Les croupes de Degas
Degas ou du dévoilement convulsif de la croupe.
Si les croupes des chevaux fascinaient un peintre tel que Géricault, je dirai que pour Degas, tout cul tendu méritait son… coup d’œil. Le peintre composa (souvent au pastel) des blasons du cul où le pas-de-face (soit la femme détourne son visage, soit un flot de cheveux le voile) et le pas-de-sexe (nulle toison pubienne et à fortiori nulle fleur charnelle ne se voyant à l’horizon) s’allient pour fétichiser le corps de la femme. Ne reste alors devant nos yeux ébahis que la turgescence du cul et de la croupe.
Et c’est ainsi que de 1885 à 1895, le peintre ira d’une croupe charnue l’autre, d’un bourgeonnement géminé l’autre. Comme le dit Régis Michel, Degas collectionne les baigneuses comme un entomologiste les papillons. Il les observe sans douceur et on pourrait même ajouter, avec une attention cruelle. Il les plie et les replie in vivo dans de retors infléchissements de courbes. La femme, prisonnière de sa vasque ronde, se plie aux exigences du maître scrutateur. Qui dira que ce cercle de fer est un trou de serrure, c’est plutôt le noeud de toutes les tensions. La ligne du peintre, délicate, exquise et grotesque, supplicie le corps, le forçant à se nouer et à se refermer sur son giron, dans une contorsion souple et élastique aux effets pour le moins bourgeonnants. L’écartèlement n’est pas de mise car il livrerait aux yeux de tous, les fleurs cachées. Non, ici, c’est l’envers du grand écart, l’implacable travail d’assouplissement sur soi dans les vapeurs du bain. Il faut noter combien souvent dans ces pastels la femme s’occupe de nettoyer, d’essuyer, d’oindre son pied. Il faut des postures contournées, retorses, où la contorsion, voila bien le mot, règne en maître ! Où il s’agit de prendre son pied et les mesures de contorsions nécessaires pour combler le manque.
" Je vous dirai que pour produire de bons fruits, il faut se mettre en espalier " disait-il.
Mais il ne faut pas oublier les papiers peints à la Vuillard qui agrémentent tous ces pastels. Comme si le motif de la fleur que l’on ne saurait voir se cachait dans le chatoiement du tapis. Le papillon ouvre grand ses ailes. Le voyeur chercheur se fait alors tache, ocelle. Calasso note que sur un des éventails que Degas réalisa, le coeur de la figure est une tache magmatique, découpée, débordante: une fois verdâtre, deux fois empâtée de rose et de jaune. Un amalgame chromatique délicat s'étend. On dirait que les danseuses surgissent, peut être pour les derniers instants, de la masse qui est en train de se répandre sur tout l'éventail. De vastes surfaces ondoyantes, délicatement maquillées, comme d'immenses marais, absorbent les membres épars des danseuses.
Il faut également regarder de près le traitement de la chair. Degas mécontent des tons trop blanchâtres de ses pastels, saisit un jour un crayon orange : «J’en ai haché le corps de grands traits» ! Des zébrures orange tailladent la peau. Zébrer comme s’il fallait fouetter. Du voyeur réduit au trait. Une histoire de coup d’œil encore une fois !
Sacré Degas, qui pour mieux pétrir et broyer ses craies, les ramollissaient à la vapeur. Façon de marquer et repasser au fer rouge, au milieu des vapeurs, ses repasseuses et baigneuses.
« On zèbre une enfant » comme dirait l’autre. Où le voyeur passe de la ligne carcérale mais souple à la fente, s’immisçant dans les zébrures et hachures que font les persiennes sous un coup de soleil exorbité.
"Daniel Halevy rapporte que l'un des derniers gestes de Degas sur son lit de mort, en 1917, a été, avec une force qu'on ne lui devinait pas, de saisir le bras nu de sa jeune nièce qui tapotait son oreiller et de l'observer farouchement à la lumière du jour, comme pour en saisir le secret."
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