Une volute dans la tourmente II : de lacets en chignons
Volutes blanches en lacets
On ne peut honorer les volutes de Rubens sans aller voir celles de son incontournable et tout aussi illustre alter ego: Rembrandt. D’un concert de succulence l’autre me direz-vous car il y va d'une même chair épaisse, peinte et étalée avec générosité. Mais si Rembrandt fit quelques très beaux nus charnus, comme sa pesante et pensante Bethsabée au bain, à la chair si désirablement et délicieusement meuble, c’était moins l’ondulation des muscles et des fessiers potelés ou les remous des bourrelets de chair qui l’attiraient que la granularité de la peau et de sa graisse. Alors quand il s’attache à peindre les portraits des grands d’Amsterdam, il en vient à mélanger les techniques et cela devient incroyable. D'un côté il reste intraitable sur le rendu de la peau… il n’y a plus de volumes bien dessinés ni même d’orbites autour des yeux, mais des coagulations de marques qui tournent, avec des giclées de pâte qui les couronnent comme pour en faire des vaguelettes… toute la surface finissant par être érodée par les frottis et les grattages (c’est la passion qui s’accentuera avec le temps de Rembrandt pour les visages ridés qui ont vécu)… et puis, en même temps, il nous offre un rendu léché et précis des cols en dentelle ou des plis empesés, ronds et tuyautés des fraises de l’époque, si exubérantes et en même temps si puritaines.
Et s’il aime gratter et érafler la peinture blanche avec l’embout de ses brosses pour graver la dentelle de multiples volutes et en faire une déroutante guipure, il sait aussi caresser et doucement presser la toile avec les poils de son pinceau pour bien le faire onduler lentement mais surement… de telle sorte que les collerettes gonflent et bouclent régulièrement. Leurs volutes godronnées et vibratiles s’avancent alors… nous offrant comme sur un plateau d’incroyables têtes… d’étranges fruits flétris, à la fois beaux et inquiétants.
En 1661 Jacob Trip et sa femme Margaretha de Geer, se font dresser le portrait par Rembrandt. J'ai déjà évoqué sur ce même blog ("Tripes") l’alliance de la famille Trip, fabricants de canons, avec les de Geer qui s’étaient assurés du monopole des aciers suédois, créant ainsi un consortium industriel et maritime formidable, la première fortune d’Amsterdam… une forteresse inattaquable. Sur son portrait la tête émaciée et flasque de Margaretha de Geer (que j’aime prononcer comme guerre alors que sa prononciation en Flamand évoque plutôt un rire gras) ressort… comme découpée et déposée sur son énorme fraise. Chair à canon sur godrons empesés… la toile est impressionnante.
Voilà, ne jamais oublier que chez Rembrandt, au-delà de l’or et des fracasseries de cuivre, au-delà des remous de la chair et de son usure précieuse… il y a cette mousseline fine et vaporeuse… si délicatement traitée… sur laquelle il pourra même faire scintiller quelques filigranes d’or.
Et je pense à cette page de carnet où fabienne Verdier, comme engluée dans les alvéoles de l’incroyable ruché de la coiffe de Margaretha Van Eyck, suit au feutre les contours de son dédale clos, ne pouvant s’empêcher de rechercher le labyrinthe graphique à même d’y correspondre… comme si le peintre avait tenté de nous transmettre via les sinuosités de son pinceau l’essence d’un mystère… celui, sous le voile d’une coiffe… cornée, d’un cloître soigneusement gardé par sa… minotauresse. D’un méandre l’autre… errance tortueuse au sein de l’âme de Margaretha… jubilation de se laisser porter par la coulée blanche du maître flamand, dans une transe lucide et joyeuse… la danse du labyrinthe. Les coiffes de Van Eyck sont souvent riches d’enroulements comme pour mieux vous attirer à l’intérieur de la toile… laisser votre œil pénétrer sa trame, ses ombres, ses bosses et ses crêtes. Où il s’agit de se faire aspirer dans un espace intérieur afin de s’y enfouir volu(p)tueusement…
Argh toutes ces défenses de Dame… d’infinis lacets de rondes, contournés et bourrelés… jusqu’aux plus fines résilles… dentelles ajourées… pour mieux vous tenir à l’œil tout en vous maintenant à distance.
Comme une fraise prêtant à confusion (à la mode Louis XIII).
Fabienne Verdier parle à un moment… d’éclaircir le roncier. Des algues plus sombres prolifèreraient elles dans le cerveau de Margaretha ? Alors certes il s’agit de pénétrer une âme close, secrète et enclose (encore une couche) mais bon tout cela n'est pas sans nous évoquer le sexe de la femme…
Mais avant d’aller voir des ronciers plus sexuels, je crois que le cas de la volute blanche en peinture mérite d'être... approfondie... avec Julia Deck. Dans son roman "Sigma", un maître peint son œuvre magistrale dans un cube d’une immaculée blancheur. Avec une virtuosité stupéfiante, il mêle différentes nuances de blanc pour suggérer un vortex convergent au centre du mur… l’ensemble crée un effet de tunnel à mesure qu’on se rapproche du milieu de la toile, et les stries de la peinture, travaillées à la sortie du tube, accentuent encore le mouvement d’aspiration. Sa palette se charge de toutes les nuances de blanc, puis sa science du pigment, sa maîtrise du geste pictural les mêlent pour fabriquer un vertige de dingue… il parvient ainsi à représenter en blanc l’infinie profondeur… la spire qui aspire...
Volutes bouclées
Alors de tels vortex blancs ne vont pas sans leur opposé… un gribouillis d’entrelacs noirs… labyrinthique… comme une toile d’araignée qui méduse ! Une grisaille embrouillée de fils… crypte inaccessible…
Le si troublant labyrinthe de ronciers de la belle au bois dormant.
Le peintre belge Paul Delvaux ne cessera sa vie durant de représenter des femmes nues dans des décors bourgeois ou antiques…. que dis-je… il ne cessera de peindre des chattes (le noyau central de presque toutes ses œuvres) sur des femmes nues, dans des décors antiques à colonnades ou dans des villes bizarres où des locomotives à vapeur courent les rues...
Dans ses encres comme dans ses peintures les toisons pubiennes, multiples et folles, se détachent en petits coups de pinceau sur le fond rose décoloré des corps.
La palme de la volute pubienne revient donc à Delvaux… et son univers incongru… où une plaque d’égout, qui ressemble à une toile d’araignée, avoisine une Chrysis nue... où d’étranges promeneuses aérent leurs chattes avec pour unique vêtement des collerettes dignes du siècle d’or hollandais. Un étrange fétichisme qui, à l'instar de Magritte, nous laisse souvent... de marbre.
Gustav Klimt était lui aussi passionné par les femmes, esquissant jour après jour leurs corps dans ses carnets... son crayon passant et repassant en boucle afin de bien frisotter leur chattes. Alors on retrouve parfois dans ses œuvres ce fétichisme de la collerette cher à Delvaux, sauf que les dessins du maître viennois sont loin de nous laisser de marbre... bien au contraire... le frémissement de sa ligne, les ondulations de son crayon, savent parfaitement nous communiquer le désir insatiable à l'origine de leur tremblement.
C’est un incroyable bonheur de dessiner les poils pubiens des femmes, d’en restituer le frais chaos… de s’abandonner dans la douce volu-p-t(h)é noir des poils trempés. Arabesques fugaces, éphémères insignifiantes… qui, en boucles, dessinent le tracé d’une rivière à jamais invisible…
Avec la gomme, on peut épiler des langues de peau, des volutes de chair à la lisière du pubis… la partie estompée restituant le secret de la peau ombragée, ce mélange de boucles et de nudité ponctuée comme une chair de poule… avant que tout cela bien sûr ne bascule vers son puits… tumulte de poils et de lèvres annelées…
Klimt laissait les doigts de ses modèles les entortiller... aimant alors croquer leur nudité crue... alternant les traits nerveux et coulés... repris et repassés bien sûr... comme va le ressac de la jouissance... comme la main dans le fouillis des boucles... un dessin symptôme du désir... me fait penser à Twombly s'immergeant dans le noir laissant sa main tracer et enregistrer... le frémissement comme sismique de ses sensations.
C’est la militante lesbienne et grande romancière Monique Wittig qui s’avoue fascinée devant une toile d’araignée, merveille de dessin… spirale logarithmique… labyrinthe… enroulement sans fin en tours toujours plus serrés, à peine discernables… et au matin, quand la rosée s’y prend, quelle lumière ! Il faut l’écouter nous parler des femmes qui exposent leurs sexes afin que le soleil s’y réfléchisse comme dans un miroir… Toisons d’or… Les poils du pubis sont comme une toile d’araignée qui capture les rayons…
L’œil doit se faire à l’invisible… il doit attendre que la lumière s’y accroche pour la faire apparaître…
Elles sont tout illuminées... en leur milieu… le clitoris encapuchonné des nymphes doubles et plissées… cette feuille de liliacée… baroque volute de corail… vulve en volute comme un soleil rouge!
Dans le tourbillon d'un chignon
Alors allons vers Fragonard et une volute corail qui m’a toujours ensorcelé… Une volute XVIIIème dans la manière fouettée et tourbillonnante de ce peintre à la touche rapide et leste, parfois large, qui répond à la furie, aux spasmes et convulsions… de sa brosse énervée… et pressée. De larges touches avides et volu(p)tueuses… comme une langue enroulant une glace… enlevées dans une sorte de fièvre.
Des nus dans le genre ondoyant batifolent dans l’exubérance des roseaux et le déferlement des drapés jetés au vent…. houle d’une peinture qui écume… ondines en liesse… ondulations de pêches... et au centre, virevoltant, bouillonnant, convulsif et virtuose… un chignon. Où il nous faut adopter l’élan des corps, suivre le sillon de feu des fesses, glisser sur les vagues des hanches avant de se laisser entraîner et happer dans le tourbillon tumultueux de ce chignon. Toutes ces boucles qui vermillonnent… ça tourne la tête ! Un dos monté avec en son sommet comme un point de fusion, d’ébullition, de condensation, de coagulation… changement d’état… l’émotion me prend… L’affect ne serait-il pas un processus de coloration… puisque l'on voit les choses en rose, comme on peut être rouge de colère ou perdu dans la grisaille de la peine. Là,... je tourbillonne et vermillonne… Mais d’où vient le vent qui agite les cheveux de la Venus de Botticelli? Le pathos est une forme de puissance. Emouvoir c’est quelque part transmettre une force.
Argh… des rires se répandent... où il s'agit de suivre un ébulli-sillon orange lubricifié émul-sionable... devenir une... perle d'eau suspendue dans sa... glissade (allez donc voir de près la fesse droite de la jeune femme au chignon tournoyant)!
Mais le tourbillon est une forme allant et venant à toute allure entre la fête et le néant. Et ce dernier n’est jamais loin avec Fragonard… il suffit de regarder certaines de ses fêtes galantes où, dans le fond vert sombre, des frondaisons enflent de façon inquiétante.
Une eau agitée et bouillonnante… attend les fêtards libertins qui abordent cette Cythère touffue, épaisse… dangereuse et dévorée d’ombres. Quel minotaure les attend derrière l'obscurité labyrinthique des frondaisons... On entend le vent brasser les ramures… on entend le sifflement des rafales peignées par les branches... tous ces bruissements et chuintements s’enlèvent sur une sorte de déferlement lointain, de marée haute venue des profondeurs sombres qui ondulent. Écoutez ces troncs cagneux, tordus par l’ouragan… ces branches hargneuses arquées à rompre dans la bourrasque… ils gémissent à la tempête. Les nuages qui s'y prennent, aux bourrasques se dechirent...
Les arbres viennent battre le cadre en lourdes houles, en vagues géantes de branches. La peur nous prend dans un tourbillon vert sombre.
Emoi bruissant du corps. Frissons... on aime peut-être ici se faire peur.
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