Le sexe et la calèche en point de mire

par jms  -  23 Avril 2013, 12:51

Point de fuite – J’ai 12 ans et la perspective me fascine.

 

Je me souviens encore bien de ce livre qui apprenait la perspective avec Lucky Luke… l’homme qui tire plus vite que son ombre. J’exultais alors à reconstituer une ville animée du far-west.

Ville du Far West selon Lucky Luke

Ville du Far West selon Lucky Luke

La perspective, ainsi que la géométrie ne sont pas pure mathématique moderne. Cette dernière est plutôt nombre vide de sens, nombre ne valant que par sa « différance » et courant plus vite que son ombre. Mais avec la perspective nous avons un nombre en image, c'est-à-dire un nombre portant l’ombre du corps.

 

Nabokov, petit, était fasciné par la perspective : « Les traits longs et rectilignes de son crayon incroyablement pointu qu’il tenait avec élégance faisaient en sorte que les contours de la pièce qu’il créait à partir de rien se rejoignaient en quelque point distant et hypothétique avec une précision terriblement excitante et stérile. » Nabokov, comme moi, a été très tôt passionné par les chiffres (même s’il a par la suite changé du tout en tout en se focalisant sur les… papillons) et par l’ombre entre les jambes des jeunes filles dans les bois ombreux du château d’Ardis.

 

Comme si la pulsion scopique pouvait s'assouvir dans la spéculation dioptrique.

 

Voila de quoi raccorder la perspective au théâtre d’ombres plein de pièges et de trappes de Chirico, un peintre jouisseur de perspectives, à l’instar de Paolo Uccello qui aimait si fort cette douce chose qu’elle le tenait chaque nuit éloigné du lit conjugal au grand dam de sa dame. Car il est bien connu que sur un damier, l’objet fétiche par excellence du constructeur de perspectives, on va à … Dame.

 

Serait ce le point de mire ultime, le nec plus ultra (littéralement avec rien au delà) de la perspective ?

 

Le portillon de Dürer n'est pas sans nous faire penser à un échiquier. Où l'on décompose en carreaux pour mieux se tenir à carreau... s'approprier la chose en la tenant à distance. En l'attrapant avec un de ces filets qui permettent à l'oeil de ramener à lui le visible (c'est au XIIème siècle que Gérard de Crémone invente le terme de "rétine" en précisant que l'on peut l'appeler ainsi parce qu'elle ressemble à un filet que l'on jette pour capturer sa proie).

 

Comme le narrateur de "la recherche du temps perdu" qui, à voir la fenêtre d'Albertine allumée un soir au retour d'une soirée médite sur le prisonnier de la prisonnière qu'il est devenu, et qu'il lui semble reconnaître à cette fenêtre striée de lumière... "le lumineux grillage qui allait se refermer sur moi".

 

Où il s'agit de plier la chose aux lois du plan quadrillé pour mieux la tenir en... échec haha. Cartographier le corps et... dégonfler le modèle. Même si Matisse a su nous montrer qu'une trame régulière ne s'oppose pas nécessairement à la mise en valeur de la présence physique voluptueuse du corps féminin.

Autour du portillon de Dürer

Autour du portillon de Dürer

Matisse, 'l'artiste et le modèle nu", 1921

Matisse, 'l'artiste et le modèle nu", 1921

Perspicere signifie en latin voir à travers. Voir c’est toujours voir par un trou. Où il s’agit de forer et de percer. Le portillon de Dürer, cette armature quadrillée à travers laquelle l’œil se coordonne pour mieux se perdre, est une spectaculaire machine à détailler et forer. Une machine soit disant à perspective, qui permet tous les raccourcis ! Or l’on sait ce que sur la gravure de notre allemand on trouve de l’autre côté... une femme couchée qui offre aux regards son cul et son sexe.

 

Si le voyeur doit adopter bien souvent une position retorse pour assouvir son œil c’est pour une dignité… apollinienne, comme dirait Laurent de Sutter. Car dans un retournement osé on pourrait dire : pas de peine sans plaisir ! Une hexis corporelle est à prendre. Où il s’agit de se plier au joug d’un cylindre de vision. Ne garder qu’un œil ouvert et pointer au loin à bout de bras son crayon bien taillé... pointer l'endroit exact que la femme, de sa main, tente de soustraire à notre regard et qu'ainsi, avec évidence, elle désigne.

Montage d'oeuvres de Pollock

Montage d'oeuvres de Pollock

Car il faut faire attention à bien interposer un tunnel ou une lunette entre l’œil et la chose. La mettre à distance ! Car certains se sont essayés à affronter directement la chose et ils ne cessent d’y revenir avec leur crayon, dans un tournis de jouissance désespérée. On surnommait Jackson Pollock, Jack the dripper (en quelque sorte un… dégorgeur). C’est Jack l’éventreur dessinant la figure aléatoire de notre perdition avec le sang noir de méduse.

 

C’est Claude Simon qui nous parle admirablement de la jouissance du gribouillage, à l’opposé de la construction perspectiviste : « …poils collés moites dans les plis obscurs de son corps noirs embrouillés semblables à ces griffonnages d’enfants appuyant fort la mine de plomb crevant le papier se déchirant fente rose cyclamen ou plutôt lilas fané fructis ventris tui u répété ui en forme de cri d’oiseau…».

Petits pastels twombliesques
Petits pastels twombliesques

Petits pastels twombliesques

Mais la perspective peut nous… brûler. Laissons donc Lucky Luke pousser les battants à lames de l’entrée du saloon (encore un objet cher au voyeur où celui-ci peut se réduire à la fente) :

 

Vue plongeante sur la fameuse salle, rouge sang et jaune sourd, de Van Gogh. Où dans une atmosphère de fournaise infernale, de soufre pâle, on peut voir sur un petit comptoir vert Louis XV… un bouquet de roses tendres.

Le café de nuit, Van Gogh 1888

Le café de nuit, Van Gogh 1888

8 septembre 1888. Aux jaunes coups de minuit, glissant le long des lignes de folie d’une perspective déréglée et sortie de ses gonds (un « out of joint » digne d’Hamlet), sous les cymbales criardes de la gnôle, la raison du peintre a « fondrée » (dixit sa dernière lettre jamais postée). Un lapsus trop beau pour être vrai : son œuvre n’est elle pas en elle-même une gigantesque fondrie d’or !

 

Vin sang. En hollandais on retrouve la racine vin dans vinning : violent, agressif, vif.

 

Où il s’agit de se fendre l’oreille pour une maîtresse insatiable : la peinture ! Il préférait la brosse large pour labourer la couleur, l’étaler, l’écraser et la repousser sur le côté, telle la charrue. Pour mieux la bourrer.

 

Les pieds dans la boue, la gadoue du Brabant. Pour lui il a toujours été question de faire de l’or avec sa peinture. C’est son jaune à nul autre pareil, qui inonde ses toiles et les transforme en « fournaises d’été sur les blés chauffés à blanc ».

 

« Le pied est chez Francis Bacon le lieu de l’écoulement et des coulures » (Nathalie Roelens). Dans son « Van Gogh », le corps du peintre, calciné, est encrouté et englué dans une terre de pigments, d’apostrophes, de stries et de virgules. Les perspectives s’effarent et le rose baconien envahit la toile comme en un contrepoint au jaune de Van Gogh.

 

Voila la vérité peut être des chaussures chères à Heidegerr, Schapiro et Derrida. Non plus des chaussures qui déroulent de leurs lacets retords le fil du « sans » du plaisir « sans » intérêt et de la finalité « sans » but de l’art selon Kant, mais des chaussures de… peinture, bien englués dans cet or-dur.

Study for a portrait of vincent Van Gogh, Bacon 1957

Study for a portrait of vincent Van Gogh, Bacon 1957

Une boue qu’il faut donc raffiner ! Or chez Van Gogh il y a un rite : le rinçage de l’huile exsudée par la peinture qui sèche, à grand renfort d’eau jetée sur la toile. Les bleus de Prusse ainsi rincés n’en sont que plus beaux de par leurs nuances de noir. De quoi obtenir un noir d’or !

 

C’est là ce noir de truffe de son dernier tableau qui fascinait tant Artaud, « …ce noir de gueuleton riche et en même temps comme excrémentiel des ailes de corbeaux ».

 

« Nul jusque là n’avait comme lui fait de la terre ce linge sale tordu de vin et de sang trempé. »

 

Mais derrière tous ces sillons de charrue, au fond de fuite de la perspective, il y a la petite calèche jaune ! « On la voyait de loin, la petite voiture jaune, sur la longue route mouillée de pluie, bordée d’arbres grêles. »

 

« Il aurait fallu que tu la voies, par la pluie surtout au crépuscule quand les réverbères s’allumaient, que leurs lumières se reflétaient dans les rues mouillées. »

 

Il aurait fallu que vous la voyiez, sortie de son coffre fort, à la fin d’un reportage télé, il y a bien longtemps, la petite roulotte jaunasse de Permeke. Une émotion comme j’en ai rarement connu.

 

Un jaune de fuite !

La roulotte d'après Permeke

La roulotte d'après Permeke

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