres

Montage pour une Dame hongroise des... Flandres

En anatomie le tablier désigne… le prolongement des lèvres de la vulve (chez quelques araignées, c’est l’ensemble des pièces qui voilent les organes sexuels). En botanique, c’est la division intérieure, ordinairement pendante, de l’enveloppe florale des plantes orchidées.

 

Et je repense à ce rêve que Lacan reprend à Ella Sharpe dans son séminaire sur « le désir et son interprétation ». Un homme qui rêve d’une femme aux lèvres pleines et rouges, chaude et excitée. Il voit le devant de son sexe: quelque chose de grand qui se projette en avant et qui pend vers le bas comme un pli de chaperon (like a fold on a hood). Et puis "manoeuvring to get his penis" (il faut laisser la magie de la langue d'origine oeuvrer) son vagin semble enserrer (to close around plus exactement) son doigt. A défaut d'y mettre son engin, il y met donc le doigt pour retourner la chose (comme un gant), réengainer, réinvaginer ce qui est là... dévaginé. Elle l'a en fait, et il faut remballer tout cela! Un geste d'escamoteur pour un jeu d'escamotage. Il court, il court le furet. En tous les cas ici, il est réservé,... préservé! Car il n'y a rien de plus névrosant que de ne pas vouloir que l'Autre soit châtré. Où le sujet ne veut pas perdre sa Dame avec un grand D. La toute puissance de l'Autre (de la mère, de la Dame) étant conditionnée à ce qu'elle l'ait...

 

Cet homme qui rêve des plis que fait un chaperon (rouge bien sûr), a par ailleurs toujours été fasciné par les lanières de cuir, comme celles des sandales de sa soeur. Des sandales  que j'imagine à la romaine et qui m'ont toujours également fasciné. Mais c'est une autre histoire qui porte cette fois sur l'antinomie du lien ou de la coupure avec la chose.

 

Vierge au manteau, crayon et huile sur papier (d'après la madone de la miséricorde de Piero della Francesca)

Vierge au manteau, crayon et huile sur papier (d'après la madone de la miséricorde de Piero della Francesca)

Alors voila le secret de la Madone et de son hood ! Où il faut entendre aussi wood dont il est non seulement proche mais d'où il tirerait son origine. Le furet ne serait autre que Robin Hood, le coquin de la touffe!

 

Et je ne résiste pas à conclure avec ce petit passage de Claude Simon qui porte justement sur ces fascinantes Dames peintes par Piero della Francesca (dont une vierge miséricordieuse au manteau splendide):

 

« Les élégantes aux grands fronts épilés et bombés… pourvue de ces yeux aux paupières lourdes, dissimulatrices, à la fente sinueuse, à travers laquelle filtrent, plus fourbes que pudiques, des regards en coin. Leurs lèvres aussi aux moues hautaines, dédaigneuses. Femme-enfants conscientes de leur prix. »

Visage de la Madonna del Parto de Piero della Francesca, 1460

Visage de la Madonna del Parto de Piero della Francesca, 1460

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :